‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 13 sur 180 · Coran; sourate · texte numérisé non relu

Coran; sourate

2. Il est très tentant d'expliquer la prédication de Mohamed par celle de Jésus, et notamment de retrouver chez tous deux le souci d'attirer les humbles et de briser les riches. Grimme (I, 141) a pensé que cette révolution sociale avait été le premier dessein de Mohammed et que la réforme religieuse ne vint qu'ensuite. Lammens (Mekke, p. 80) n'a point accepté, avec raison, cette vue trop absolue; cependant sa propre doctrine de l'omnipotence de la banque coréichite, attachée aux vieilles coutumes mekkoises par conviction comme par intérêt, la place nettement en antagoniste de Mohammed et éclaire son rôle religieux et social.

Ce sont aussi les conceptions renaniennes de la prédication de Jésus qui avaient conduit M. Casanova à attacher une importance primordiale aux versets du Coran sur la « fin du monde ».

la création du monde et de toutes les ressources qu'il y a mises à la disposition des hommes. Ce n'est point seulement pour menacer les Coréichites incrédules, mais aussi pour consoler Mohammed de leur opposition tenace, que Dieu lui raconte l'histoire des Prophètes parmi lesquels la figure d'Abraham domine, dans les sourates médinoises, tout le passé de l'islam.

Il est difficile de suivre la formation de la petite communauté qui se groupe autour du Prophète, son neveu et gendre 'Ali ben Abi Talib, son esclave affranchi et fils adoptif Zaïd ben Thabit, l'esclave abyssin Bilâl, Abou Bekr, Omar, etc. On trouvera ailleurs1 les anecdotes traditionnelles sur la vie du Prophète et de ses disciples. Ils tiennent évidemment des réunions religieuses, et il semble bien qu'un commencement de culte s'organise à l'époque de ce que Nœldeke appelle la seconde période mekkoise de la révélation. C'est alors que l'on nomme Dieu de beaux noms qui correspondront plus tard aux 99 grains du chapelet soufi. Ces épithètes, à partir de la sourate 25 notamment, apparaissent fréquemment par groupe de deux, en une sorte de terminaison rythmique des versets d'usage rituel2. Suivant la tradition, la réglementation de la prière daterait de cette époque.

Quelque révolutionnaires qu'ils fussent, ces enseignements ne semblent avoir soulevé parmi les Coréichites que des querelles particulières : la communauté musulmane était trop restreinte et ses adep-

1. Noël Desvergers, Arabie et Vie de Mohammed, trad. d'Aboul Féda.

2. Sur quelques noms d'Allah dans le Coran, in Ann. Ecole H. E. E. S. R., 1929.

tes, étaient, pour la plupart, trop obscurs pour qu'ils parussent menacer la vie traditionnelle de la cité mekkoise; l'émigration en Abyssinie de quelques musulmans n'est point expliquée clairement1.

Vers 620, le groupe des musulmans s'était un peu accru, et surtout il comptait des hommes considérables et remuants, comme Omar; sans doute Mohammed en prit l'audace de manifester plus ouvertement sa doctrine, et les Coréichitfes, fatigués d'une agitation qui troublait la paix municipale, cherchèrent, dit-on, en mettant les musulmans hors de la cité, c'est-à-dire en leur refusant toute relation sociale, commercium et connubium, à les contraindre à s'infliger le bannissement, qui était une des institutions courantes de l'ancienne Arabie bédouine. Il est facile de diriger, après les événements, la conduite de ceux qui les ont fait naître ou qui les ont subis : du moins, on peut constater que les chefs mekkois, tout habiles qu'ils fussent, ne virent point qu'il y avait quelque danger à inciter Mohammed à chercher un appui hors de sa ville natale. On comprend moins encore qu'il ait été le demander tout d'abord aux Banou Thaqif d'At Taïf, que des relations matrimoniales et commerciales avaient mis dans l'étroite alliance des Coréichites; ses avances furent brutalement repoussées.

L'hostilité des marchands mekkois semblait lui promettre l'amitié des Bédouins; leurs relations financières avec les Coréichites n'avaient fait qu'aigrir la rivalité qui oppose normalement les nomades aux sédentaires. Mais Mohammed ne pouvait entretenir

1. Mohammed a pu croire que les Abyssins chrétiens seraient favorables à un effort religieux qui prétendait régénérer le judaïsme et le christianisme et se faire accepter de leurs fidèles.

de grandes illusions sur la religiosité des Bédouins. Il ne réussit à les rattacher peu à peu à sa cause que plus tard, quand il parut probable qu'il était assez fort pour vaincre toutes les résistances. Mohammed gardait au fond du cœur l'amour de sa ville natale : la foi qu'il répandait était une religion de citadins.

