Masâlik al abçâr trad. p
on a montré plus haut la douceur sous le régime musulman et que terminait souvent un affranchissement recommandé par l'islam et accepté par les mœurs. Il est devenu l'exploitation brutale du travail humain que la société romaine avait développée et qui a causé les révoltes serviles; c'est aussi celle qui a fait la prospérité matérielle des colonies, dites chrétiennes, de l'Amérique. Ce fait social anormal, qui peut prospérer dans un Etat fortement organisé et dans une situation économique prospère, ne pouvait, dans la faiblesse et le désordre du califat à la fin du ixe siècle, qu'aboutir à un incendie.
Il fut allumé, en 869, par un Persan de Rey, se faisant appeler Ali ben Mohammed et prétendant descendre de Hossein. Un historien arabe rappelant qu'il faisait massacrer les enfants, les femmes et les vieillards, en conclut qu'il était kharijite, ce qui est une injure en l'air; mais s'il professait réellement que le musulman coupable de péchés graves [kabâir), devient un infidèle, il se rattachait en effet ?u Kharijisme ou au Mo'tazilisme. Mais les principes qui pouvaient mieux assurer son autorité sur les masses noires, ce sont ceux que l'on a vu répéter, après Mazdak,par tous les agitateurs iraniens : communauté des femmes et des biens.
C'est une étrange cohue que cette armée nègre dont les historiens arabes nous indiquent quelques traits : la masse ne comprend point un mot d'arabe, et aux grandes réunions de harangue, le chef fait ranger autour de lui les rares individus qui sont capables de comprendre ses paroles: les autres hurlent de confiance leur approbation. Les premiers mouvements sont ceux d'une foule qui abandonne les fermes et se répand dans le pays pour piller; bientôt les habi-
tants fuient devant eux en abandonnant leurs biens. C'est ainsi que « l'armée » zenj recueille quelques armes, quelques chevaux, des vêtements, des ustensiles courants. Au début des rencontres avec les troupes califiennes, les tout premiers rangs des Zenj ont quel ques armes; le reste a des gourdins, des massues, des bouts de bois, avec quoi ils assomment. Mais ils prennent, en 870, Obolla, Abbadân, le Khuzistan, y compris Ahwâz; en871, ils pillent Baçra. La cohue s'arme et s'organise un peu; mais c'est toujours une cohue, d'« esclaves ivres », qui ne sont bons qu'à piller, à tuer et à violer.
Le frère du calife, Muwaffaq, en viendrait vite à bout s'il avait des troupes et du loisir. Mais c'est, on le répète, le temps des Çaffârides et des Samanides en Iran, celui des Ikchidites en Egypte, et il faut que Muwaffaq fasse tête de tous les côtés, et il n'a point de troupes solides. Les mercenaires iraniens ou turcs qu'il oppose aux Zenj ont une peur effroyable de ces grands nègres qui les abattent à coups de branches d'arbre; on essaie de les renforcer de Zenjs prisonniers ou transfuges, mais ceux-ci, changés de camp, manquent d'entrain.
Il fallut s'adapter à une guerre un peu spéciale : c'est par eau, sur une grande flottille de bateaux, que le futur calife Motadid poussa énergiquement, à partir de 880, le nettoyage méthodique de la basse vallée des deux fleuves. En 883, Muwaffaq s'empara de la suprême citadelle du chef des Zenjs, Ali, dont on lui apporta la tête.
Dix années de combats et de pillages avaient usé la révolte servile. Mais il eût fallu un long et méthodique effort pour réparer les dégâts matériels, recreuser les canaux d'irrigation et de drainage, reconstruire
es étables, recruter des habitants : une tâche audessus des forces du gouvernement de Bagdad. Manifestation du désordre politique et social, la guerre >ervile est aussi une cause nouvelle de ruine pour le ;alifat.
