TROISIÈME PARTIE Le monde byzantin du VIIe au XIe siècle
Jusqu'à Léon l'Isaurien (716-740); le détachement de r (Décident
En un siècle l'empire musulman s'était dressé entre les trois civilisations de l'Ancien continent : civilisation romano-chrétienne, civilisation hindoue, civilisation chinoise. Toute l'histoire du Moyen-âge allait être l'histoire des avances et des reculs de l'Islam dans les trois directions, et culminer en trois grands événements : la Croisade, la conquête musulmane de l'Inde, l'empire mongol. Nous allons les prendre l'un après l'autre, en commençant, comme il est naturel, par le front chrétien.
De ce côté, la première victime de la conquête musulmane avait été l'empire romain. Dès la première moitié du viie siècle, il avait perdu la Syrie et l'Egypte; vers 700T il avait perdu l'Afrique. Ses provinces les plus étendues, les plus peuplées, les plus riches à beaucoup d'égards, lui étaient enlevées. Il était dépouillé de tout caractère œoum nique, réduit à quelques pays épars, en Asie-Mineure, dans le sud de la péninsule balkanique, en Italie et en Sicile. Les Arabes ne renonçaient d'ailleurs pas à l'espoir de lui enlever même ces restes. Par deux fois en un demi-siècle, ils se ruèrent sur la capitale, Constantinople (673 et 716) :
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elle n'échappa que grâce à la supériorité de la technique grecque, à l'emploi, en particulier, de cette mixture à base de naphte qui allait chercher les vaisseaux des assaillants jusque dans l'eau pour les incendier, et que les croisés appelèrent le feu grégeois.
En outre, absorbé par cette lutte pour la vie, l'Empire dut subir ailleurs d'autres empiétements. Dès le temps d'Héraclius, Serbes et Croates s'étaient installés au sud du Danube, et tout l'Occident de la péninsule balkanique avait été slavisé. En 679, les Bulgares s'installèrent entre le Danube et les Balkans. En arrière, les Avares commençaient à se diluer dans les populations slaves du nord du Danube, mais, dans le sud de la Russie actuelle, une population turque, les Khazares, pesaient sur les villes grecques de Crimée, poste avancé de la civilisation.
L'organisation intérieure de l'empire se transformait en conséquence. Depuis que tous les provinciaux étaient devenus citoyens romains, au nie siècle, la séparation des pouvoirs civil et militaire avait été la règle. Un changement inverse se produisit au vme siècle. La division administrative fut désormais le thème, le corps d'armée. L'état de siège devint permanent.
Enfin, tant de signes de faiblesse réagirent sur la situation de l'Empereur en Occident. En 638, en pleine lutte contre les Arabes, Héraclius avait caressé l'espoir, sans cesse renaissant chez les souverains byzantins, de trouver une formule qui plût à tous les théologiens. Il n'avait réussi qu'à créer une hérésie de plus, celle des monothéliles. Elle conduisit, sous ses successeurs immédiats, à des chocs graves avec la papauté. En 681, le sixième concile œcuménique, tenu à Constantinople, rétablit pour quelque temps la paix religieuse, mais au prix d'une capitulation de l'Empereur devant Rome. Depuis Grégoire le Grand, le Pape sentait derrière lui tous les Barbares établis sur le sol ancien de l'Empire, et même quelques autres.
D'ailleurs, l'Empire achevait de perdre son caractère romain, qui ne subsista plus que dans le nom. Sous Justinien, le latin avait encore été la langue offirielle : toutes les compilations juridiques, sauf les plus récentes Nor elles, avaient été rédigées en latin. A présent, c'est le grec qui devient la langue du droit et de l'administration. Et
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non pas le grec classique, mais le grec parle par la masse des populations d'Asie-Mineure et de Grèce. Bien entendu, il restait, à Constantinople et même ailleurs, bien des hommes capables de manier le grec qui avait été une langue universelle, mais entre Procope, l'historien de Justinien, et Photius, le savant du IXe siècle, une régression intellectuelle se marque nettement. L'Empire se réduisait aux proportions d'un Etat national grec.
C'est dans ces conditions que l'empereur Léon l'Isaurien arriva au trône (716). Son premier acte fut la défense de Constantinople, et la défaite des Sarrasins (717). C'était un acte inoubliable. Pendant sept cents ans, Constantinople allait être respectée des ennemis musulmans.
