Le Strange, Bagdad, p
mencement du ixe, les grands imams, Abou Hanifa, Malek, Chaféi et Ibn Hanbal, commentent librement les sources sacrées et fondent les quatre écoles qui, malgré la diversité de leurs solutions de détail et de leurs tendances, forment le consensus de la communauté musulmane, et sont le droit. Peut-être l'indifférence coréichite des Omeyyades pour les théories religieuses et juridiques a-t-elle facilité cette sorte d'usurpation du pouvoir législatif par des personnages qui se sont déclarés eux-mêmes les successeurs des compagnons du Prophète et les héritiers naturels de sa pensée. Mais quand les Abbassides montent sur le trône, l'autorité des fouqahâ est déjà établie, et bien que, chez les Abbassides, ils ne soient point serrés en un corps aussi étroit que celui des fouqahâ ibadites de Tahert, ils n'en sont pas moins une classe sociale et ils jouent un rôle considérable dans la vie de l'Empire musulman.
Le calife reste pourtant l'imâm de la communauté musulmane, « celui qui ordonne le bien et qui interdit le mal ». Cette formule vague permet, par cela même, les applications les plus diverses. Ibn Toumert s'en est arrogé le droit d'excommunier les juristes officiels des sultans almoravides et de créer un droit nouveau. Quelques califes abbassides de la grande époque l'ont invoquée pour soutenir ou combattre le mo'tazilisme ou pour tenter de détruire le soufisme et les « hérésies ». C'est elle aussi qui lui impose le rôle de censeur des mœurs, un rôle qu'il a parfois quelque peine de jouer au naturel. Al Mohtadi s'y évertue; il chasse de Samarra, pour les renvoyer d'ailleurs à Bagdad, les prostituées, les chanteurs et les chanteuses; il fait tuer les bêtes de la ménagerie du palais, chasser les chiens et détruire les instru-
ments de musique et de jeu1. Mançour interdit aux esclaves de jouer du tunbûr2.
Les habitants de Coufa déblatèrent en public, contre le calife: ordre d'arrêter tout groupe de deux personnes au moins, réunies dans la rue; elles recevront des coups, et on leur rasera cheveux et barbe. On n'a qu'à rester chez soi3 !
Mais les jeunes princes sont les premiers à manifester. Un fils d'El Mançour se montre par les rues, dans un costume de gars bédouin, assis sur son chameau, entre deux sacs : scandale. C'est une comédie qu'il joue, pour obliger le calife El Mahdi à lui faire une pension4.
C'est dans le choix qu'il fait des câdis, que le calife est surtout préoccupé de son devoir d'orthodoxie. On s'en aperçoit dans l'histoire du mo'tazilisme. Au Xe siècle, c'est en choisissant des câdis acharites que les califes font définitivement de leur doctrine celle de l'orthodoxie. La guerre violente ou dissimulée qu'ils mènent contre les mystiques, les soufis, vient du même principe. En rejetant les coutumes religieuses pour se consacrer à des pratiques individuelles ou collectives qui les unissent directement à Dieu, les mystiques prennent une position d'indépendance qu'un souverain absolu est excusable de considérer comme un danger public.
Le calife apparaît, on le répète, comme un roi des rois sassanides. On protestait déjà contre les innovations royales des Omeyyades qui abandonnaient les