On arrête ici ces indications éparses, où Ton îspère pourtant que le lecteur aura trouvé quelques aits précis qui lui laisseront une impression sommaire les réalités de l'Empire abbasside. Les manifestaions essentielles en sont cependant absentes, c'esti-dire la vie sociale, le commerce, l'industrie, les proiuits de la pensée. On essaiera d'en recueillir le prin- ;ipal dans le fascicule suivant. Après avoir parlé les Etats musulmans de l'Afrique et de l'Espagne, usqu'à la fin du xve siècle, on recherchera s'il est >ossible de donner quelque unité aux faits et aux insitutions que l'on aura signalées dans les Etats nusulmans de l'Orient et de l'Occident.
Dans les chapitres du présent volume consacrés à 'islam, on a tenté seulement de classer quelques aits essentiels de l'histoire du califat d'Orient jusju'aux croisades. Le grand empire qu'Alexandre ivait voulu créer par la combinaison un peu brusme de l'hellénisme et du persisme fut réalisé au aue siècle par une suite d'événements où le dessein >rémédité des individus compte bien peu, et qui pouvaient être fort différents. A l'époque où le royaume assanide était en décomposition complète et où 'empereur byzantin dépensait toute son autorité pour doubler par ses interventions la conscience religieuse le ses sujets, les tribus éparses de l'Arabie, qui avaient
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été beaucoup moins étrangères qu'il ne semble à l'agitation de l'Orient perso-byzantin, furent unies par un réformateur religieux, qui était en même temps un conducteur de peuples. Mohammed laissa après lui, et cela est miraculeux, des hommes habiles à maintenir l'unité sociale qu'il avait réussi à former et que sa mort menaçait de dissoudre. Les hommes les plus belliqueux de la communauté nouvelle souhaitèrent d'étendre leurs razzias accoutumées vers les riches contrées voisines. La révélation du livre saint, descendue sur un des leurs et en leur langue, avait ajouté à leur orgueil bédouin la conviction qu'Allah les avait fait invincibles et emplissait lui-même leurs mains.
Les conquêtes furent rapides; elles menèrent les Arabes beaucoup plus loin qu'ils ne pensaient, dans des contrées dont nul d'entre eux ne connaissait les noms. Une série de razzias énergiques soumit d'immenses territoires à un petit nombre de « Barbares », qui n'étaient point sans culture et qui avaient un livre saint. Elles laissaient les populations indigènes intactes et isolées, conscientes seulement que leurs collecteurs d'impôts les versaient à de nouveaux maîtres.
Sur des apparences extérieures, on est tenté de comparer les invasions arabes à celles des Barbares de l'Occident; ce serait oublier la réalité des positions et des valeurs. En Occident, les Barbares empruntèrentpeuàpeulajeune religion chrétienne des vaincus et leur vieille culture romano-grecque ; mais ils apportèrent et conservèrent des coutumes sociales qui furent à la base de la société féodale; ils imposèrent à la société civile les coutumes de leur existence passée. Les Arabes n'avaient que des institutions
tribales qui furent sans emploi au milieu de populations dont l'éducation politique était plus avancée; mais ils apportaient une foi pleine de jeunesse et de vie qui cependant pouvait s'adapter assez bien aux habitudes religieuses et aux préoccupations intellectuelles des vaincus pour que ceux-ci s'y convertissent après peu d'années et adoptent en même temps la langue de leurs vainqueurs. Les populations soumises, ayant acquis la religion des vainqueurs, l'adaptèrent à leur usage. Du prophétisme tantôt vague et tantôt étroitement réglementaire du Coran, ils firent, par une collaboration intime des divers éléments de la société nouvelle, une civilisation toute imprégnée d' hellénisme. La pauvreté de la pensée musulmane, après les invasions turques, ne doit point faire oublier que du ixe au xne siècle, l'Orient musulman a conservé au monde méditerranéen la culture grecque, et qu'elle a contribué ainsi à la renaissance de la pensée européenne au moyen âge.