‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 16 sur 180 · Si l'on admet leur authenticité, cf. ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Si l'on admet leur authenticité, cf. ci-dessus, p

La doctrine essentielle de l'unité divine est affirmée par la profession de foi, la châhâda, qui est le credo du musulman : « Il n'y a de Dieu qu'Allah et Mohammed est le prophète d'Allah ». Le nom divin, qui trouve nettement des analogues dans les autres langues sémitiques, paraît être arabe antéislamique; il aurait un féminin Al Lât, l'une des déesses du Hidjâz. Le Coran l'appelle en outre par une série d'épithètes, dont la tradition a adopté, pour le chapelet soufi, une liste de quatre-vingt dix-neuf noms de Dieu, le centième étant Allah ou un nom ineffable à la mode juive. Bien que leur rôle ne soit nullement important dans le texte même du Coran, les deux noms antéislamiques ar rahmàn ar rahim ont été accolés à celui d'Allah dans une formule que l'on traduit d'ordinaire par cet à peu près : « Au nom d'Allah, le Clément, le Miséricordieux » et qui joue dans l'islam le même rôle que 1' « au nom du Père.... » du christianisme.

Dieu n'est pas si loin des hommes que certains historiens de l'islam le pensent. Il est tout proche de ses actes et de ses pensées, qu'il voit et qu'il entend. Il montre sans cesse pour leshommes, sa bonté (niïma) qu'il a manifestée, à l'origine des temps, par la création du monde. — Sans doute, le Coran oppose sans cesse ce bas monde [ad dunya) et la vie future (al âkhira), si supérieure à la présente; mais il ne convient pas d'être dupe des conséquences que les théologiens ascétiques, les soufis par exemple, tireront plus tard de certains versets du Coran pour déclarer que Dieu y a surtout enseigné le mépris des choses de ce monde. Bien d'autres versets ont encouragé au contraire les hommes à jouir largement des bienfaits qui sont de Dieu, et ont seulement exigé qu'ils lui en soient reconnaissants.

L'homme n'a point été créé en vain, par une fantaisie divine : il a été mis au monde pour obéir à Dieu et à son prophète et pour suivre les prescriptions de la Loi, en ayant au cœur la crainte du ichâtiment. C'est la menace de la colère divine qui domine les premiers enseignements de Mohammed et dont le Coran tout entier est imprégné. Ce châtiment suspendu sur la tête des hommes, est-ce un cataclysme qui doit, comme au temps des anciens prophètes, s'abattre seulement sur la tête des impies, ou bien un désastre général qui marquera la fin du monde? Il ne semble pas que Mohammed ait eu sur ce point une notion nette; du moins, pendant la première période de la prédication, il a attendu l'événement prochain; puis la date, qu'il n'avait jamais précisée, a reculé; et à Médine, il ne croit plus qu'à un jugement dernier lointain, qui assemblera l'humanité entière. A la catastrophe juive, qui, suivant le Coran, a frappé les peuples de Noé et de Loth, et aussi les tribus arabes de Ad et de Thamoud, la doctrine musulmane a préféré la large eschatologie du christianisme dont quelques fragments sont épars en divers passages du Coran : événements précurseurs du jugement dernier, retour de Jésus sur la terre, invasion des peuples de Gog et Magog; une vague mention de la Bête; puis un premier appel terrible de la trompette, la mort de tous les êtres, une seconde sonnerie qui les ressuscite pour l'heure du jugement. Ces scènes détachées de l'Apocalypse paraissent annoncer un tableau du Jugement dernier d'une allure toute chrétienne. Il semble que Mohammed n'en ait point connu le développement, ou que son imagination n'en ait point été impressionnée. Le Coran note seulement quelques détails de la gigantesque scène, notamment la présence

des anges; mais celle de Dieu est à peine indiquée. Les feuilles des actions des hommes sont examinées et leurs actes sont pesés; puis la décision s'impose, et aucune intercession n'est possible sans la permission spéciale de Dieu.