L'empereur Léon, malheureusement, se crut assez fort pour fixer, lui aussi, la foi de ses sujets, et en 726, il publia son premier édit contre le culte des Images. Ce n'était pas, à beaucoup près, une lubie. Le geste venait de loin. Le triomphe du christianisme, du point de vue historique, avait été l'adaptation d'une religion sémitique à des populations indo-européennes, et l'Islam, une réaction brutale du génie sémitique. Dans le premier siècle de l'hégire, au temps de la première ferveur musulmane, la polémique des Arabes contre les chrétiens avait porté sur deux grands points : polythéisme et idolâtrie. Polythéisme : le dogme de la Trinité, le culte de la Vierge, celui des saints ; idolâtrie : la représentation de la divinité et de ses hypostases, et la vénération de ces images. Surlepremier point, il ne semble pas que les chrétiens d'Orient aient jamais fléchi : ils ont, au contraire, défendu farouchement la Trinité contre le reproche de polythéisme. Mais, sur le second, des consciences ont été certainement troublées. L'empereur Léon était originaire de l'Isaurie, dans le Taurus, sur les marches musulmanes. Il connaissait la question. En dehors des arrière-pensées politiques, il y a eu sans aucun doute possible chez lui le désir de laver le christianisme du reproche d'idolâtrie. La querelle des Iconoclastes est le contre-coup intellectuel de l'offensive musulmane.
La masse des fidèles se cabra. Dans le clergé bureaucratisé, Léon trouva des complaisances. Mais des milliers
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de moines allaient braver la persécution, les tortures, la mort, pour défendre leurs icônes.
Bien plus importante fut la réaction de l'Occident. Là, le culte des images n'avait pas entraîné les mêmes excès qu'en Orient, et les papes se rendaient compte qu'on ne pourrait l'enlever aux populations barbares sans risquer d'extirper le christianisme même. Grégoire II, puis Grégoire III, déclarèrent donc hérétiques les mesures iconoclastes de l'Empereur. On sait le reste. Comme le roi lombard était un voisin inquiétant, comme la bataille de Poitiers (732) venait de porter le prestige des Francs à une hauteur encore inconnue, comme d'ailleurs leur aide était nécessaire dans l'œuvre de conversion entreprise en Germanie, c'est en eux que le pape chercha des protecteurs contre les abus d'autorité de l'empereur byzantin (753). La conséquence directe de l'édit de Léon l'Isaurien a donc été le rétablissement de l'empire d'Occident en l'honneur d'un Germain (800). Dès lors, c'enétait fait delà déférence que, malgré tout, les princes barbares avaient toujours manifestée au successeur de César et de Constantin : les Carolingiens du ixe siècle se considérèrent comme les collègues, sinon comme les supérieurs, des empereurs byzantins.
Jusqu'à Basile Ier (867-886). — Les invasions du IXe et du Xe siècles.
L'empereur Léon l'Isaurien (716-740) et son fils Constantin ( opronyme (740-775) figurent parmi les restaurateurs de l'autorité impériale. En Occident, s'ils ont dû assister impuissants h la prise de R avenue par les Lombards et aux premières incursions arabes en Sicile, ils ont rattaché solidement l'Italie du Sud à l'organisation byzautine. et surtout, en Orient, ils ont lutté sans relâcune contre les Arabes et les Bulgares, maintenant les uns derrière le Taurus, les autres derrière les Balkans. A
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l'intérieur aussi, leur effort de réorganisation n'a pas été négligeable.
Toutcela ne put faire adopter de leurs sujets lesopinions iconoclastes. Sous Constantin Copronyme l'exaspération fut portée au paroxysme, la persécution se fit atroce. Mais après sa mort, lorsque le pouvoir vint aux mains de la régente Irène, toute acquise aux influences cléricales, le concile de Nicée (787) fit rentrer Byzance dans la doctrine générale du monde chrétien. Quand Irène eut usurpé le trône, il sembla que la crise fût terminée. Il n'en était rien pourtant, et les empereurs suivants revinrent au point de vue iconoclaste : le dépit tout politique de la capitulation devant le clergé semble avoir, cette fois, joué le rôle principal.
