‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 15 sur 180 · LE CORAN · texte numérisé non relu

LE CORAN

Commencée à La Mekke vers 610, la révélation a continué jusqu'à la mort du Prophète. Les musulmans y voient un livre éternel en son unité, le Coran, qui est descendu au ciel inférieur en une seule fois et qui, de là, a été révélé par l'ange Gabriel à Mohammed en un nombre indéterminé de fragments, suivant les besoins des circonstances. La tradition musulmane n'admet point que ces fragments aient été simplement confiés par Mohammed à la mémoire de ses fidèles : ils ont été écrits, par des secrétaires permanents ou improvisés, sur les objets les plus divers, fragments de poterie, morceaux de bois, omoplates de chameaux, papyrus, etc. A deux reprises sous Othmân, la crainte a surgi que des variantes dangereuses n'apparaissent entre les diverses versions qui circulaient, et, la seconde fois, une commission, dont le membre le plus important était Zaïd ben Thâbit, affranchi et secrétaire du Prophète, établit le texte définitif que nous possédons aujourd'hui. Les autres versions, dont on a gardé le souvenir, n'ont plus qu'un intérêt historique. Leur histoire reste obscure. Il convient de rappeler que les musulmans de la Syrie et ceux de l'Iraq ne se décidèrent qu'avec peine

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à renoncer à leur version particulière du Livre saint; l'hostilité politique des deux régions s'affirmait ici.

Suivant la tradition, les collecteurs du Coran ont réuni dans chaque chapitre ou sourate les fragments ou versets qui se rapportent à un même sujet ou qui ont été révélés à la même époque. La lecture du Livre saint suffit à montrer qu'ils n'ont guère réussi à réaliser la première partie du programme et les exégètes musulmans, suivis par la critique moderne, discutent toujours la date d'un grand nombre de versets qui semblent être tout à fait hors de leur place. Dans ce texte définitif du Coran, l'ordre des sourates ne tient aucun compte de la chronologie.

Après un chapitre préliminaire, la fâliha, que les exégètes considèrent, avec raison, comme une formule de prière extérieure au Coran et qui est fort courte1, les sourates se suivent dans un ordre qui est à peu près celui de leur longueur, en commençant par la plus longue. Mais ici encore la règle n'est pas suivie et devant cette tentative de classement de la révélation, on est obligé de reconnaître un exemple de la redoutable imprécision de l'esprit arabe. Une immense littérature a été consacrée, dans les pays musulmans, à un effort pour étiqueter et classer les divers membres de ce noble corps informe. Si le détail de l'ordre des sourates coraniques reste et restera sans doute incertain, le lecteur le moins averti, en lisant une traduction quelconque, classera aisément un certain nombre de sourates : les unes, les dernières en général du Coran, flambent du feu prophétique; pressées et haletantes, menaçantes ou angoissées devant l'annonce des peines éternelles, ces sourates

1. Les deux dernières sourates, qui renferment des formules conjuratoires sont, elles aussi, extérieures au Coran.

mekkoises sont d'un ton différent de celui des sourates médinoises, qui sans doute répètent les menaces, les exhortations et les promesses des sourates antérieures, mais surtout organisent la communauté musulmane.

Il serait illusoire de chercher une doctrine cohérente et complète de l'islam dans ces fragments successifs et épars de la révélation.

La doctrine musulmane s'est créée de l'expérience des cent cinquante premières années, durant lesquelles, au contact d'éléments étrangers, la pensée musulmane s'est transformée et élargie. Si l'on voulait serrer de près la réalité des choses, il conviendrait donc de tenter l'exposé d'une doctrine véritablement coranique, et de montrer ensuite comment elle a été développée par les docteurs de la loi musulmane et enfin fixée par l'orthodoxie après bien des discussions et des batailles. On résumera seulement ici les faits essentiels de la doctrine, telle qu'elle ressort du Coran et de l'effort des théologiens.

On a indiqué dans le chapitre précédent que des influences juives et chrétiennes s'exerçaient sur le monde arabe antéislamique et qu'elles eurent leur action sur la pensée de Mohammed.

