‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 14 sur 180 · Lammens, La Mekke p. 164, note · texte numérisé non relu

Lammens, La Mekke p. 164, note

servent leur existence propre antérieure à l'hégire, avec tous leurs privilèges, même celui d'exercer sur un groupe voisin la vengeance d'un meurtre; mais tous réunis forment un ensemble nouveau, la communauté musulmane, la oumma, dont Allah est le maître et qu'ils s'engagent solennellement à défendre contre tout ennemi, et particulièrement contre les Goréichites. Malgré le caractère théocratique de la oumma, les juifs et les païens en font partie sans être obligés de se convertir à l'islam. Les ordres du maître, d'Allah, sont transmis à son peuple par Mohammed qui est l'arbitre de tous et dont les compagnons mekkois sont les aides naturels. La tradition veut en outre que Mohammed ait, en outre, établi entre les Muhâjirin et les Médinois convertis à l'islam, les « aides », les Ançâr, un pacte de fraternité dont quelques-uns auraient étendu l'interprétation jusqu'à offrir à leurs frères émigrés de partager avec eux leurs biens et leurs femmes. En 622, le règlement de la communauté musulmane de Médine fut une œuvre de génie ; malheureusement, il a tenu lieu de constitution à un grand empire, dont Mohammed ne pouvait prévoir ni la nature, ni l'étendue; et il n'a plus été à sa taille1.

Tout d'abord, avec son encouragement sans doute, les Muhâjirin se « débrouillent ». Ils ont une politique commerciale, à la fois bédouine et mekkoise : il faut arrêter en route et piller les caravanes qui suivent la route traditionnelle de Syrie, et c'est la razzia classique; et il convient d'organiser, pour les concurrencer ou les remplacer, des expéditions commerciales vers la Syrie et vers l'Egypte. La tradition

1. Sur Médine, et pour la bibliographie, voir Bùhl dans Encycl. Islam, II, 88.

signale des émigrés qui, quelques mois après leur arrivée, ont assez bien réussi dans leurs affaires pour se payer une femme et faire un repas de noces1. La confiscation des terres juives et les razzias accentuent très rapidement cette émancipation économique. Mais si l'amélioration de la condition des émigrés était favorable à l'autorité du Prophète, elle ne résolvait point le problème politique qui devait sembler insoluble à la coutume arabe. Cependant deux années lui ont suffi pour acquérir, sur une communauté sans cesse croissante, une puissance solide : sans qu'il semble possible de retrouver le détail et les moyens de ce merveilleux succès, on peut seulement deviner l'importance de son propre génie et de la valeur sociale de ses Mekkois.

La foi musulmane ne tarde pas à se répandre dans les deux tribus arabes de l'oasis; mais la solidité des conversions n'était point égale à leur étendue. Le Coran permet de suivre assez bien la lutte de Mohammed contre des indécis, des hésitants, qui, selon les circonstances, sont avec lui ou contre lui, et, quand ils le peuvent, « restent assis » dans l'attente des événements. Ce ne fut que par une longue et patiente habileté et par les succès qu'il obtenait ailleurs que Mohammed réussit à dominer les Aws et les Khazraj, dont les chefs cependant jouèrent à sa mort un rôle qui pouvait être funeste à l'avenir de l'islam.

Mohammed s'était, dès l'abord, tourné vers les juifs qui lui paraissaient être désignés pour se rallier à la loi nouvelle. Durant les premières années médinoises, la prédication du Coran est toute juive. L'islam est la vraie religion du Pentateuque, que les

1. Bokhari : Çahih) Lammens, Lu Mekke, p. 216. Hist. du Monde 7

juifs ont travestie, mais qu'ils vont certainement reconnaître dans le livre révélé à Mohammed et saluer avec joie; les musulmans, pour prier, se tournent vers Jérusalem : leur foi est celle des patriarches, du plus grand de tous, d'Abraham, celle qu'ont prêchée en vain les prophètes d'Israël. Mais Mohammed dut s'apercevoir bientôt que la logique religieuse des juifs ne se soumettait point à la sienne, et que ses allusions respectueuses à l'Ancien Testament ne les amenaient nullement à croire au Coran.