Dans ces conditions, les revers au dehors se multiplièrent. Déjà Irène avait fait pâle figure entre ses deux grands contemporains, Charlemagne et Haroun-al-Raschid. Ce fut pis encore après elle. Le tsar bulgare Kroum battit et tua un empereur (811), menaça un moment Constantinople (813). De leur côté les Sarrasins d'Occident déployaient une activité maritime dontl'empire paya les frais. En 826, la Crète fut perdue. En 831, les Arabes s'installèrent à Palerme pour deux siècles. Sur le iront oriental et continental, leurs succès restèrent locaux (Amorion, 838), mais leurs ravages furent constants.
Il était temps de mettre fin à la crise religieuse. Ce fut encore une femme, Théodora, qui se chargea de la résoudre dans le sens du clergé. En 843, le concile de Constantinople renouvela les canons de Nicée : les orthodoxes célèbrent encore aujourd'hui, le 19 février, la fête de Vorlhodoxie. Les Latins ont compté comme septième concile œcuménique le concile de Nicée, auquel il avaient assisté, mais non celui de Constantinople, dans lequel ils ne virent que la confirmation régionale du précédent. Le fait que le clergé grec avait été, dans cette longue querelle, du même côté que le clergé latin, et que l'autorité impériale seule s'était compromise, avait préservé, à défaut de l'unité politique, l'unité religieuse du monde chrétien.
Le rétablissement de la paix intérieure se traduisit par une restauration. Le mérite en revint, non à l'empereur Michel l'Ivrogne, mais à son ministre Bardas. Elle ne fut
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pas interrompue par l'avènement de Basile ïerle Macédonien (867-88G), bien que celui-ci ait été assez généralement malheureux là où il commandait en personne. Son principal mérite devait être de fonder la dynastie macédonienne.
La première tache qui s'imposait alors était de mettre un frein aux progrès de la thalassocratie musulmane. La Sicile était perdue, mais la reprise de Bari par les Grecs (876) inaugura au moins une restauration grâce à laquelle l'Italie du Sud resta, pour deux siècles encore, une Grande Grèce. La Crète fut un moment réoccupée. Enfin, en Asie- Mineure, l'insurrecton des Manichéens duTaurus (Pauliciens), qui pouvait ouvrir la porte aux Sarrasins, fut réprimée.
Pour résister à l'ennemi commun, il était important de maintenir la connexion avec l'Occident latin, ses Empereurs et ses Papes. C'est ce que l'affaire de Photius rendit un instant difficile. Photius était un savant homme. A une époque où Bagdad était devenue le pôle de la civilisation, il avait contribué largement à un effort qui garda à Constantinople une partie de son importance intellectuelle. Son nom est connu de quiconque s'occupe d'histoire antique, en raison de ses travaux de compilation et de sélection. Mais c'était un homme ambitieux, qui s'empara du patriarcat de Constantinople en faisant déposer le vertueux Ignace (858), et ne craignit pas de braver à ce sujet le pape Nicolas Ier. En 869, Basile sacrifia Photius pour rester en bons termes avec les Occidentaux. Ce fut l'œuvre du concile de Constantinople, le huitième concile œcuménique, le dernier dont les canons aient été acceptés à la fois en Orient et en Occident. Photius connut, après la mort d'Ignace, une revanche momentanée, mais le danger du schisme fut écarté tant que dura la dynastie macédonienne.
Sur le Danube, un succès important fut obtenu par la conversion du tzar bulgare Boris (864). Les Bulgares étaient depuis longtemps déjà slavisés quant à la langue. Leur conversion en fut facilitée d'autant. Elle n'alla pas sans une certaine détente dans leurs rapports avec l'Empire.
