‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 111 sur 180 · Tabari, Ann., III · texte numérisé non relu

Tabari, Ann., III

pour ses sujets, sauf un soulèvement de l'opinion publique; donc, on le répète, pas de constitution.

Inutile, dira-t-on, puisqu'Allah domine tout par son livre et par l'inspiration qu'il a envoyée à son prophète, source de la tradition. Le calife gouverne, en effet, une société où l'on ne saurait distinguer le spirituel du temporel, et il règne sur les deux domaines. Quand il aura été dépouillé de l'exercice du pouvoir et qu'un amir al oumarâ ou un sultan en aura toute la réalité, les historiens européens, donc logiques, diront qu'il a perdu son pouvoir temporel, mais conservé le spirituel que lui reconnaît le prône [kholba] prononcé à la mosquée le vendredi : c'est une logique qui est étrangère à la logique de l'islam. Celui-ci confond si absolument le spirituel et le temporel qu'on ne peut pas plus les séparer chez le souverain que cela n'est possible dans la vie publique et privée des fidèles. La loi qui règle l'activité des hommes dans ses plus infimes détails est la loi religieuse. Le calife, qui en surveille l'application, jouit en outre, grâce à sa parenté prophétique, d'une baraka, qui agit sur le bonheur et sur la vertu de ses sujets. Celle-ci devrait s'étendre à l'interprétation de la loi divine et donner au calife une sorte d'infaillibilité, que le chiisme d'ailleurs a reconnu à l'imâm, descendant d'Ali. Mais le calife abbasside, quelque bien pourvu qu'il soit des dons d'Allah, ne saurait interpréter les décisions du livre saint et de la tradition. Ce sont les théologiens et les juristes qui font le dogme et la pratique théologique et juridique, mais sans unité et sans autorité constitutionnelle. L'islam abbasside ne connaît ni l'édit de l'empereur romain, ni la décrétale du pape catholique. Tout au plus, le calife prête-t-il, parfois, sa force temporelle

à une décision qui semble être celle du consensus de la communauté musulmane.

Toute autorité est donc une émanation, une délégation du calife. Il l'exerce par des auxiliaires, visir, chef d'armée, cadi, chef du berid, etc., dont on parlera ici. Mais, de même qu'il n'y a point de constitution, point de législation califienne, point de légistes royaux, il n'y a point de conseil permanent du prince.

Les annalistes nous répètent bien les conversations des califes avec les personnages divers qu'ils interrogent sur les affaires de l'Etat; mais ces genslà nous semblent être des passants et non des conseillers ordinaires, propres à former le cabinet du roi. Ceux que l'on trouve avec quelque continuité autour du souverain, ce sont ses compagnons de plaisirs nocturnes, qui, hors du divertissement, ne songent qu'à emplir leurs poches. Il semble que le prince, ou le visir, dans un isolement hautain, ne connaît que des conseillers d'occasion, qu'il convoque pour un cas particulier, parce qu'il les juge capables d'un bon avis.

Le calife est, au gré de son tempérament, un personnage très divers. El Mançour paraît avoir voulu réaliser le souverain idéal. « Tout le milieu de sa journée, dit l'historien1, passe à donner des ordres, à nommer et destituer des agents, à prendre des décisions pour la défense des frontières et pour la sécurité des routes, à contrôler les recettes et les dépenses, à améliorer la sécurité et le bonheur de ses sujets. Le soir, il lit la correspondance des provinces; il demande conseil au personnage qu'il a retenu à la cour pour qu'il passe la nuit auprès de lui. » Il n'accepte

Page 1