Voir ci-dess. p
2. De Gœje, op. cit., p. 104, et mon Pèlerinage de la Mekke, p. 49 et s. Les crimes consommés par les Carmates à la Mekke ont laissé un souvenir durable dans l'opinion populaire. On raconte qu'en 1024, un Egyptien souilla d'excréments la pierre noire et la frappa avec son bâton; c'était un fatimide, un adepte du calife El Hakim, et la foule mekkoise profita de l'occasion pour piller et tuer les pèlerins égyptiens et maghrébins (Fâsi, Chroniken, éd. Wustenfeld, p. 250).
caravanes des pèlerins, moyennant un tribut que lui paie le calife et une contribution versée aux Bédouins. Il y a des Carmates à la solde du calife; il y en a aussi dans le camp de son ennemi, El Bâridi, le rebelle du Ahwâz.
Le flottement s'explique mieux dans les années suivantes ; quand Abou Tâhir meurt en 944, les Fatimides sont bien occupés à se défendre contre les Berbères Kharijites, et c'est miracle qu'ils leur échappent : ils n'ont donc cure de la succession carmate, et quand leur autorité est de nouveau solide, El Mançour intervient pour que les Garmates restituent la Pierre Noire à la Ka' ba, ce qui est une sorte de sécurité morale donnée par les Fatimides au sunnisme égyptien, car ils préparent de nouveau la conquête de l'Egypte, et ils pensent déjà à celle de la Syrie. Les Fatimides sont en relations de cadeaux avec les Hamdanides d'Alep, qui font la khotba au nom d'El Mo'izz. Ils envoient du fer aux Garmates peu avant la conquête de l'Egypte, qui doit être préparée par une attaque des Nubiens et une razzia des Garmates en Syrie.
En 969, le général fatimide Jawhar entra îacilement en Egypte, mais il semble que la conquête de la Syrie par le calife fatimide fut si contraire aux desseins des Garmates, qu'ils reconnurent de nouveau le calife abbasside et s'emparèrent de Damas en 971 ; en 973, El Moizz vint prendre possession de l'Egypte, et pour deux siècles, la puissance fatimide se dressa dans la Méditerranée orientale, en face de Gonstantinople qui avait un ressaut de force, et de Bagdad où le calife abbasside essayait encore de tenir son rang.
C'est contre ces deux adversaires qu'elle eut à lutter pour l'occupation nécessaire de la Syrie. Après avoir
résisté victorieusement à une attaque carmate contre l'Egypte, le calife fatimide poussa ses troupes jusqu'à Damas (975). Elles eurent grand'peine à résister au représentant du calife de Bagdad, Aftékin, officier bouyide, et aux Byzantins descendus un instant jusqu'à Sidon. Cependant, la domination fatimide en Syrie, si elle ne fût jamais ni sûre ni complète, était trop nettement dans la logique pour ne point durer autant que la dynastie elle-même.
Le califat fatimide est un événement considérable dans l'histoire de l'Orient musulman; il n'a point eu cependant les grandes destinées qu'on aurait pu se plaire à lui prédire. Tant qu'il avait été maghrébin, le califat fatimide de Tunisie, malgré ses attaches avec les Garmates et ses ingérences dans la politique de l'Orient, avait eu une allure provinciale qui ne pouvait porter ombrage au prestige du calife abbasside, quelque affaibli qu'il fût. Mais la conquête de l'Egypte et l'occupation partielle de la Syrie firent tout à coup du Fatimide le représentant de l'islam en face de l'empire chrétien de Gonstantinople, dont l'activité renaissante menaçait les frontières indécises du califat abbasside. Sans doute, il était aisé de prévoir qu'il ne conserverait pas longtemps une autorité directe, ni même effective, sur ses provinces maghrébines. Mais l'adhésion des deux villes saintes, qui proclamèrent El Mo'izz, fut une manifestation grave de la puissance du nouveau maître de l'Egypte; on sait combien les califes abbassides étaient soucieux de leur titre de serviteur et de protecteur des deux villes saintes. Il y eut donc un moment où le Fatimisme sembla prendre la première place dans la vie de l'Orient proche. Ce serait un divertissement hors de sa place que de reconstruire l'histoire de la Méditerranée occidentale, domi-
née par un solide empire, où se -seraient développées les tendances très particulières du chiisme ismaïlien.
Il convient, sans doute, de reconnaître la valeur de l'argument du conquérant qui s'appuie sur son épée; le fait imposé par la force vaut bien par lui-même, et on ne saurait s'égarer à la recherche d'une logique suivie des événements et des doctrines. Cependant, la dynastie fa timide ne pouvait échapper à l'illogisme qui sépare son origine de son développement. Le Mahdi Obaid Allah avait été annoncé comme l'être providentiel qui, sur les ruines d'un monde corrompu, allait construire un royaume de justice et de bonheur qui préparerait la fin des temps. Or, son gouvernement et celui de ses successeurs ne différaient de celui des califes abbassides que par des formes extérieures. En Egypte, on vit apparaître quelques règles spéciales que le chiisme impose au culte et à la jurisprudence; mais c'était l'administration des bureaux abbassides qui continuait. Peut-être, si l'on tient à découvrir l'originalité des Fatimides, la trouvera-t-on dans l'incohérence souveraine d'un calife tel qu'El Hâkim, qui représente peut-être un effort de gouvernement original et une manifestation de l'infaillibilité de l'imâm. En somme, le calife fatimide apparaît simplement comme un concurrent de l'abbasside, et les populations semblent l'avoir compris. Le triomphe temporel de la dynastie fatimide marque la ruine de son influence spirituelle, et la propagande ismaïlienne a perdu sa raison d'être et son ardeur. Il est remarquable que le chiisme soit resté àlasurface de la vie de l'Egypte et qu'il en ait à peu près disparu avec les Fatimides. Les débuts de la dynastie fatimide en Egypte furent heureux. Les premiers souverains, El Mo' izz (953-975), El' Aziz (976-996), soutenus par l'ardeur rajeunie de
leur milice maghrébine, semblent avoir su choish leurs auxiliaires et peut-être aussi commander par eux-mêmes. Avec son apathie habituelle, la population nilotique accepta la domination de ses nouveaux maîtres, dans l'espoir qu'elle lui assurerait en paix le travail nourricier. Les Egyptiens ne se décidèrent plus tard aux révoltes, que poussés par la faim et excités par les désordres auxquels se livraient les divers éléments de la garde fatimide.
