‹ Histoire du modernisme catholiqueChapitre 65 sur 82 · LE PROTESTANTISME · texte numérisé non relu

LE PROTESTANTISME

La même hantise qui a porté certains catholiques à impliquer dans le modernisme les fils d'Israi'l et les chevaliers du triangle devait nécessairement leur ) faire fourrer les protestants. L'espèce de patronage que M. le pasteur Paul Sabatier a voulu exercer publiquement sur le mouvement explique d'ailleurs jusqu'à un certain point la formation de cette dernière légende (1). Rien ne prouve cependant que l'éminent pasteur n'ait pas agi pour son propre compte et qu'il ait joué dans toute cette alïaire le rôle d'un représentant ou d'un délégué authentique de ses collègues les pasteurs libéraux. Quant aux protestants orthodoxes, en Fi-ance, en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, ils ont, pour la plupart, pris parti contre le modernisme et célébré le pape, dans la condamnation qu'il a portée contre lui, comme un défenseur du christianisme traditionnel.

sa rare) ont sérieusement visé et visent encore à la destruction de l'Eglise par le dedans, au moyen du scliisme et de l'hérésie. Le fnit confirmé par mille indices, est au point qu'un juif de marque a pu, s'écrier parlant de l'Encyclique : c Voilà tous nos projets par terre. » Action française, 3 mai 1908, art. de L. Dimier. — Le « confrère » Rauville était rédacteur à La Libre Parole.

Un Israélite, M. Gustave Ivahn, combattit ouvertement dans L'Action, du 4 juillet 1908, la candidature de M. Loisy au Collège de France.

(1) En voici quelques expressions : « Le malheureux abbé L., a souvent été encouragé et soutenu par des protestants et des juifs. Le protestant fameux, P. S., a dit plusieurs fois qu'il lui avait procuré des ressources en lui disant : « Surtout ne sortez jamais de l'Eglise catholique ; car, dedans, vous nous rendez bien plus de services que vous ne pouvez le faire dehors. » Je sais également que le juif S. D. R. avait demandé à ce même abbé de démolir dans ses écrits l'histoire de la ilagellalion de Jésus-Christ, et qu'il lui a répondu la lettre suivante : « Laissezmoi ne pas aller trop vite : je viens de démolir successivement le dogme de la Trinité, celui de la conception virginale de Marie, et celui de la résurrection de Jésus. Patientez. La passion aura

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Les modernistes n'ont, d'ailleurs, pour la plupart, jamais éprouvé de sympathie pour les Eglises issues de la prétendue réforme du XVI^ siècle. Ceux qui ne croyaient pas à la divinité de Jésus les voyaient aussi minées que le catholicisme. Ceux qui acceptaient encore le fond de la dogmatique commune reprochaient au protestantisme son rationalisme, sa froideur, son manque d'esthétique, le peu de grandeur de son histoire. Dans un règlement de comptes adressé à M. Ilarnack, M. Loisy s'est péremptoirement expliqué sur ce point :

« Liiillueiice des théologiens protestants sur les modernistes ne doit pas avoir été aussi grande qu'on le dit, puisque les doctrines du protestanli:5me sur l'essence de la religion et sur celle du clirisliauisme ne se retrouvent aucunement cliez les modernistes. Quand on parle des influences extérieures qu'ils ont subies, on en oublie toujours une qui a été pourtant assez considérable et qui n'est pas diflicile à reconnaître, celle de Renan, qui a été, en criti)jue biblique et en histoire des origines chrétiennes, le premier maître des modernistes français. Selon M. Harnack lui-même, les modernistes regarderaient le protestantisme comnïe « une révolution d'esprits étroits et d'âmes obtuses, comme la patrie d'un

son tour, et, dans la passion, l'histoire de la flagellation sera traitée comme elle le mérite. » Abbé Garnier, Peuple français, 19 sept. 1907. En homme prudent, l'abbé ne donne que les initiales, afin sans doute de pouvoir, au cas où on lui aurait intenté un procès en ditTamalion, nier qu'il avait voulu viser MM. Loisy, Sabalier et Reinach. — Au sujet de cet article, cf. des réflexions de M. Loisy dans le recueil Quelques lettres '(n° LVIII). — « Du dehors et du camp hétérodoxe, une sentinelle veillait, dont le regard perspicace suivait avec intérêt les détours, les obliquités, les surprises et les égarements de certaines pensées caliioliques, et à point nommé leur tendait les embûches où elles se laisseraient prendre : j'ai nommé Auguste Sabatier... Le rôle de l'eu Auguste Sabatier est aujourd'hui écliu à M. Paul Sabatier, qui le remplit avec moins de discrétion. » [.e P. de la Taille, Etudes, 5 déc. 1907, p. G'iG.