Derrière eux, depuis que Charlemagne avait porté le dernier coup aux Awares (796), les populations slaves
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s'étendaient en nappe continue (ou à peu près) depuis l'Adriatique jusqu'à la Baltique, et depuis l'Elbe jusqu'à la Volga. Dans ce monde passablement anarchique, une puissance se constitua au ixe siècle, qui comprit, outre la Moravie, la Hongrie actuelle : celle des ducs Ratzès, puis Zwentibold. Les chefs de cette « Grande Moravie » ne répugnaient pas au christianisme, mais étaient en lutte avec les Carolingiens d'Allemagne : ils demandèrent des missionnaires à Byzance. On leur envoya deux frères, originaires de Thessalonique, et moines au mont Olympe, Cyrille et Méthode. Cyrille fut le premier apôtre de la Moravie, mais mourut dès 869. Méthode évangélisa le pays jusqu'à sa mort (885), malgré l'hostilité soutenue des prélats allemands. Ces deux saints ont jeté des semences de christianisme, non seulement en Moravie, mais chez les Serbo-Croates, les Bohémiens, les Polonais. Cyrille, le plus savant des deux, avait inventé un alphabet adapté à la langue slavonne, l'alphabet glagolitique, qui, complété plus tard, a donné l'alphabet dit « cyrillique ». Cyrille et Méthode purent donc donner une traduction de la Bible dans cette langue, et leur œuvre fut aussi fondamentale pour les Slaves que l'avait été celle d'Ulfilas pour les Germains. Mais, à la différence d'Ulfilas, ils étaient restés toujours dans l'obédience romaine.
Si les Slaves, du fait de leur morcellement politique, n'étaient pas en général bien dangereux, il n'en allait pas de même des populations Scandinaves et finnoises qui les avoisinaient au nord et à l'est.
On sait avec quel éclat terrible les Normands entrèrent en scène dans la première moitié du îx siècle. Les Wikings poussèrent jusqu'aux côtes américaines. Norwégiens et Danois ravagèrent pendant des générations les royaumes anglo-saxons des îles Britanniques. Ils harcelèrent l'Europe carolingienne, assiégèrent Paris en 886, et ne se calmèrent que quand on leur eut cédé la Normandie. Leurs frères de Suède allaient cependant chercher fortune chez les Slaves et les Finnois de la Russie actuelle, s'installaient à Novgorod et à Kief. C'est vers 865 queByzance entendit parler de ces « Russes » pour la première fois : ce ne devait pas être la dernière.
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Parmi les populations finnoises, l'une, les Magyars ou Hongrois, avait pris au contact des Khazares de la Volga des habitudes guerrières. Les empereurs grecs les employèrent contre les Bulgares, les empereurs allemands contre les Moraves. En 893, ils parurent sur le Danube. Quelques années après, la Grande Moravie avait cessé d'exister. Les Hongrois allaient être pendant un demi-siècle la terreur de l'Europe occidentale. Leur arrivée coupait en deux le monde slave.
C'était l'Europe du Nord et de l'Est qui entrait ainsi dans l'histoire, sous une forme terrifiante. Déjà occupés par la lutte difficile contre l'Islam, les deux empires chrétiens se voyaient pris à revers par les masses païennes. Ces masses se prêteraient-elles à la propagande chrétienne ? La concurrence pouvait venir, non seulement des vieux cultes nationaux, mais de la propagande juive et musulmane. L'exemple des Khazares est typique à cet égard. Ce peuple tartare, que nous avons rencontré dès 662, s'était, au vnie siècle, rallié au judaïsme: seul exemple d'une conversion de ce genre. D'ailleurs, les marchands chrétiens ou musulmans n'étaient pas molestés chez eux, mais Cyrille et les apôtres grecs avaient trouvé là un élément absolument rtfractaire. Nul ne pouvait prévoir au ixe siècle que la chrétienté trouverait dans ces régions lointaines de nouvelles et importantes recrues.
Jusqu'à Basile II (976-1025).
Conversion de la Russie
L'empereur Basile Ier le Macédonien (867-886), qui avait continué et sur certains points amélioré l'œuvre de restauration de Bardas, avait laissé le trône à Léon le Philosophe (886-912), né de lui ou de l'empereur qu'il avait assassiné et d'une femme galante qui avait passé delà victime au
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meurtrier. Léon était un intellectuel, qui promulgua le résumé de législation justinienne préparé par son prédécesseur à l'usage des Grecs (les Basiliques), et dont les exploits militaires se réduisirent à la rédaction d'un traité de Tac tique, mais sous lequel l'impulsion donnée à l'empire se maintint. Elle se maintint aussi sous ses successeurs, qui, eux, furent ses descendants, mais se firent généralement suppléer dans l'exercice du pouvoir. Constantin Porphyrogénète (913-959), autre intellectuel, sera toujours vénéré des amants de l'Antiquité, non en raison de ses productions littéraires, pourtant intéressantes, mais en raison du soin qu'il a pris de conserver nombre d'extraits d'auteurs qui, sans cela, seraient perdus pour nous. Peu doué pour l'action, il eut le bon sens de laisser gouverner, de 919 à 944, Romain Lécapène, qui tint d'une main ferme le drapeau de l'Empire. Après Constantin, le spectacle reste le même. De 963 à 969 régna, sous lenom d'un empereur né dans la pourpre, le vigoureux Nicéphore Phocas. Il fut supplanté dans la faveur de l'impératrice et finalement assassiné par un autre soldat, Jean Tzimiscès, qui gouverna jusqu'en 976. Ce régime singulier, compliqué d'une fiscalité dévorante, n'allait pas sans provoquer de loin en loin des révoltes de la part de l'aristocratie territoriale qui s'était formée dans l'Empire à l'instar de la féodalité occidentale. Enfin, à partir de 976, Basile II, basileus légitime celui-là, allait régner cinquante ans. Il devait couronner triomphalement l'histoire de cette singulière dynastie « macédonienne », qui, jusque-là, avait été représentée ou suppléée surtout par des bâtards ou des amants d'impératrices.