Il exerçait son apostolat en des conversations familières, par lesquelles il se mêlait à la vie quotidienne de la cité. C'est un fait que l'on peut retenir, sans doute avec certitude, de la lecture des traditions. La propagande solennelle avait lieu, en de fréquentes réunions dans un enclos où un auvent sommaire projetait un peu d'ombre. La célébration de la prière rituelle, dont on ignore la forme à cette date, et la récitation du Coran occupaient sans doute le principal de ces assemblées; mais il convient de suivre la suggestion d'un historien, qui voit Mohammed substituer d'ordinaire au texte souvent violent, toujours sommaire du Coran, des exhortations familières, des homélies à la manière chrétienne, qui peu à peu s'attachèrent à régler tous les actes de la vie sociale et transformèrent leurs formules essentielles en versets du Livre saint.

La différence la plus frappante qui distingue les versets médinois de ceux qui avaient été révélés à la Mekke semble être que l'enseignement religieux et social remplace l'inspiration apocalyptique, et que les versets nouveaux paraissent le choisir comme thème de l'instruction quotidienne du chef de la communauté musulmane.

Quelque heureux que fussent les résultats de cette propagande, quelque fructueuse qu'ait pu devenir l'activité commerciale des émigrés, leur situation sociale restait précaire, et c'est le souci de l'améliorer, tout autant que le soin de sa propre gloire, qui amena le Prophète à organiser, en 624, l'expédition de Bedr. C'est simplement une belle razzia à la bédouine, une opération de coupeurs de route, un des actes essentiels de la vie arabe. La bataille de Bedr, à laquelle la tradition musulmane a fait participer les anges, est un acte banal de banditisme. La caravane mekkoise de Syrie est sur le chemin du retour, chargée de gros ballots de marchandises : il s'agit de l'enlever, au meilleur marché possible ; et il n'y aurait eu sans doute qu'un déplacement de biens et la transformation de quelques hommes libres en esclaves, si les Goréichites n'avaient eu vent de l'affaire et n'étaient venus défendre leur fortune en danger.

Les musulmans remportèrent une victoire complète : il y eut quarante-neuf morts, pour affirmer la colère d'Allah : mais aussi quarante-neuf prisonniers, dont on devait avoir bonne rançon : des chameaux, des chevaux, des marchandises, des armes, butin précieux à partager entre les fidèles. Les païens n'eurent désormais qu'à suivre l'islam où l'on gagnait encore autre chose que le ciel. Les Goréichites sentirent que leur vie commerciale était menacée. C'est donc avec raison que l'histoire musulmane fait de l'affaire de Bedr un événement mondial.

Elle fut cependant sans influence immédiate sur l'attitude des Bédouins : les nomades restaient à l'écart de ces querelles de sédentaires et de marchands1. Ce fut à Médine qu'on en vit surgir la pre-

1. Pour les grands nomades, les Bédouins à chameaux, Mohammed ne saurait être un contribule : il est un sédentaire, tout au plus un

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mière conséquence; Mohammed, qui venait de comprendre qu'il resterait sans autorité religieuse sur les juifs, se sentit la force d'exproprier et de bannir de Médine les Banou Qoraiza, en 624.

La cité où la puissance de Mohammed s'affirmait ainsi pouvait devenir le centre de razzias ruineuses pour le commerce des Coréichites. Ceux-ci résolurent d'aller détruire l'ennemi dans son repaire; ils mirent en marche trois mille hommes, une grande armée. Son approche jeta l'effroi dans Médine, et l'on put voir que l'autorité du Prophète était encore incertaine. Il rassembla, à grand peine, un millier de combattants, d'où se détachèrent, la veille du combat, trois cents Médinois assurés de la défaite. Elle fut grave en effet; mais les Mekkois, contents de la victoire, se retirèrent sans attaquer la ville. Cette mollesse confiante rendit au Prophète une partie de son prestige : avant de recommencer les razzias sur les caravanes mekkoises, il termina la conquête de Médine juive; sans désarmer, il se jeta sur les Banou Nadhir qui durent capituler; les hommes furent massacrés, les femmes et les enfants, vendus comme esclaves; Mohammed donna leur terres et leurs biens aux musulmans. Non seulement la vie des émigrés était désormais assurée; mais tout le monde à Médine sentait l'air du succès.

