Voir Graefe, in Encycl. Islam, II
musulmane. Cependant, Hâkim maintient des chrétiens dans les fonctions essentielles de l'Etat, sans doute parce qu'ils y sont nécessaires, peut-être aussi parce que le maître des Ismaïliens est au-dessus des règles et de la logique1.
Il serait vraiment étrange que le sentiment de son omnipotence absolue ne dominât point cet homme, qui a été tout-puissant sur les autres à l'âge où Tonne peut prétendre à aucune autorité soi-même. Ii est mené par la violence de son tempérament, qui ignore toute prudence et qui bouleverse l'Etat. On sent combien l'ordre y est instable, quand l'intervention d'un Omeyyade d Espagne, Abou Rakwa, dans les affaires de l'Egypte suffit à jeter dans la révolte des Ketâma, puis les Zenata, les deux appuis solides de la dynastie.
Il semble que parfois le calife plane dédaigneusement au-dessus des contingences religieuses du chiisme et du sunnisme, et que ses décisions soient extérieures à l'un et à l'autre. Il n'est pas croyable qu'il s'abaisse à vouloir séduire ses sujets sunnites. Il est au-dessus de tout. En 1017, il franchit la dernière borne : Hamza az Zâuzâni et le ââ\j bâtinite Darazi convoquèrent le peuple à reconnaître la nature divine du calife. Il y eut une réaction violente; la foule vint assiéger le palais du maître, où l'on savait que Darazi s'était réfugié2. — Il semble que Hâkim se
1. La présence inévitable des Chrétiens et des Juifs dans les bureaux des administrations musulmanes, et spécialement de celles de l'Egypte, a excité la jalousie répétée des éléments musulmans « éclairés », des fuqahâ, qui ont périodiquement excité la popul ce contre les mécréants, et contre le souverain, à Bagdad sous les Abbassides, en Egypte sous les Fatimides et sous les Mameluks, en Espagne.
2. Le calife ménagea la fuite de Darazi, qui se réfugia au Liban, où il fonda la secte des Druzes : ceux-ci considèrent Hâkim comme une incarnation divine et attendent son retour.
soit diverti de la haine des Cairotes, en abolissant les prescriptions contre les Juifs et les Chrétiens. En même temps la guerre fut ouverte entre les troupes noires et les milices turques et berbères. C'est au milieu de ce désordre que le calife Hâkim disparut dans la nuit du 23 février 102 . On a pensé que sa sœur, Sitt al Moulk, l'avait fait assassiner, ou bien que dégoûté du monde où sa toute-puissance ne lui avait permis de réaliser aucun de ses desseins, il avait été se retirer dans une solitude inaccessible. Il disparaissait, imâm caché et toujours vivant, que les fidèles attendent à la fin des temps1.
Après le règne romantique d'El Hâkim, le califat fatimide traîne une vie misérable d'un siècle et demi, dans des désordres que l'on ne racontera pas plus que ceux de la dynastie abbasside. La succession au trône s'y poursuivit cependant sans querelles, et l'on admit le règne d'un enfant sous la tutelle d'une femme : celui d'Ez Zâhir (1021-Î0S6)-, où Sitt al Moulk, sœur d'El Hâkim, montra de réelles qualités de souveraine; puis celui d'El Mostancir (1036-1094), qui débuta par la régence de sa mère, négresse affranchie. C'est peut-être un fait berbère ou égyptien que cette autorité officielle des femmes que les Abbassides ont ignorée. Elle ne fit que grandir les vizirs, favoris de la fortune, et développer la domination des gardes de mercenaires turcs et nègres, dont les rivalités ensanglantèrent l'Egypte. El Mostancir se serait entouré de
1. A. Mûller, Islam im Mor. u. A., I, 693. Ce fut la fin d'Al Moqanna (p. 421 ci-dessus) qui se fit brûler avec ses femmes et ses fidèles, en laissant possible la légende de sa survie. On raconte aussi que le calife fatimide El Moïzz avait disparu pendant un an pour laisser le pouvoir à son fils, El Aziz, et que les soldats maghrébins croyaient le voir passer au ciel sous forme de nuage (Soyouti, Husn el Muhâdara, II, 13).
cinquante mille nègres. Une telle anarchie livrait le pays sans défense au prochain caprice de la nature : en 1065 et pendant les années suivantes, la crue du Nil fut insuffisante : il y eut une terrible disette et des soulèvements.
Les Croisades trouvèrent la dynastie fatimide incapable d'une résistance énergique, en Egypte comme en Syrie, où elle n'avait gardé qu'un semblant d'autorité. Elle se traîna jusqu'en 1171, où Saladin l'acheva d'un coup.
Le fatimisme des souverains d'Egypte ne fut point, on le répète, animé de l'esprit étroit qui peut être l'une des conséquences de l'infaillibilité de l'imam. La mosquée Al Azhar est, non seulement un spécimen intéressant de l'art fatimide, mais encore le type de la « maison de science » religieuse, du dâr aVilm, où l'on prétendait initier les étudiants à toutes les sciences musulmanes. Il faut encore revenir à l'indication de Van Berchem1 sur le rétrécissement de la pensée musulmane en Egypte après les Fatimides. Les Ayyoubides, leur illustre représentant Saladin, ont été des sunnites fanatiques, et ils ont remplacé « la maison de science » par la madrassa; ils ont achevé de diriger les méthodes de l'enseignement vers le rabâchage des manuels et contribué au ralentissement du développement intellectuel de l'islam.
Sans doute, le public lettré était préparé à cette évolution; au cours des troubles de la fin du xie siècle, signalés à la page précédente, la soldatesque brûla la bibliothèque du calife. On s'étonne qu'elle y ait pris cet intérêt même négatif : il est vraisemblable qu'elle y fut excitée par la caste cléricale, par les fouqâhâ sun-
1. Far exemple dans Encycl. Islam, I, 394 où Van Berchem a insisté sur l'évolution architecturale qui réalisait celle des idées.
nites, qui poursuivaient logiquement leur campagne contre tout élargissement de la pensée musulmane.
On vient d'énumérer des faits qui sont des manifestations essentielles, sinon des causes de la décadence du califat abbasside, encore un peu arabe, en tout cas sunnite. Et malgré le désordre et la misère qu'ils engendrent, on a quelque plaisir à en parler, car ils résultent de mouvements qui, en quelque mesure sont menés par des croyances et par des idées II faut dire un mot maintenant de longs troubles, qui furent causés au califat par des esclaves nègres qui étaient avant tout soucieux de pilleries, et dont le pouvoir et l'armée eurent une peur communicative, tout en affectant de les mépriser1.
La révolte des Zenj n'est point un incident quelconque et de hasard dans la suite des désordres qui, à la fin du ixe siècle, semblaient conduire le califat à une fin, sinon plus misérable, du moins plus rapide qu'elle ne fut. C'est la conséquence logique d'un état économique, et c'est à ce titre qu'il doit retenir l'attention.
On a dit déjà que les Arabes, au début de la conquête, n'avaient guère montré de goût pour 1 a terre : les vainqueurs étaient trop bédouins, ou comme les Coréichites trop marchands, pour que l'amour du sol leur fût naturel. Il fallut l'occupation de l'Iraq et les efforts des gouverneurs, d'El Hajjâj et de ses successeurs, pour que les travaux d'aménagement du val des deux fleuves entrent dans le programme de la vie omeyyade.