Le Strange Bagdad, p
est souvent le fils d'une esclave libérée par sa naissance. Au xie siècle, le calife a encore moins de sang arabe que Louis XVII n'avait de sang français. Ces femmes s'agitent, intriguent et tuent, beaucoup pour conquérir ou conserver la faveur du maître, aussi pour grandir leur « train de maison ». Les cadeaux au harem jouent, on l'a vu, un grand rôle dans l'administration de l'empire. Mais leur grosse affaire, c'est la succession au califat. Les fils du calife sont souvent nés de mères différentes; chacun d'eux a au palais son parti, son clan, où la mère joue le principal rôle et a partie liée avec le visir ou avec un grand personnage de la cour. Sans doute, le calife subit parfois l'influence de l'une des femmes de la cour; en tout cas, la mère domine sous le règne de son fils. L'influence de la cour et de Ba gdad sur le développement religieux et littéraire est énorme. Elle impose au reste de l'empire ses solutions et ses fantaisies. On a vu que le calife avait montré sa volonté de combattre et de détruire le soufisme et le mo'tazilisme. Quand El Achari eut formulé la doctrine qui allait être celle de l'orthodoxie, il la proclama à Baçra, sa ville natale; mais c'est à Bagdad qu'il vint la faire triompher au début du xe siècle. Quand les deux écoles grammaticales de Baçra et de Goufa eurent épuisé leur sève, c'est à Bagdad que se forma celle qui allait continuer leurs traditions, et les califes mettaient quelque coquetterie à s'intéresser aux querelles des grammairiens. C'est à Bagdad que les juristes, les fouqaha, dont l'opinion publique dit qu'ils ont choisi le bon métier pour faire fortune, viennent intriguer pour que le maître leur accorde ces charges de cadi qu'ils feront le geste rituel de refuser avec horreur. Enfin, c'est le calife et la cour qui enrichis-
sent les poètes : peut-être n'est-ce pas avec une appréciation parfaite des valeurs;, pourtant, si le califes font tous de fort méchants vers, ils semblent pour la plupart avoir du goût et un sentiment réel de la poésie.
Les grands agents du califat abbasside.
Dans le chapitre précédent, on a cherché à décrire quelques aspects de la puissance califienne, et Ton a été amené à s'intéresser à la vie intime de la cour. Il y aura lieu, dans le fascicule suivant, de rechercher chez les divers souverains nés du démembrement de l'empire, les traits communs du maître musulman. Mais ces indications, à la fois trop générales et trop menues, ne suffisent point à expliquer la vie de l'Etat- Il convient donc de montrer brièvement ici comment l'autorité souveraine du calife, déléguée en général à un visir ou à un émir, s'exerçait sur les populations par l'intermédiaire de quelques agents royaux, et comment aussi des bureaux, héritiers de ceux des empereurs byzantins et des rois sassanides, maintenaient à ce vaste édifice construit sans dessein, un semblant d'unité.
Les historiens arabes font passer certains personnages à travers des fonctions si diverses qu'on a l'impression que le service du califat ignore toute spécialité et que tous ses agents sont interchangeables. C'est vrai, sans doute, pour les fonctions de commandement, et l'Europe moderne en a pieusement conservé la tradition. On peut être, sous les Abbassides, aussi aisément gouverneur de province que
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général ou visir. Mais au-dessous de ces personnages représentatifs du pouvoir califien, qui en dirigent les destinées, c'est-à-dire qui sont menés par les événements et par les passions étrangères qui éveillent les leurs, des agents plus modestes règlent tous les détails de la vie de l'Etat et obéissent eux aussi à la nécessité de leur fonction qui est un effort à restreindre le désordre et le gaspillage des deniers publics. Ceux-ci ont besoin de connaissances spéciales. Ce sont les secrétaires (kâiib, plur. kuitôb); il y en a pour les bureaux de l'armée, pour ceux des finances, et pour les chancelleries, où se développe un ait de la rédaction des pièces administratives et de la correspondance officielle, qui, quelque artificiel qu'il soit, exige une culture étendue; dès le ixe siècle, il y a une littérature sur les fonctions du kâtib, sur son importance, sur son éducation, etc.
Au xe siècle1, les fonctions d'épée sont nettement aux mains d'aventuriers sans culture. Les agents des finances sont des Persans habiles aux comptes et aux marchandises, mais ambitieux de commander les armées. Les juristes, les fouqahâ forment une classe avide de biens et d'honneurs, qui aspire à toutes les fonctions, outre celle de câdi; les juristes sont, de plus en plus, d'esprit étroit et de culture étriquée, et forment une caste cléricale, dont l'influence est souvent néfaste : ils sont les ennemis ardents des philosophes et des artistes, de toute pensée vivante ou délicate,