Les Mekkois se décidèrent à une plus large expédition, qui semble avoir compris des tribus bédouines, alliées des Coréichites, et des tribus juives; il est possible que la tradition n'exagère pas en mettant en un mouvement successif une dizaine de mille hommes. Elle ajoute qu'un Persan apprit au Prophète l'art

petit nomade si, comme le dit Ibn Sa'd, il fut, à son heure, gardien de chèvres et de moutons.

des tranchées; et il suffit d'un fossé creusé dans la partie la plus exposée de l'oasis pour arrêter une foule sans cohésion, venue gaiement au pillage, mais incapable de résister à l'ennui d'un siège et aux querelles de la vanité. La guerre du fossé (khandaq), à peine sanglante, se termina par la piteuse retraite des Mekkois.

Cette fois, le prestige de Mohammed avait singulièrement grandi non seulement à Médine, mais parmi les Bédouins. L'échec de sa réforme musulmane du judaïsme et le sentiment qu'il trouverait un même insuccès auprès des chrétiens s'étaient unis pour faire remonter à la surface de son âme les croyances de sa jeunesse, le goût des rites familiers, l'amour du sanctuaire des ancêtres. L'islam s'était retourné pour prier vers La Mekke; la Ka'ba était bien la maison sainte fondée par Abraham sur l'ordre d'Allah. Pour Mohammed, la victoire ultime de sa foi, ce fut bien désormais la conquête de la Mekke, et d'abord l'accomplissement solennel des anciens pèlerinages unis en un rite essentiel de l'islam.

A l'exécution de ce projet, dont les contours se précisent en son esprit, il emploie un mélange tout bédouin de prudence, de finesse et d'audace, qui le sert admirablement dans l'affaire célèbre d'Al Hodaibiya. Il est difficile de deviner quel fut dans cette première entreprise le dessein de Mohammed : peut-être simplement tâter le terrain, profiter des garanties que d'antiques coutumes assuraient aux pèlerins pour pénétrer à La Mekke, accomplir audacieusement les cérémonies du hajj sur le territoire qu'il avait dû naguère quitter en fugitif, laisser peutêtre un agent dans la ville sainte. Quoi qu'il en soit, il célébra à Médine, selon l'usage, les rites qui le

sacralisaient pour s'approcher des lieux saints, du haram, et il consacra ses victimes; puis il se dirigea, semble-t-il, vers ^Arafa, l'étape essentielle du ha]]. Les Goréichites l'arrêtèrent aux abords du haram et on y entama des négociations, qui sont caractéristiques des conférences bédouines et qui peuvent servir de modèles aux diplomates. Tandis que chacun des mots du traité était âprement discuté en de longues séances, Mohammed faisait agir auprès des Goréichites des influences qui devaient faciliter un accord, souhaité d'ailleurs par les deux parties.

Mohammed fut le premier à faire des concessions qui semblèrent excessives à ses compagnons; il renonça à signer le traité de son titre de Prophète de Dieu; il consentit à s'arrêter sur les confins de la Terre Promise; à rendre aux païens les musulmans fugitifs qui viendraient chercher refuge à Médine; mais les Mekkois s'engagèrent à lui laisser le champ libre l'année suivante et à lui permettre, à lui et aux siens, d'accomplir alors tous les rites du pèlerinage.

L'audacieuse tentative de Mohammed semblait avoir échoué; en réalité, elle répandit sa renommée parmi les Bédouins. Les Goréichites, naguère si méprisants pour le « sorcier poète », venaient de traiter avec lui d'égal à égal. Rapidement, la foi musulmane se répandit dans les tribus; on acceptait volontiers l'obligation de la prière, dont nous ne savons point d'ailleurs quels étaient alors les rites; il était plus difficile de payer fidèlement l'aumône légale, la zakâ, qui consacrait la dépendance. Mohammed se sentit bientôt assez fort pour être infidèle aux obligations du pacte, qui imposait l'échange des convertis. Il apparaissait que sa volonté, qui était celle d'Allah, dominait désormais toutes les autres.