Des deux demeures éternelles, c'est le paradis que le Coran a décrit avec le plus d'ampleur : on vient de dire qu'il a développé seulement un modèle chrétien; du moins répondait-il parfaitement aux rêves des habitants de l'aride Arabie : jardins aux frais ombrages, qu'arrosent des ruisseaux sur et sous le sol, où les bienheureux en des tentes rondes, magnifiques, des tentes de chefs, parmi les pierres brillantes, les étoffes chatoyantes et les coussins moelleux, mangeront des fruits délicieux et boiront un vin sans ivresse, que leur serviront de jeunes garçons pleins de grâce. Ils auront pour compagnes des femmes, hour'in, dont les prunelles noires brûleront superbement dans leurs pupilles blanches; toujours vierges, elles jouiront, comme leur époux, d'une jeunesse éternelle. La tradition postérieure saura retrouver en elles les femmes de ce bas monde qui auront mérité le paradis; mais le Coran l'a à peine indiqué. La description de l'enfer est beaucoup plus vague, et c'est la tradition, qui des sept noms que lui donna le Coran a conclu à l'existence de sept étages infernaux. Les impies y brûleront éternellement et ne trouveront pour se désaltérer que des liquides bouillants et empestés.

D'autres êtres que les hommes ont été créés par Dieu et auront leur place dans le drame grandiose du Jugement Dernier. D'abord, les anges faits de lumière qui surveillent et notent les actions des hommes, qui entourent et servent Dieu, qui gardent l'en-

fer, etc.; Jabril (Gabriel) est l'ange que Dieu a envoyé aux prophètes, et sur son rôle auprès de Mohammed la tradition développe les courtes indications du Coran. A ces souvenirs judéo-chrétiens le Coran ajoute la silhouette d'Iblis, le « diable », que Dieu a maudit parce qu'il a refusé de se prosterner devant Adam et qui conseille aux hommes la rébellion, comme il y a invité Eve, leur commune mère. Iblis n'occupe d'ailleurs aucune charge dans le gouvernement de l'enfer. Les jinns sont, eux aussi, des créatures de Dieu, dont les actions seront scrutées et pesées au jour du Jugement.

La doctrine du Jugement dernier est le point de rencontre d'un ensemble de faits théologiques, que le Coran est loin de décider avec précision et sur lesquels les théologiens ont longuement discuté avant d'aboutir à la doctrine régnante depuis le xe siècle, celle de l'acharisme, bien imprécise elle-même. Les actions des hommes sont inscrites dès l'éternité sur un livre céleste : certains versets du Coran semblent annoncer que le monde est gouverné par un fatalisme absolu. Cependant les actions humaines seront récompensées ou punies, et le Coran insiste sur la valeur absolue de la justice divine (aladï). D'autre part, dès les versets les plus menaçants, la révélation proclame la bonté (nVma) de Dieu envers sa créature, à laquelle il a donné les moyens de vivre à l'aise sur la terre. Des versets postérieurs ont parlé du lien intime qui unit Dieu aux hommes, de sa rahma envers eux, et bientôt du pardon [rhufr) qu'il leur accorde. Dans la suite du Coran, ces notions et ces mots se sont combinés en une doctrine de miséricorde divine, qui compte les bonnes actions au décuple des mauvaises et qui prépare une doctrine

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future de pardon suprême et d'intercession toutepuissante du Prophète en faveur de son peuple, qui n'est nullement coranique.

Les éxégètes européens ont cherché à comprendre le développement de la pensée du Prophète sur ces questions obscures ; Goldziher a soutenu que le Coran n'avait point dit que Dieu imposerait à l'homme l'erreur et l'infidélité pour le soumettre à la réalisation de ses décrets éternels; mais que l'homme était comme en un désert, égaré et définitivement perdu si sa piété ne lui mérite point la direction divine. Cette explication, si tentante, semble un peu subtile et plus digne d'un théologien de l'époque classique que du prophète coréichite du vnr8 siècle. On pen e que Mohammed, emporté par l'ardeur prophétique, s'est assimilé des pensées étrangères et contradictoires, sans en sentir l'opposition et sans se douter qu'il touchait d'une main un peu lourde au problème le plus ardu de la philosophie de tous les temps. Et nul, autour de lui, n'y a pensé davantage.