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liisloricisme mesquin ». C'est une grande exagération. Les modernistes savaient fort bien que Luther n'a pas été un sot, ni Calvin un imbécile ; ils savaient aussi que M. llarnack est un grand et noble esprit... Si les personnes visées par M. Harnack n'adhèrent pas au protestantisme, c'est probablement que le protestantisme ne répond pas à leur idéal ; qu'elles se trouveraient encore plus à l'étroit dans une petite Eglise que dans une grande ; que le protestantisme orthodoxe leur semble avoir autant besoin d'ôlre modernisé que le catholicisme, et ne répugner guère moins à une évolution nécessaire ; enfin que l'idéal religieux de M. Harnack, lequel idéal n'est pas encore une religion, ne satisfait ni leur esprit, ni leurs aspirations, ni leurs âmes et qu'ils ne sauraient s'y adapter. Qu'y faire ? L'isolement des penseurs libres n'est peut-être pas si grand que le croit M. llarnack. Et je doute fort que ceux dont parle l'illustre savant appartiennent comme chercheurs et comme penseurs au protestantisme, ainsi qu'il le dit. Ils peuvent se tracer à partir d'Erasme, en passant par Descartes et Ilichard Simon, pour aboutir à Lamennais et à Renan, une généalogie où Luther ne saurait à aucun litre figurer w (1).

Et si après avoir examiné l'attitude des francs-maçons, des juifs et des protestants vis-à-vis des prétendus modernistes, on passe à celles des libres-penseurs ordinaires, ron francs-maçons, quel que fût le cuite de leur famille, — en général, ou, comme l'écrivait un notable moderniste « sauf de nobles exceptions (2) », — ils n'ont pas aidé les novateurs.

(1) Revue d'hist. et de Utl. relig. 1910, pages 584-58G.

Tyrrell s'est également vivement prononcé contre le protestantisme et surtout contre le protestantisme libéral. Les principaux reproches qu'il lui a adressés ont été cités et commenlés par M. Paul Lobstein, professeur à la faculté de théologie protestante de Strabourg, dans son étude « Quelques enseignements du Modernisme » {Revue de théologie et de philosophie, Lausanne, 1911 ; tirage à part, librairie Nourry). Les « enseignements » tirés par M. Lobstein sont seulement à l'usage des théologiens protestants.

(2) Revue Moderniste Internationale, août 1911, p. 316.

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Et ce notable moderniste le leur a reproché en ces termes :

« Cet etlbrtvers l'émancipalion de la conscience, si rudimentaire qu'il eût pu leur apparaître, cette manifestation de vitalité et de courage de la part de gens qui, en dépit de leur éducation déforinatrice, avaient pourtant réussi à s'enflammer d'un idéal nouveau, aurait dû captiver leur intérêt et leur sympathie. Et voici qu'au lieu d'aller à la rencontre de toutes ces âmes qui se réveillaient, étonnées de leur propre audace, au lieu de les soutenir et de les guider, ils harcelèrent de leur fine raillerie, ils soupçonnèrent ces ccrurs, qui ne demandaient qu'à vivre et à s'épanouir, de l'on ne sait quels machiavéliques desseins ! Leurs progrès leur portèrent ombrage et l'idée de leur succès éventuel les importuna ; ils craignirent la galvanisation de l'Eglise et le redoublement de la puissance ennemie. Ils oubliaient que l'Eglise rêvée par les modernistes était vierge de toute ambition politique et, partant, incapable d'intolérance et que ceux-ci la voulaient l'alliée obligée de toutes les formes du progrès. Ils oubliaient que les modernistes ne reculaient devant aucune découverte de la science et qu'ils réclamaient, dans le sein de l'Eglise, la libre circulation, comme d'un sang nouveau, de toutes les idées modernes. Ils oubliaient, enfin, que le modernisme, fils de l'évolution, n'avait pas d'aspect définitif, qu'il était encore l'état d'âme de ceux qui cherchent pour trouver et qui trouvent pour chercher encore. Les modernistes furent, pour ainsi dire, les libres-penseurs du catholicisme ; avec un contenu différent, c'était la même attitude, car ils n'acceptaient leur tradition religieuse que dans la mesure et dans le sens que leur raison scientifique et leur conscience éclairée pouvaient la consentir. Si les libres-penseurs furent généralement hostiles ou indifférents aux modernistes, c'est, hélas, que les professionnels de la libre-pensée se trouvent tout aussi intolérants et dogmatiques que les orthodoxes de l'Eglise. Ce qui devait être une méthode, un état d'âme, une orientation de l'esprit, était devenu, dans leur conscience, un programme et un dogme. Au nom de la liberté de la pensée, on demandait une nouvelle profession de foi. Foi dans la réalité suprême du matérialisme, foi dans l'ineptie absolue de toutes les religions, dans la corruption irrémédiable de toutes les Eglises, dans la domination exclusive de la science. C'est ainsi qu'on prétendait immuniser

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riiurnanilé contre le cléricalisme qui la ronge en changeant son étiquette, telle cette vieille infirme de Dante qui, en se retournant sur elle-même, s'imaginait guérir (1) ».

