CHAPITRE II Monammed et le Coran
De l'obscurité de l'Arabie, étrangère à l'histoire de la civilisation, sort au vne siècle une religion qui se répand sur le monde méditerranéen, puis bien loin vers l'Orient et vers l'Afrique noire, et qui marque d'une forte empreinte une partie de l'humanité.
Le « miracle » du Coran et de la conquête musulmane a épuisé jadis la sagacité des historiens occidentaux : il apparaît aujourd'hui moins inexplicable. Mais si la situation économique, politique et intellectuelle de l'Arabie au début du vne siècle, telle que l'on a essayé de la décrire dans le chapitre précédent, prépare à comprendre des faits nouveaux, leur rapide développement dépend cependant de la personnalité prépondérante d'un homme, Mohammed le Prophète, et c'est encore à bien des inconnues, à bien des hypothèses qu'il faudra se résigner en résumant dans les pages suivantes ce que l'on sait et ce que l'on comprend de sa vie et de son œuvre.
Il y a quelque chose de choquant à avouer ce doute et cette ignorance. L'islam en effet est la plus moderne des grandes religions du monde; elle est née, et surtout elle s'est répandue en des lieux qui sont
connus et parmi des peuples dont on a étudié l'histoire.
La civilisation musulmane s'est assez rapidement développée pour qu'il se soit formé, sur le fondateur de l'islam, une littérature considérable. Il semble donc que mieux que toute autre religion, plus clairement même que le christianisme dont les débuts restent incertains, l'islam naisse, pour ainsi dire, sous nos yeux, avec une éclatante réalité. C'est bien cette apparence qui a séduit tout d'abord les historiens occidentaux : les modernes ont dû renoncer à leur certitude, sans parvenir à la remplacer par une autre; on s'excuse de croire utile d'en expliquer ici les raisons.
L'histoire des premiers temps de l'islam, et particulièrement celle de Mohammed a été écrite par les plus anciens auteurs musulmans, comme par les modernes, dans un esprit de polémique et d'apologie. Il semble qu'il suffirait que l'historien réagit, en suivant les règles d'une rigoureuse critique; mais celle-ci est encore inexpérimentée et s'égare parmi des documents dont l'origine est incertaine; on distingue encore fort mal comment chacun d'eux est la conséquence et le reflet d'un incident politique ou social. Sans insister ici sur les causes du trouble profond qui agitait la société musulmane dès la fin du viie siècle, on rappellera seulement que le Coran est la règle religieuse, mais aussi la loi civile, pénale, politique, et que, dans la vie sociale qu'il a créée, il y a dépendance absolue du temporel et du spirituel. Or cette loi, qui avait réglé trop de questions laïques, sans prévoir toutes les essentielles, avait été révélée pour une petite société citadine de Mekkois et de Médinois, rayonnant sur une assez large surface
d'alliés bédouins. Quelques années suffirent à faire craquer ce cadre étroit; les Arabes musulmans établis dans quelques cités nouvelles ou disséminés dans un vaste empire étaient comme noyés dans la foule des peuples vaincus, qui avaient conservé leurs lois, leurs coutumes et leurs dieux.
Quand le contact quotidien avec des groupements cultivés et nombreux, juifs, chrétiens et zoroastriens, quand surtout leur conversion presque générale eut exposé l'islam à des influences nouvelles, les fidèles n'eurent toujours pour se guider qu'une lumière, le Coran, qui n'est pas toujours clair, et qui ne pouvait être interprété que par le Prophète lui-même, dont les paroles et les silences, les actes et les abstentions, en étaient le commentaire perpétuel.
C'est donc à la tradition du Prophète que les théologiens et les juristes demandèrent de résoudre les difficultés redoutables qui se dressaient devant une société en formation. La doctrine est excellente : en toute circonstance, c'est la loi qu'il faut suivre, c'est l'interprétation du livre saint par le Prophète et les exemples qu'ont laissés dans la mémoire des hommes ses paroles et sa vie. C'est la sunna, formée par un ensemble de traditions, les hadith, qui conservent chacun la « chaîne » des hommes de bonne foi qui se les sont transmises depuis le jour où ils les ont reçues du Prophète. C'est, on le voit, toute la vie de Mohammed, et même celle de la communauté musulmane tout entière, qui doit servir de modèle aux générations suivantes. Mais on devine comme il était tentant pour un théologien ou un juriste de faire parler dans le sens de son opinion personnelle cette tradition dont les détails s'étaient effacés et qui devait ressusciter une société déjà transformée : il suffisait
de quelques connaissances généalogiques et d'un peu d'habileté pour fabriquer des hadith, avec leur chaîne imposante de traditionnistes.
L'abondance et la précision des documents qui nous racontent l'histoire du Prophète ne sont donc qu'une apparence. Sans doute, beaucoup relatent des faits exacts; mais un grand nombre est apocryphe, et bien que Nœldeke et Goldziher aient posé les principes d'une critique moderne, l'historien hésite à en réaliser l'application délicate, et se contente de tenir tous les récits pour suspects, ou plutôt d'appliquer à leur appréciation un redoutable coefficient de goût personnel.
Sans doute, le Coran lui-même, dont l'authenticité est admise, pourrait être un document essentiel pour l'histoire du Prophète; mais, d'une part, la chronologie des versets coraniques n'est pas absolument établie; d'autre part, les allusions que le Coran fait à la vie de Mohammed ne sont point assez claires pour qu'on n'ait point à les interpréter, et l'on se retrouve ainsi en face de la tradition, qui est suspecte. On essaiera ici de combiner en un ensemble, à peu près cohérent, les faits traditionnels qui semblent être certains, et les faits légendaires qui jouent un rôle trop essentiel dans la conscience musulmane pour qu'on puisse les négliger.