Les Goréichites ne furent point les derniers à la comprendre; ils surent bien aussi qu'ils n'avaient point à craindre que la main de leur contribule les frappât trop rudement. Mohammed était trop arabe, trop coréichite et trop habile pour préparer aux Mekkois le sort qu'il avait réservé aux juifs de Médine. Ils sentaient aussi que, menacés dans la prospérité de leur commerce et dans leur suprématie religieuse, ils n'en pouvaient conserver quelques avantages qu'en acceptant la maîtrise de leur compatriote et en se soumettant à un Dieu qui se préparait à habiter La Mekke.

Dès lors, Mohammed eut des partisans politiques à La Mekke, et Abou Çofya^son plus grand adversaire prépara une volte-face qui devait conduire son fils au califat.

En 629, ce ne fut point le hajj que Mohammed accomplit; au lieu de l'ensemble des rites qui sans doute réunissaient déjà plusieurs sanctuaires, il célébra ceux de la 'omra du mois de rajab, la fête proprement mekkoise de la Ka'ba, d'eç Çafa et d'el Marwa; avec deux mille musulmans, il fit solennellement les tournées saintes et parcourut la ville que ses habitants avaient évacuée.

L'événement apparut considérable. La légende veut qu'il ait poussé Mohammed à manifester au monde la vraie foi : il aurait envoyé aux souverains de l'Orient, Constantinople, Perse, Egypte, Abyssinie, une lettre qui les conviait à embrasser la religion

1. Après Al Hodaïbiya, Abou Çofyân était venu à Médine et la légende musulmane veut qu'il y ait été reçu avec dédain par sa fille Oumm Habiba et par Mohammed, qui épousa celle-ci vers le même temps. Il est évident que ce mariage fut une des unions politiques du Prophète, et que c'est à ce moment-là que fut réglée la reddition de La Mekke; conf. F. Bûhl, Encycl. Isl., 1. 110 et Lammens, La Mekke, p. 132 et s.

musulmane. C'est l'annonce apocryphe des conquêtes futures.

Cependant son autorité sur les tribus bédouines s'étendait plus loin chaque jour; il achevait, par la conquête des oasis de Khaibar et de Fadak, l'écrasement et la spoliation des juifs, dont les dépouilles enrichissaient ses fidèles et emplissaient le trésor de la communauté musulmane.

En 630, il comprit qu'il pouvait marcher sur la Mekke et qu'il y entrerait sans coup férir. Abou Çofyan vint au devant de lui et se convertit à l'islam. De l'amnistie générale, Mohammed n'excepta que quelques ennemis particuliers qui, pour la plupart, prirent la fuite : il semble que, pour le prestige, le Prophète fit égorger, en violation de tous les privilèges du territoire sacré et du sanctuaire, un ennemi cramponné aux étoffes consacrées sur les murs de la Kaba.

Mohammed mourut deux années après, en 632; il les avait employées à des expéditions guerrières qui préparèrent un noyau de combattants aux futures armées de la conquête. Il avait soumis à l'islam les Banou Thaqif d'et Taïf, jadis si insolents envers lui.

La victoire avait singulièrement compliqué les éléments de la communauté musulmane: Muhâjirin et Ançâr avaient vu, non sans quelque jalousie, accueillir avec faveur tant de nouveaux convertis : d'abord tous les Aws et tous les Khazraj ; des Bédouins, dont l'adhésion était toute de surface et d'intérêt; puis les Mekkois, tous les Coréichites, les Thakifites, leurs vieux alliés, qui prétendaient ne point s'être abaissés en entrant dans l'islam et sentaient confusément qu'ils allaient y prendre une place considérable. L'habileté patiente et souriante de Moham-

med et son prestige de prophète avaient été seuls capables de contenir les ambitions et les rancunes. Le lendemain de sa mort, elles menacèrent de ruiner l'édifice inachevé qu'il venait d'édifier à Allah, mais dont, par une négligence mal expliquée, il avait omis de désigner le gardien,

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