‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 110 sur 180 · Tabari, Ann., III · texte numérisé non relu

Tabari, Ann., III

2. Ibn Qotaïba (m. 889) : Uyûn al akhbâr, I, 88 : « rouges >> désignent les gens du nord, au teint clair.

prince, enfin des grands fonctionnaires de la capitale et des bureaux.

En rappelant que la dynastie abbasside ne continue pas simplement la dynastie omeyyade par un accident de chronologie, mais qu'elle représente une nouvelle façon de comprendre la vie de la communauté musulmane, il importe aussi de redire que l'Etat abbasside, comme son prédécesseur, n'a ni constitution, ni règles de vie politique. Ce fait évident échappe un peu quand on se laisse impressionner par la grandeur extérieure de l'islam. Toute la vie de la communauté musulmane est réglée par le Coran, et comme il ne contient aucun principe de gouvernement, elle a commencé par s'en passer. Le Prophète y a suppléé par une infinie souplesse à profiter des circonstances et une vue très lucide des possibilités : le hadith authentique n'a pas de principes de politique. Quand l'Etat musulman a grandi, les Arabes, comme les autres barbares, ont fait des emprunts aux coutumes et aux lois des peuples vaincus ; mais comme ils apportaient une loi immuable révélée par Dieu et une tradition quasi divine, celle de Mohammed, les théoriciens de l'époque abbasside ont essayé de fonder une doctrine qui, d'ailleurs, n'intéresse guère qu'eux-mêmes et à laquelle aucune manifestation solennelle n'a donné force de constitution.

Le calife est le représentant du Prophète : il est l'imam, « qui ordonne le bien et interdit le mal », en faisant régner la justice, suivant le Coran et la tradition du Prophète Mais son droit à exercer le pouvoir est singulièrement établi. Les trois premiers califes l'ont acquis par des procédés connus : l'élection bédouine par les représentants de la commu-

nauté pour Abou Bekr; la désignation par son prédécesseur pour Omar; une combinaison des deux procédés pour Othmân. Ali semble avoir été poussé un peu" par sa qualité de gendre du Prophète, beaucoup par son ancienneté dans l'islam. Les Omeyyades ont été des rois à la bédouine, des « usurpateurs » qui ont occupé le pouvoir avec l'adhésion des chefs des tribus; et ils ont inventé l'hérédité, par désignation de l'héritier présomptif. Les Abbassides ont repris le principe qui avait été vaguement entrevu à la désignation d'Ali et qui devait être seul compris des Iraniens : le califat est une fonction réservée à la famille du Prophète et spécialement à la descendance de son oncle Abbâs. C'est une affirmation gratuite que le Coran n'a nullement préparée : il ny a en réalité aucune loi de transmission du pouvoir.

Le calife omeyyade, roi bédouin, en avait eu d'abord l'aspect; l'influence du milieu 1 inclinait à devenir un souverain «à l'orientale», quand la dynastie s'est effrondrée. Le calife abbasside a été tout de suite un roi des rois sassanide, souverain absolu, presque surhumain1. Il a pris de sa parenté avec le Prophète une autorité nouvelle pour commander au nom du Coran et de la sounna. Mais il est convenu que s'il manque à observer leurs règles, « 1 opinion publique » peut le chasser, le tuer. Il y a là une bien vaste marge d'appréciation: la constitution du califat, c'est déjà le pouvoir absolu, tempéré par 1 assassinat. Il reste quelque chose, cependant, du bédouinisme omeyyade; le nouveau calife ou l'héritier présomptif est « proclamé » par un groupe d hommes

1. M. Halphen {Les Barbares, p. 213) a bien exprimé la position du calife abbasside; il semble avoir exagéré le caractère divin de son pouvoir.

dont il est convenu qu'ils représentent la communauté musulmane; au début de la dynastie, ce sont les personnages les plus importants de la capitale; plus tard, ce sont les acolites de l'émir qui commande les mercenaires.

Le calife domine la foule uniforme de ses sujets. L'aristocratie coréichite, qui faisait la force du régime omeyyade, a perdu son prestige. Il n'y a ni noblesse, ni bourgeoisie, ni artisanat fixé dans sa condition et en tirant des droits et des devoirs. Cependant le régime des pensions maintient une sorte d'aristocratie religieuse dont les classes [tabaqât) sont réparties suivant la date de la conversion à l'islam et 1 importance des services rendus. Les Alides y tiennent le premier rang; mais ils n'ont d'autre autorité dans l'Etat que celle qu'ils cherchent à obtenir par des révoltes. Les gens du gouvernement et de la cour y sont portés par la faveur du maître, qu'ils doivent sans doute à leurs talents. Beaucoup d'entre eux sont, ou des affranchis, ou des nouveaux convertis, sans que l'usage fasse de distinction entre ces deux éléments dominants de la société nouvelle.

On voudrait comprendre l'évolution de la condition des uns et des autres, leur rattachement à une famille ou à une tribu, les groupements urbains et ruraux, la vie commune des marchands, des gens de mer, des gens des souqs : et je suis incapable d'écrire sur eux une ligne précise. Il semble qu'il y ait eu un renouvellement constant des éléments sociaux, favorisé par le désordre général; mais on n'aperçoit point les effets de rajeunissement et d'activité qui suivent le remplacement normal des individus dans une société bien vivante.

Le calife exerce lui-même Je pouvoir, on fa r^clèpnie, g nn viftir) ou plus tard à un émir; mais cette délégation n'altère point le principe. Le calife est d'abord Yimâm de la communauté musulmane et à l'imitation du Prophète, il prend part publiquement à la prière solennelle du vendredi. Il ne prononce point lui-même la khotba, mais il a conservé le rite d'une courte formule, jetée du haut de la chaire; le prône est récité par un imam khatib, assis trois marches au-dessous de lui1. Partout ailleurs, c'est par délégation du calife qu'un haut personnage, gouverneur, câdi, imâm, dirige la prière solennelle et prononce la khotba, qui contient une invocation en faveur du souverain régnant.

Le calife commande^ il nomme et révoque des agents, dirige des guerres, dispose de la vie et de la liberté de tous. Le Coran est le livre juste : le calife est le juge suprême, et il conserve un simulacre d'audience publique hebdomadaire, où il rend luimême la justice aux opprimés. Car il délègue son pouvoir de juge à des câdis, qu'il nomme en général lui-même, pour bien montrer l'importance de leur fonction. Le cadi juge suivant le Coran, plutôt suivant sa conception et son bon sens, car il n'y a pas de code ni de lois, et quand il y aura des manuels de droit, ce seront les décisions d'une école, d'une opinion publique où le calife n: a aucune part. Les interventions du calife dans les questions de doctrine comme celle de la création du Coran sont exceptionnelles. De quelque côté que l'on se tourne, on retrouve le pouvoir souvent indifférent, mais absolu, du calife qui l'exerce ou le délègue, aucune garantie

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