Mohammed est un Mekkois, un Coréichite que la tradition fait naître vers 570. Sa famille, les Banou Hachim, aurait eu une situation prépondérante. Son grand-père, Abd al-Mottalib, aurait joué un rôle de premier plan dans la campagne infructueuse des Abyssins contre LaMekke;il tenait en héritage l'une des charges essentielles du pèlerinage, la siqâya, 'a breuvement des pèlerins. Cependant, quand le
père de Mohammed, Abd Allah, mourut, jeune, au cours d'un voyage de commerce, il laissa son fils unique dans une situation précaire. Son oncle, Abou Taleb, le recueillit. Le jeune Mohammed mena la vie de ses compatriotes; il fit en caravane des voyages commerciaux en Syrie; ces expéditions développèrent sans doute en lui les qualités de sang-froid, d'à-propos, de finesse et d'énergie, qui élevaient les Mekkois au-dessus de la foule bédouine, et qui, éminentes chez Mohammed, devaient assurer la victoire finale à son gouvernement de la communauté musulmane à Médine. Mais rien ne paraît manifester en lui à cette époque une vie intérieure active et troublée.
Vers la trentaine, il devient le fondé de pouvoirs d'une riche veuve, bien entendu hachémite comme lui, Khadidja, qu'il épouse malgré l'opposition du père de celle-ci, et à laquelle la tradition donne quarante ans, un grand âge pour une jeune mariée d'Arabie. Ils ont pourtant six enfants; deux fils morts en bas âge, et quatre filles; l'une d'elles, Fatima, sera la femme d'Ali et l'ancêtre des Imams Chiites, des califes Fatimides et des Ghérifs. C'est après cette union, qui semble lui avoir assuré une situation matérielle solide, que Mohammed prend l'attitude d'un réformateur et d'un prophète. La tradition a fait de Khadidja la première adepte de l'islam, la consolatrice du Prophète aux heures de découragement et l'une des quatre femmes parfaites de l'humanité. A cette heure où se termineraient les années d'apprentissage, le commerçant se transformerait en un illuminé génial, rejetant toutes ses occupations passées.
Sans doute, à l'exemple d'autres grands « mystiques », n'y renonça-t-il point entièrement et sut-il
réserver quelques parts de son temps à la surveillance des intérêts de sa femme. Du moins, l'essentiel de sa vie fut désormais consacré à des retraites pieuses, durant lesquelles son âme ardente prépara la secousse finale de la révélation. Il serait particulièrement utile de comprendre comment s'est développé chez Mohammed une tension religieuse, qu'il est vraiment trop sommaire d'expliquer par des causes pathologiques. Ce que nous apprend la tradition est fort peu de chose, et ce peu même est suspect. La doctrine musulmane n'avait point à expliquer et à préparer un fait de tout temps prédestiné; depuis le début des siècles, Mohammed devait apporter aux Arabes le Coran et être le sceau des prophètes.
Quand, errant dans les défilés de la montagne, il entend la voix qui l'appelle et lui ordonne de prêcher son peuple, Mohammed est profondément troublé; il hésite à croire que les paroles qu'il entend ne sont point celles d'un esprit mauvais, d'un de ces jinns dont la vie des Arabes était déjà hantée et dont Dieu allait répéter le nom dans le Livre saint. Ses ennemis l'accuseront de n'être qu'un poète, un faiseur de sentences magiques, que lui souffle un démon familier.
La révélation, telle que les plus anciennes sourates du Coran la présentent1, ordonne de croire en un dieu unique, créateur et souverain du monde, sous la menace d'une prochaine destruction terrestre ou d'un jugement dernier, où les hommes ressuscites de la tombe, seront jugés et rétribués par les délices du paradis ou les tourments de l'enfer.
1. La rédaction définitive du Coran n'a point suivi l'ordre chronologique des &( urates, ni celle des versets. Voir ci-dessus, p. 86.
Si l'on accepte, du moins en partie, la tradition qui réunit dans l'étroit temple de la Ka'baune sorte d'assemblée des dieux de l'Arabie, ou, mieux, si l'on pense, avec des auteurs modernes1, que la croyance antéislamique commençait à confondre les divinités locales, surtout les mâles, en une vague entité divine, on comprend que le sens pratique n'ait pas eu à combattre en Mohammed l'ardeur prophétique, et qu'il ait pu penser que les Coréichites accepteraient la croyance en un dieu unique, s'il laissait au-dessous de lui, quelque place à des dii minores. Mais cet opportunisme ne pouvait convenir au Dieu de Mohammed, qui était, par ses origines juives, trop strictement jaloux de son isolement pour accepter des associés; les infidèles à l'islam seront spécialement les hommes qui oseront associer à Allah quelque divinité étrangère, même subalterne. Durant la première période de la prédication, pleine de menaces contre les Coréichites incrédules, Mohammed manifeste son attachement au milieu social dans lequel il a été élevé, quand il réclame de ses compatriotes l'adoration du dieu de la Ka'ba, qui assure le succès de leur caravane d'été et de leur caravane d'hiver3. Il prépare aussi la doctrine future qui fera remonter à Abraham le culte de la maison sainte de La Mekke et les diverses cérémonies des sanctuaires du Hidjâz. En même temps, ce verset coranique est une très sérieuse indication de la complexité du rôle de Mohammed : en effet, s'il n'oublie point de mettre sous la protection de son dieu le commerce qui fait
1. Voir Wellhausen, Reste des arabischen Heidenthums,p. 214 et s. ; Tor Andrae, Ursprung, p. 33 et s.