Mais quand la conquête musulmane eut assimilé des populations juives, chrétiennes et mazdéennes, dont les élites avaient quelque pratique de la spéculation théologique, le problème de la liberté et de la responsabilité humaine se posa pour les fidèles du Coran; ils s'aperçurent que le Livre saint décide que l'homme ne fait que ce que Dieu veut bien qu il fasse; mais que Dieu accorde à certains de suivre la bonne voie tandis qu'il en égare d'autres, et que, juste par excellence, il récompense ou châtie les hommes pour des actes qu'ils ne paraissent point avoir voulu. Il y avait là deux notions contraires qui s'opposèrent dans les deux tendances de l'islam classique, celle du libre arbitre (qadarites, motazilites et philosophes)

et celle de la prédestination (jabarites) : la théorie d'APAchari acceptée comme orthodoxe, confirmée par le soufisme conservateur de Ghazâli, est une solution mixte, aussi incertaine que les deux autres. L'imprécision de la notion de la responsabilité humaine pèse sur toute l'éthique musulmane, où la notion du bien est uniquement celle de l'obéissance aux ordres de Dieu et à l'observation de la Loi.

D'autre part, le déterminisme absolu des actions des hommes et des événements de ce monde n'a même point conduit l'esprit arabe et musulmane admettre la stabilité des lois de la nature. La répétition des mêmes faits, dans les mêmes circonstances et suivant des expériences réitérées a été dominée, pour les musulmans, par une volonté divine si complète qu'ils ont admis une « coutume de la nature », que la fantaisie d'Allah, actuelle ou dès longtemps fixée par lui, peut sans cesse modifier; le miracle est tout aussi naturel que la « coutume ». Le lever du soleil à l'Occident qui sera l'un des signes de la fin du monde est donc un phénomène à peine étrange; c'est une simple interruption de l'usage, destinée à avertir les hommes. Cette doctrine a eu des conséquences graves sur le développement scientifique des peuples musulmans.

En somme, le Coran a tout d'abord maudit les infidèles, qui, ayant reçu les bienfaits de Dieu, ne lui en marquaient point leur reconnaissance par une stricte obéissance. Puis il les a menacés du châtiment, et il a admis qu'ils pourraient y échapper par un repentir qui n'attendrait point l'approche immédiate de la mort. Enfin, il a proclamé la bonté et la miséricorde divine, dont la doctrine a fixé les conditions.

L'insuffisance de la métaphysique coranique ne

saurait surprendre que si l'on ne tient aucun compte de l'histoire. La poésie arabe antéislamique, et ce pourrait être un argument solide à prouver son authenticité bédouine, est d'une extrême pauvreté métaphysique; elle est la manifestation d'un milieu, qui, malgré les infiltrations juives et chrétiennes et malgré le mouvement religieux dit des hanif, était à peine préparé à comprendre la théologie sommaire du Coran. Le caractère de son éthique n'est pas chrétien; il est nettement juif; il est dominé par le sentiment de la justice, et c'est un fait sur lequel les Mo'tazilites insisteront à satiété dans leur lutte pour la liberté humaine. Il faut honorer nos parents, parce qu'ils nous ont élevés, donc parce que c'est juste; il faut renoncer à la coutume injuste de tuer les petites filles à leur naissance; il faut rendre justice aux orphelins; il faut, dans les pratiques commerciales, observer les règles de la justice. Le Coran est la vérité, la justice {al haqq) et Dieu est juste (*âdil), Donc, agir selon la justice, c'est se conformer aux règles édictées sur toutes choses par le livre de Dieu. Tout le devoir moral se réduit à la stricte observation d'un rituel semble-t-il.

Le Coran ramène ainsi au judaïsme rituel, égoïste et infatué, en face duquel Jésus a apporté sa prédication de charité totale, de pureté morale, de bonté infinie. La doctrine de Mohammed en est aussi éloignée que des fortes positions intellectuelles de la pensée grecque. L'une et l'autre ont pénétré dans le monde musulman, mais beaucoup plus tard, avec la philosophie et avec la soufisme, ces deux efforts de réaction contre l'orthodoxie musulmane. Ce n'est point que la notion de la bonté et de la générosité soit absente du Coran. Cette demi. ère vertu est un

souvenir de la libéralité un peu théâtrale des Bédouins» qui est sans doute une manifestation normale de la grandeur du chef dans les sociétés primitives; ses mobiles y étaient la vanité et l'ambition, que Mohammed tourne en fins religieuses. Mais ce qui émane du Coran, c'est plutôt l'expression éparse de la chaleur du cœur du Prophète, tendance naturelle sans doute, que le souvenir aigu des années difficiles a transformé en une tendresse active en faveur des déshérités du sort. Dans les récits de la tradition, qui est en général si suspecte, on veut accueillir comme vérité les nombreuses manifestations de tendresse que Mohammed témoigne aux siens et qui font de lui le père de famille idéal dans la société musulmane.