Les circonstances lui offrirent le concours de sédentaires agriculteurs et pasteurs, jaloux des Mekkois et en relations amicales avec les Bédouins, celui des habitants de Yathreb, grande oasis de palmeraies au nord de La Mekke sur la route de la Syrie et de l'Iraq. Une alliance familiale le mit en rapports confiants avec un membre du groupe des Banou Abd Allah, qui étaient venus à La Mekke pour accomplir les cérémonies du pèlerinage.

Celles-ci lui permirent, l'année suivante, de réunis soixante-cinq habitants de Yathreb, qui s'engagèrent à suivre sa doctrine et lui promirent d'assurer dans leur ville sa sécurité. Dès lors, Mohammed fut décidé à rompre pour un temps avec toute sa vie sociale antérieure et à chercher à sa prédication un terrain plus propice dans la cité, dont la tradition allait faire la ville du Prophète, Madinal an nabi, Médine. Une quarantaine de musulmans, en tout cent cinquante personnes environ, quittèrent La Mekke : Mohammed et Abou Bekr les suivirent, puis Ali; et leur émigration, leur hijra, l'hégire, s'entoure de légendes merveilleuses qui forment un chapitre important de l'histoire musulmane. A l'entrée de la grotte du mont Thawr où les deux premiers s'étaient réfugiés, un couple de pigeons vint faire son nid et une araignée tissa sa toile pour tromper les Coréichites acharnés à leur poursuite. La veille, comme ils voulaient arrêter le Prophète ou peut-être le mettre à mort,

c'était Ali qu'ils avaient trouvé sur son lit, déguisé dans le manteau vert du Maître1.

Mohammed, après un court séjour à Qoba,à l'entrée de l'oasis de Médine, pénétra dans la ville : d'autres émigrés, les Muhâjirin, le rejoignirent, et vinrent très modestement chercher auprès de leurs nouveaux coreligionnaires — les aides, les Ançâr < — la paix sociale et économique qu'ils avaient perdue dans leur patrie.

Cependant Yathreb sortait à peine d'une longue guerre intestine. Elle était habitée par deux groupes distincts, deux tribus agricoles juives ou judaïsées, les Banou Nadhir et les Banou Qoraiza, qui paraissent être les plus anciens possesseurs du sol, et par deux tribus arabes, les Aws et les Khazraj qui y seraient arrivées lors du bouleversement économique symbolisé par les ruptures de la digue de Mâreb, c'est-à-dire au ve ou vie siècle. Entre les deux éléments d'origine différente, une paix s'était établie qui avait placé les Juifs dans une posture d'alliés un peu protégés, un peu inférieurs, et c'était entre les deux tribus arabes qu'avait subsisté une jalousie de dominer seule sur la palmeraie et les jardins de l'oasis; une longue guerre civile, à la façon arabe, peu sanglante mais ruineuse, s'était, au début du siècle, terminée par la défaite des Khazraj, en épuisant les forces des deux rivaux; c'était à eux pourtant que Mohammed confiait en 622 la fortune de son dieu.

L'histoire des premières années du séjour du Pro-

1. Peut-être à la dernière heure, les Coréichites comprirent-ils en effet 1 erreur qu'ils commettaient en ne gardant point sous leur mai l'h mme qui se créait un parti étranger; la légende y voit seulement un mouvement de haine aveugle. Les anecdotes qu'on vient de rappeler font partie du folklore général.

phète à Médine serait d'un intérêt passionnant, mais en somme, nous ne la connaissons pas.

L'importance de Médine, en 622, est fort inférieure à celle de la Mekke, et la vie économique y est très différente; avant l'arrivée des Goréichites, le commerce y est à peu près nul. Les habitants arabes ou juifs de l'oasis sont, on l'a dit déjà, des agriculteurs. Autour de ces sédentaires, il y a un cercle d'influence sur des demi-nomades à moutons1.

Il semble que ces agriculteurs et demi-pasteurs soient des gens simples, d'intelligence et d'activité médiocres, épuisés par de longues querelles intérieures, sans forte organisation sociale, qui paraissent être beaucoup plus faciles à manier que les Goréichites. Ils sont d'ailleurs jaloux de ceux-ci et doivent accueillir, avec une sympathie protectrice, les hommes que leurs rivaux ont forcés à s'exiler.

En arrivant à Médine, les Muhâjirin avaient rompu les liens sociaux qui, à La Mekke, leur assuraient une valeur d'homme. Si l'on s'en tenait aux coutumes de la vie arabe, ils devaient former dans leur nouvelle patrie un groupe social, dont Mohammed serait le seyyid et qui sans biens d'aucune sorte ferait figure d'allié nécessiteux, de client pauvre. Telle ne fut point la conception de Mohammed, auquel la conscience de son rôle prophétique révéla des quali. tés éminentes d'homme d'Etat. Un historien arabe nous a conservé, sous une forme qui dans l'ensemble paraît authentique, le règlement de la communauté musulmane telle que le Prophète la conçut aux premiers temps de son séjour à Médine. Chacun des groupes sociaux : Aws, Khazraj, Nadhir, Qoraiza, con-

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