On se rappelle qu'au début de la dynastie, la première tâche qui s'imposait était la lutte contre la thalassocratie sarrasine. De Tunisie surtout, mais aussi d'autres points des côtes musulmanes, des escadres partaient, emportant, outre des Arabes ou Berbères, des déserteurs chrétiens venus en particulier des côtes slaves de l'Adriatique. Elles infestaient toute la Méditerranée, établissant des postes solides à Fraxinet en Provence et sur le Gangliano en Italie, conquérant la Sicile et la Crète, pillant Thessalonique en 904. Le plus urgent était de défendre contre les conquérants de la Sicile l'Italie méridionale menacée,
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où l'effort des Grecs était, tantôt soutenu, tantôt contrarié, par les ducs lombards de Bénévent. En 915, la victoire du Garigliano expulsa à jamais les Sarrasins de Campanie, et donna aux populations méridionales l'impression que l'empereur grec, dans la carence de l'empire d'Occident, était le seul protecteur efficace. Dès lors, malgré bien des incursions, les monastères byzantins, qui s'étaient multipliés dans la région au temps de la persécution iconoclaste, poursuivirent leur œuvre d'hellénisation. C'est l'époque de St Nil. Les empereurs byzantins purent porter leur attention sur d'autres points: en 961,1a Crète redevint chrétienne. Et déjà, la lutte maritime laissant du répit, la lutte continentale contre l'Islam avait repris en Asie- Mineure : en 968, Nicéphore Phocas reprit Antioche. Jean Tsimiscès fit mieux : son épée «faucha les musulmans comme de l'herbe» et, sans sa mort, les chrétiens seraient peut-être rentrés à Jérusalem. Quatre thèmes nouveaux, organisés dans la région du Taurus et de l'Euphrate, attestèrent la solidité des résultats acquis. Il fautdire que cette croisade byzantine avait été facilitée par la dissolution du Khalifat de Bagdad à la fin du ixe siècle : les dynasties musulmanes se supplantaient et se combattaient entre elles, et même les Fatimites de Tunisie et d'Egypten'eurent pas les mains libres pour lutter contre Byzance.
Cette guerre permanente sur le front arabe imposait une politique de modération vis-à-vis de l'Occident romanogermain. On a vu que le schisme de Photius avait été liquidé dans le sens de la conciliation. Depuis, les souverains macédoniens s'appliquèrent à calmer le zèle du clergé grec, à assoupir la querelle née de l'introduction du Filioque dans le symbole de Nicée, la querelle des azymes, et autres discussions irritantes, entre théologiens. Depuis la déposition de Charles le Gros(888), il n'y avait plus de véritable Empereur en Occident. La papauté, à ce moment, était, dans la règle, le jouet des factions romaines. L'anarchie occidentale, comme l'anarchie arabe, allait au devant des efforts intelligents de Byzance. La situation changea quand, à la suite de ses victoires sur les Hongrois, Otton de Saxe eut restauré l'Empire d'Occident (962). Mais il était peu porté à raviver les querelles entre chrétiens, et envoya à Constantinople Liutprand de Cré-
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mone, pour demander la main d'une princesse byzantine. La porphyrogénète Théophano fut accordée au futur Otton II (empereur de 973 à 983). Celui-ci, il est vrai, rêva de montrer aux peuples de la Pouille et de la Calabre qu'il saurait mieux les défendre contre les pillards sarrasins que les généraux grecs. Il n'arriva qu'à se faire écraser au cap Colonne (983), et faillit, dans sa fuite, rester aux mains de ces Byzantins qu'il avait voulu humilier. Après sa fin prématurée, Théophano exerça la régence au moins en Italie, et son fils Otton III donna le spectacle d'un Empereur d'Occident qui rougissait de sa qualité de Germain. L'Occident se mettait en devoir d'emprunter tous les détails de la civilisation byzantine — y compris l'habitude de crever les yeux aux vaincus des luttes politiques. A ce moment, d'ailleurs, la papauté était étroitement suborponnée aux Césars germaniques, et le Français Gerbert, pape parla grâce d'Otton III (999), n'était pas homme à contrarier ses vues. L'essentiel était que le danger de schisme entre les deux moitiés du monde chrétien fût écarté pour longtemps.