C'est donc le ritualisme qui apparaît avant tout dans le Coran, et l'islam est regardé d'ordinaire comme la plus automatique des grandes religions du monde. C'est inexact, dès le début même. Cène sont point les théologiens et les légistes qui y ont introduit l'obligation de l'intention pieuse qui seuledonneà l'accomplissement du rite sa valeur religieuse; elle est exprimée maintes fois par le Coran. — Le rituel, qui tient une si grande place dans la vie religieuse de tous les fidèles de l'islam, est composé d'éléments empruntés à ses trois sources essentielles : judaïsme, christianisme et cultes arabes antéislamiques. —La prière a une histoire obscure; les plus anciennes sourates ne connaissent que la méditation nocturne, avec des pratiques d'adoration, debout, incliné et prosterné (qiyâm, rukû% sujûd) : ce sont les trois postures cardinales de la future calât. A la fin de la période mekkoise et au début de la médinoise, le Coran recommande trois moments de prière, avant le lever du soleil, avant le coucher, et pendant la nuit

(L. 38 et 39; XI. 116); celle-ci reste une longue méditation qui ne convenait qu'à un ascète et que le Coran (LXXIII.20) ordonne d'abréger pour rendre possible la vie pratique. Il n'est point clair (2) que le Coran (11.239) ait créé une quatrième prière, celle du milieu du jour. Quoi qu'il en soit, la réglementation des cinq prières quotidiennes est extra- coranique. — La réunion de prière en commun du vendredi est ordonnée par le Coran (LXII.9), mais sans précision de l'heure de la journée où elle doit avoir lieu. La prière doit être précédée d'une ablution purificatoire [tahâra), qui est d'origine juive.

La direction vers laquelle le fidèle en prières doit chercher la face de Dieu semble avoir été, durant le séjour à La Mekke, cellede Jérusalem, à l'imitation des juifs et non point vers l'Orient, suivant la coutume chrétienne. A Médine, en 624 sans doute, quand Mohammed comprit qu'il ne devait plus compter sur la conversion des juifs, le Coran dirigea la prière des fidèles (11.139, 144, et 145) vers la Ka'bade La Mekke (Qibla) et ce fut la première manifestation précise de l'entrée de la maison sainte dans l'islam et dans la tradition abrahamique.

Le jeûne est judéo-chrétien, juif par sa sévérité et par ses désordres, chrétien par sa durée. Le pèlerinage est une combinaison de rites arabes antéislamique et spécialement mekkois ; par lui, le Coran rattache la foi nouvelle aux sanctuaires fréquentés par le Prophète au début de sa vie; il place ainsi dans la cité coréichite la maison d'Allah, créée à l'origine des temps, puis construite par Abraham et Ismaêl.

Le pèlerinage musulman, en réunissant dans un ensemble artificiel les anciens rites solaires, le culte

des pierres sacrées, les mouvements rythmés et circulaires qui sont presque des danses, les sacrifices, et les souvenirs de la légende abrahamique, communique à la ville du Prophète un caractère traditionnel et sacré, auquel la maison d'Allah assure la pérennité.

Aux actes essentiels du culte musulman : prière, jeûne, pèlerinage, se mêlent des prescriptions de purification qui sont d'origine juive; elles se sont d'ailleurs insinuées dans les détails les plus intimes de la vie des musulmans.

C'est comme une sorte de purification morale que l'islam impose la zakâ, l'aumône légale : empruntée au judaïsme, c'est à lui qu'elle doit toute sa valeur éthique. Elle est une manière de sacrifice partiel des biens, qui en purifie le reste. L'aumône légale, on l'a dit plus haut, a été édictée dès le début de la prédication, et, sans y voir1 l'élément primordial de l'action « socialiste » de Mohammed, il convient de reconnaître qu'elle tient une place considérable dans l'islam. Plus tard, à Médine, des prescriptions détaillées ont réglé cette institution qui touche aux intérêts matériels des particuliers et qui assure, en partie, les ressources de la communauté musulmane complétées par les produits du butin. Ces règles étroites n'ont point empêché le budget des souverains musulmans de se développer suivant des moyens plus modernes.

D'autres institutions coraniques ont été plus difficiles à adapter aux exigences des transformations sociales. — Le mariage est recommandé par le Coran pour assurer la continuité de la famille. On a dit

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