Bien que des travaux récents aient, on l'a dit précédemment, confirmé le rôle du christianisme dans les origines du Coran, et que d'ailleurs il y soit aussi évident que celui du judaïsme, les détails et les modalités en restent singulièrement obscurs1. On se contentera de rappeler ici que des premières révélations on peut conclure qu'à La Mekke, Mohammed paraît avoir su qu'il y avait un livre juif et un livre chrétien et qu'il a considéré sa mission comme une

1. Lammens, La Mekke, s'est efforcé de reconstituer, avec des documents bien fragmentaires le milieu chrétien des petites gens que Mohammed aurait fréquentés à La Mekke.

confirmation de la leur. Les renseignements très vagues qu'il possédait sur la Bible et sur l'Evangile l'amenèrent à considérer comme des révélations confirmatrices de leurs enseignements des faits qui leur étaient en réalité étrangers ou contradictoires. Quand, à Médine, il fut mieux renseigné peut-être sur les deux religions, certainement sur le judaïsme, il était trop tard pour qu'il pût même penser que la révélation s'était si complètement trompée : il ne restait plus qu'à accuser les juifs et les chrétiens d'avoir altéré leurs Ecritures, notamment d'avoir ajouté à l'Evangile la divinité de Jésus et le récit de sa mort ignominieuse, et d'y avoir effacé l'annonce de la mission de Mohammed.

Plus profondément encore que le Coran, la tradition, c'est-à-dire le hadith, qui était recueilli ou fabriqué au moment de la large conversion des esprits chrétiens, juifs et mazdéens à l'islam, s'est imprégné de doctrines étrangères : ce sont les gloses des commentateurs du Coran qui en ont accentué le caractère judéo-chrétien.

Il est probable qu'on ne pourra jamais préciser quand, où et par qui le Prophète a été informé des faits essentiels du judaïsme et du christianisme. Mais les rapports sont évidents, car il y a des détails et des ensembles qu'il serait miraculeux de réinventer. L'un des meilleurs historiens modernes de l'islam a réussi à montrer que la description du paradis dans le Coran, que l'on a si souvent citée comme caractéristique de l'islam, est une imitation très nette de passages des homélies de saint Efrem1.

1. Grimme l'avait déjà indiqué {Mohammed, I), mais c'est Tor Andrae (Ursprung, p. 146) qui a précisé ce qu'on peut appeler un emprunt.

Le Coran n'apporte point une foi nouvelle : il rétablit dans sa pureté primitive la religion que Dieu a envoyée à Abraham et que celui-ci avait transmise à Ismaïl pour la répandre parmi les Arabes. C'est la loi que « la Plume » a, de toute éternité, écrite par l'ordre de Dieu, sur la « table » bien gardée, et dont les juifs, puis les chrétiens ont altéré le texte. De nombreux prophètes le leur avaient pourtant confirmée : Moïse, bien d'autres, jusqu'à Jésus, qui, né de la Vierge Marie, n'est point mort sur la croix, mais a été enlevé au ciel par Dieu, après qu'il eût annoncé la venue du dernier prophète Ahmed.

Le Coran raconte, avec abondance, l'histoire de ces prophètes, dont quelques-uns étaient déjà connus des poètes antéislamiques1. Mohammed ne les cite point seulement pour rappeler le trépas fatal des peuples du passé, mais aussi pour que le châtiment céleste que ceux -ci ont attiré sur leur tête par leur désobéissance aux ordres divins, serve d'exemple aux Coréichites restés sourds à sa prédication, et les incite à se convertir à l'islam.

Le dogme essentiel est celui de l'unité de Dieu : « il n'a pas engendré et il n'a point été engendré », répète le Coran, et des formules précises proscrivent la conception trinitaire du christianisme. Ici l'islam revient au Dieu de la Bible. Allah est éternel, créateur et maître de toutes choses, de science et de puissance infinie. Mohammed n'a pas vu qu'en donnant une éternité et une immortalité absolue aux décisions écrites sur la table céleste par la Plume, il risquait de faire de son Dieu tout puissant l'ouvrier somptueux d'un fatum aveugle et sourd.

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