Du côté du nord, le péril bulgare, atténué au début de la dynastie par la conversion au christianisme, s'était réveillé avec l'avènement du tsar Siméon (893). Fort de sa qualité de chrétien, ce tsar, dont la domination s'étendait de la mer Noire à l'Adriatique, rêva un moment de régner à Constantinople, et ne recula même pas, pour atteindre ce but politique, devant une tentative d'alliance avec les Sarrasins. Il céda, il est vrai, au prestige de Romain Lécapène, mais, jusqu'à sa mort (927), l'empire fut réduit, de ce côté, aune stricte défensive. Les Byzantins, suivant la tradition, cherchèrent des alliés sur les derrières des Bulgares: les Hongrois s'étant tout de suite éloignés vers l'Occident, ils eurent recours aux Russes. Ils connaissaient ceux-ci depuis le ixe siècle, parfois comme envahisseurs, plus souvent comme mercenaires : ils les attirèrent sur le Danube. Vers 971, il sembla un moment que la Bulgarie dût succomber sous les efforts combinés de Byzance et du prince de Kief : le remède risquait d'être pire que le mal. Le grand résultat de ces rapports avec les Varègues de Russie allait être la conversion de la Russie.
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Déjà, en 957, la conversion d'une princesse russe, Olga, avait préparé l'évangélisation. Elle n'aboutit que quand Vladimir fut monté sur le trône de Kiev. Basile II lui ayant demandé du secourscontre une révolte féodale, Vladimir avait sollicité la main d'une Byzantine. Pour venir à bout des répugnances du basileus, il occupa Cherson, l'antique poste perdu de l'hellénisme en Crimée. Basile II céda, à condition que Vladimir se fît chrétien (989). La Bible, traduite jadis en slavon par Cyrille et Méthode, transcrite dans l'alphabet « cyrillique » perfectionné, pénétra en Russie, et un nouveau royaume chrétien s'ouvrit à la civilisation byzantine : nous verrons (4e partie) quel fut son éclat au siècle suivant.
La conversion de la Russie n'était pas un événement isolé. Ce Xe siècle, qui apparut d'abord aux Occidentaux comme « un siècle de fer », comme un siècle qui préparait la tin du monde, avait vu un progrès énorme du chritianisme à l'est. La Bohème, le Danemark, la Norvège, la Suède, la Pologne, la Pologne, la Hongrie, entraient dans l'unité chréiiennee. La conversion de la Russie couronna l'œuvre. Il ne resta plus qu'une enclave païenne sur les bords de la Baltique : c'est là qu'allaient se concentrer désormais les efforts de l'Allemagne impériale.
La conversion de la Russie ne complétait pas seulement l'Europe, elle la fermait. Naturellement, le nomadisme ne cessa pas dans les steppes russo-sibériens. Sur les ruines de l'Etat khazare se levaient alors de nouvelles populations turco-tartares venues d'Asie, les Petchénègues, puis les Polovtzes. Au siècle suivant, les Petchénègues pousseront jusque dans la Roumanie actuelle, et les Polovtzes harcèleront la Russie. Mais la Russie sera désormais un boulevard pour le monde chrétien, et elle cherchera même, avec l'appui de Constantinople, à convertir ces Turcs du nord du Caucase et de la Caspienne, chez lesquels l'Islam n'avait pas pénétré.
A la chrétienté méditerranéenne détruite par la conquête arabe, les apôtres et les martyrs du xe siècle ont substitué la chrétienté européenne.