Sunnites depuis trois siècles, ils laissent régner, sans émoi, les petites « hérésies » chiites : la forme de l'appel de la prière, l'altération de quelques versets coraniques, le mariage temporaire, etc.; ils conservent leurs habitudes sans ostentation etsans goût pour le martyre. Les souverains, avec leur dédain suprême d'imam infaillible, semblent comprendre qie les populations nilotiques tiennent surtout à leurs vieilles cérémonies locales, à celles qui assurent depuis de longs siècles la vie du Nil, et par conséquent celle de l'Egypte; les califes fa timides donnent un éclat particulier aux fêtes du Nil. La vie administrative continue; les « bureaux », après la « révolution », maintiennent le cadre de l'Etat. Ce ne sont certes pas les Fatimides qui y introduisent des juifs et des chrétiens; mais ils les conservent, parce qu'il faut avant tout que le pays soit administré et que l'on paie l'impôt.
Il entre dans les caisses de l'Etat sans que le calife ait à faire intervenir ses soldats. Mais ceux-ci lui sont nécessaires pour défendre l'empire contre les émirs bouyides qui régnent sur le calife abbasside, contre les petits princes hamdanides d'Alep, contre les Bédouins, surtout contre les Byzantins qui sont à une heure de puissance et qui ont une flotte. La Syrie
est une marche nécessaire de l'Etat fa timide; ses petits ports sont des têtes de routes commerciales Mais ses ressources économiques sont faibles et l'impôt y rentre mal. Et ce n'est pas en Syrie que le calife trouvera des soldats; les « Syriens » d'El Hajjâj n'ont pas laissé de descendants. Le calife aurait besoin cependant d'une armée; il n'a qu'une garde fidèle, solide sans aucun doute, mais peu nombreuse, ses Berbères Ketâma, attachés à sa fortune1. Le recrutement bédouin et égyptien est fort médiocre. En somme, le calife fatimide n'a point réussi à se donner en Egypte un clan sur lequel il pût compter, et peu à peu, les Ketâma et les Zenata ont suivi la loi commune : le bien-être et la vie facile de l'Egypte les a amollis et leur a enlevé leurs qualités militaires, mais non point leur goût de l'intrigue et de l'agitation. Le calife fatimide dut donc faire appel à la grande ressource des souverains isolés dans leur empire, c'est-à-dire aux mercenaires, qui pour l'islam de ce temps sont des Turcs ou des nègres.
Sous le règne d'El Aziz, le califat fatimide est la principale puissance musulmane en Orient. Les flottes byzantines ont repris la supériorité en Méditerranée orientale; mais elles ne réussissent point à assurer au basileus la possession de la côte syrienne, qui s'arrête à Antioche. Si les Fatimides avaient su conserver une autorité réelle en Ifriqiya et en Sicile, leurs flottes auraient des marins et lutteraient à force égale avec les Byzantins; au contraire, Tunisie et Sicile, sont une sorte de barrière entre la Méditerranée fatimide et la mer occidentale et espagnole. Mais, en Orient, les
1. Sur l'entrée des Zenata dans la clientèle fatimide, voir le fascicule suivant.
Hamdanides, dominés par Loulou, acceptent la suzeraineté fa timide; les Carmates s'évanouissent. En 969, le pèleriage a lieu sous la protection des troupes fatimides; leur maître a vraiment droit au nom de serviteur des deux villes saintes, l'un des grands titres califiens.
C'est l'heure magnifique de la dynastie : modestes, presque parcimonieux au Maghreb, les souverains fatimides ont pris en Egypte le goût des cérémonies, des cortèges, des costumes et des rangs de cour. Le cérémonial fatimide, qui n'est pas entièrement hérité de la hiérarchie perse de Bagdad, fera la gloire des sultans Mamelouks.
L'empire est donc à son apogée quand El Hâkim devient calife à onze ans, en 996, sous la tutelle d'un ministre qu'il fait assassiner en 10001. Il prétend diriger lui-même les affaires de l'empire, en commençant par mater ses soldats Ketâma et Turcs. C'est un maître d'un type exceptionnel en Orient, et même ailleurs; d'une foi ardente, médiocrement soucieux, semble-t-ih des délices du harem, il apparaît comme un homme dont la vie intérieure a bridé les instincts de jouissance. Les prescriptions violentes qu'il ordonne contre les boissons enivrantes et sur la tenue des femmes lui sont dictées par un effort de perfection religieuse et morale pour réaliser la victoire du chiisme sur un sunnisme relâché, qui n'a point protégé la pureté de la communauté musulmane. Il rajeunit les vieilles ordonnances contre les Juifs et les Chrétiens: ce sont les derniers surtout qu'il veut marquer, désigner à la haine populaire, ramener à leur humilité de tributaires : il n'y a rien là qui ne soit dans la forte tradition