A cette philosophie amère pour ceux qui auraient pu être ses alliés, la Revue Moderniste Internationale a cru devoir ajouter ce jugement sur les novateurs eux-mêmes :

M La plus grande erreur des modernistes de la première heure a été de croire au monde après avoir cru en l'Eglise. Ils ignorèrent qu'il était presque impossible de gagner sa vie quand on n'a pas été élevé en vue de celte tâche ; ils ignorèrent que l'aide d'autrui est un mythe si l'on n'est une puissance, que jamais personne ne vient à vous spontanément et que le seul intérêt sur lequel on puisse compter est celui de la curiosité vite épuisée. S'étant volontairement dépouillés de l'autorité et du prestige ecclésiastiques qui les avaient leurrés sur leurs propres forces, ils se découvraient soudain plus abandonnés que des orpiielins, — et ils croyaient avoir pénétré l'âme des hommes !... l'âme peut-être, mais le manque d'âme ? (2) ».

Que les modernistes n'aient pas rencontré d'auxiliaires et de soutiens dévoués et fidèles (3), qu'ils n'aient pas constitué le trésor de guerre auquel avait songé Tyrrell, ces deux faits suffisent précisément à expliquer la promptitude et la facilité de leur défaite. Si l'argent est le nerf de la guerre, il l'est, aussi de la controverse religieuse en permettant à ses promoteurs d'abord de vivre, puis de se voir, de se renseigner, d'entretenir des journaux, de distribuer des brochures,

(1) Revue Moderniste Internationale, août 1911, p. 316-317 ; article signé A. d'Estienne.

(•2) Nicolas Nique, Rev. Mod. Int., juillet-août 1910, p. 312.

(3) Comment ceux qui avaient voulu utiliser le modernisme contre l'Eglise (cf. ci-dessus ch. VIII), ne l'ont-ils pas soutenu ? Il subsiste là, ce me semble, un intéressant problème. La recherche de la solution m'en paraît prématurée.

396 CONCLUSIOX

d'organiser des conférences. Aucun grand mouvement religieux n'a réussi autrefois sans l'appui de la force, et dans les temps plus rapprochés, sans l'appui de la richesse. Il n'en pouvait être autrement d'un mouvement qui s'attaquait directement à la papauté encore si puissante socialement et financièrement dans l'univers entier, et disposant partout d'une hiérarchie parfaitement organisée et de janissaires entièrement dévoués.

De cette dernière crise intestine, l'Eglise romaine sort pour ainsi dire momentanément purgée de son malaise, ayant chassé de son sein les prophètes de malheur qui osaient lui signaler les dangers du présent et de l'avenir. Elle se maintient dans sa continuité ecclésiastique et dogmatique. Elle se concentre. Peut-être, malgré la diminution constante de vrais fidèles dans les classes cultivées, malgré les difficultés que rencontre le recrutement sacerdotal dans les pays éclairés, peut-être jouira-t-elle d'une vigueur momentanée qui lui permettra de mettre en échec le progrès, dans mainte contrée ; elle sera d'ailleurs encore longtemps, tout porte à le croire, l'asile dans lequel se réfugieront tous ceux qui ont besoin d'affirmations absolues et de tendres manifestations, besoin dont ils n'apercevront pas ailleurs la satisfaction. Elle n'en reste pas moins battue en brèche par la diffusion des sciences. L'histoire prouve que les'recits évangéliques sont de pures légendes et qu'il n'y a jamais eu nulle part de révélation exclusive. Les sciences naturelles prouvent que le géocentrisme et l'anthropocentrisme sont d'enfantines illusions. De ces découvertes, il résulte une mentalité moderne, — compatible certes avec l'esprit religieux, mais irréductiblement réfractaire à l'orthodoxie catholique et môme à l'orthodoxie chrétienne. Et c'est pourquoi, si la papauté a vaincu le « modernisme », c'est-à-dire la conciliation de la tradition avec la modernité, — elle n'en reste pas moins aux prises avec l'esprit moderne.

APPENDICKS

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