Tabari, III, 1458 à
les autres sont assassinés. Et l'on ne peut s'empêcher de noter, avec curiosité, que le peuple est indifférent au sort de ses maîtres1. Il est aisé de s'en prendre au fatalisme religieux; il s'accorde bien aussi avec une apathie politique séculaire. Le peuple a besoin d'un souverain divin qui le domine de très haut; il l'adore, avec un mélange de mysticisme et de scepticisme qui lui enlève toute personnalité. Il lui importe peu qui est ce maître.
Pour une dynastie d'origine quasi divine comme celle des Abbassides, le principe d'hérédité s'impose. L'islam ignore l'adoption qui permit à des empereurs romains de faire passer leur baraka sur un étranger. Mais le califat, on le répète, n'a point de constitution, et rien ne précise comment la règle héréditaire doit être appliquée. Il est seulement convenu, entre les légistes, par la coutume, que le pouvoir califien doit être exercé par un homme qui réunira un certain ensemble de qualités et de vertus.
Le calife abbasside est donc, lui aussi, absorbé par le souci morbide de sa succession. Il s'efforce de l'assurer par une disposition testamentaire, que garantissent des témoignages qualifiés, c'est-à-dire ceux des principaux personnages de l'Etat. La désignation de l'héritier présomptif est toujours l'une des grandes affaires du règne d'un calife, l'origine d'intrigues sanglantes qui parfois coûtent la vie au calife lui-même. Elle est âprement discutée après sa mort, et elle n'a cependant que l'autorité que lui laisse la réalité des faits.
1. Les califes paraissent être abandonnés après leur mort; les dermiers devoirs leur sont incomplètement rendus. (Tha'labi. lalâif, p. 67).
Aboul'Abbâs as Saffâh, le premier calife abbasside, règle sa succession en 136 (753-754); il fait reconnaître pour héritier présomptif son fils aîné El Mançour, et après lui, son frère Isa ben Mûsâ. Ce souci étrange d'assurer la succession au trône, au delà d'un premier titulaire, a, dès le début, de fâcheuses conséquences : El Mançour, devenu calife, annule la volonté reconnue de son père et écarte son oncle Isa de sa succession. Du moins, le caractère de celui-ci et les circonstances empêchent la rupture; et il ne subsiste de l'incident qu'une correspondance bien intéressante, quoique apocryphe, où le calife invoque, contre son oncle, la volonté divine qui a soulevé dans le cœur de tous les musulmans une affection sans bornes pour son fils El Mahdi, que son nom même, « le dirigé dans la bonne voie par Dieu », désignait déjà pour devenir prince des croyants1.
La fin du règne de Haroun ar Rachid est un exemple frappant du désordre causé par un effort malheureux pour organiser une succession difficile. Dès 789, il donne à son fils El Amin, né d'une épouse légitime et puissante, Zobeida, petite-fille d'El Mançour, le titre d'héritier présomptif; celui-ci a alors cinq ans; en 791, Haroun lui confère un apanage. En 798, il désigne pour régner après son fils aîné El Amin un autre fils, El Mamoun, issu d'une esclave persane; puis Haroun, qui sent en son cœur une tendresse pour son plus jeune fils Qâsim, prend, après bien des hésitations et des discussions, la décision la plus dangereuse et la plus déraisonnable, qui logiquement eût dû ruiner l'Etat musulman d'un seul coup, mais qui, du moins, intéresse spécialement