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QUATRIÈME PARTIE

La Russie Chrétienne par S. F. PLATONOV

§ 1. Les plus anciens habitants de la Russie d'Europe. — Sur toute l'étendue de la Russie d'Europe et principalement dans le midi à proximité de la mer Noire on retrouve un grand nombre d' «antiquités», vestiges de la plus ancienne population de la Russie. Ce sont des tertres funéraires (kourgari), des lieux d'enterrement (moguilnik), des ruines de villes et de fortifications (gorodistché), des ustensiles et des objets divers (vaissselle, monnaies, ornements précieux). L'archéologie est parvenue à identifier les peuples auxquels ces objets avaient appartenu. Les plus anciens et les plus remarquables remontent à l'antiquité grecque et scylhe. De nombreuses colonies grecques avaient été fondées sur le littoral nord de la mer Noire principalement aux embouchures des grands fleuves et dans les baies favorablement situées. Parmi ces colonies, les plus connues sont : Olbia à l'embouchure du Boug, Chersonesos (en ancien russe- Korsoune), aux environs du Sébastopol actuel, Paniikapée sur l'emplacement du Kertch actuel,

Phanagorie dans la presqu'île de Tamane, Tandis à l'embouchure du Don. En colonisant les côtés les Grecs ne s'aventuraient généralement pas vers l'intérieur du pays, mais aimaient mieux attirer les indigènes vers leurs marchés riverains. Mêmes procédés sur les côtes de la mer Noire : les villes qu'on vient d'énumérer ne possédaient pas d'hinlerland. Toutefois, elles surent soumettre la population indigène à leur influence civilisatrice et l'entraîner dans un échange commercial très animé. Aux indigènes « barbares » qu'ils appelaient « Scythes » les Grecs achetaient les produits du pays, principalement le grain et le poisson, qu'ils expédiaient en Grèce; en échange ils leur vendaient des produits de l'industrie grecque (vin, étoffes, hu^ile, objets de luxe).

Ce commerce rapprocha tellement les Grecs et les indigènes, qu'il se forma des colonies mixtes « helléno-scythes » et même, à Pantikapée, un Etat considérable — celui du.Bosphore (ainsi nommé d'après le dé roit du Bosphore- Cimmérien). Certaines villes grecques du littoral et quelques unes des tribus peuplant les abords de la mer depuis la Crimée jusqu'aux approches des montagnes caucasiennes s'unirent sous la domination des rois du Bosphore. Ce royaume, ainsi que les villes de Chersonesos et d'Olbia jouirent d'une grande prospérité, dont il subsite des vestiges remarquables. Des fouilles entreprises à Kertch (sur l'emplacement de l'ancienne Pantikapée), à Chersonesos et à Olbia ont mis à jour des restes de fortifications et de rues, d'habitations particulières et de temples (de l'époque païenne, ainsi que de l'époque chrétienne qui la suivit). Dans les caveaux mortuaires de ces villes (et dans les kourgans des steppes) on a trouvé de nombreux

objets d'art grec, ayant parfois une grande valeur artistique. Les ornements en or délicatement ciselé et les superbes vases trouvés au cours de ces fouilles forment au musée de l'Ermitage à Pétrograd la plus belle collection du monde entier, tant par la quan tité que par l'importance artistique des objets qu'elle renferme. A côté d'objets d'un travail purement athénien (p. ex. les vases ornés de dessins sur des sujets helléniques) on voit dans cette collection des objets fabriqués par des artisans grecs, mais à la façon du pays, pour le compte des « barbares » indigènes. Ainsi un fourreau en or, destiné pour un glaive scythe, lequel diffère de beaucoup du glaive grec, s'ornait d'un dessin purement grec suivant le goût de l'artisan hellène. Inversement, des vases en métal ou en terre, façonnés sur les modèles grecs, sont souvent couverts de dessins non plus grecs mais scythes, « barbares » : on y voit des types indigènes ou des scènes de la vie scythe. Deux de ces vases ont une réputation mondiale. L'un, en or, a été déterré dans le caveau du kourgan Koul-Oba près de la ville de Kertch; l'autre, en argent, fut trouvé dans un grand kourgan près de la bourgade de Nicopol sur le bas Dniepr, aux environs de la rivière Tchertomlyk. Sur ces deux vases sont artistement représentés des groupes entiers de Scythes, en leurs vêtements et avec leurs armes nationales. L'art grec servait ainsi les goûts des barbares indigènes. L'importance capitale de ces images ne saurait être assez estimée car elles nous ont conservé l'aspect extérieur des Scythes auxquels les Grecs eurent tant à faire sur le littoral de la mer Noire. Ces figures des guerriers et des cavaliers scythes, admirablement sculptés ou dessinés par les artistes

grecs, révèlent nettement les traits de la race aryenne ou plutôt de sa branche iranienne. On arrive à la même conclusion en considérant les descriptions des mœurs des Scythes, laissées par les auteurs grecs, et les tombeaux explorés par les archéologues. L'histoirien grec Hérodote (ve siècle av. J. G.) divise les Scythes en plusieurs tribus et distingue les nomades et les agriculteurs. Il place les premiers plus près de la mer — dans les steppes — et les autres plus au nord — à peu près dans la région du cours moyen du Dniepr. L'agriculture était tellement développée chez certaines tribus scythes, qu'elles faisaient le commerce des céréales et en vendaient des quantités considérables aux colonies grecques, qui les réexpédiaient en Grèce. Il est avéré, par exemple, que ce sont précisément les Scythes qui, par l'intermédiaire du royaume du Bosphore, fournissaient à l'Attique la moitié de tout le blé dont elle avait besoin. Les Scythes qui commerçaient avec les Grecs et ceux qui campaient aux abords de la mer étaient plus ou moins connus des Grecs et Hérodote a transmis sur eux des données curieuses et bien fondées. D'autre part, les tribus qui vivaient à l'intérieur de la Russie actuelle demeuraient entièrement inconnues et on ne trouve sur elles dans Hérodote que des récits fabuleux et purement fantaisistes.

Vers le commencement de notre ère, à la place des Scythes, on trouve dans le voisinages des colonie grecques, les Sarmates, les Alains et les Roxalans. On connaît fort peu de chose sur leur compte, mais il semble que tous ces peuples appartenaient à la même souche iranienne que leurs précurseurs scythes. Ces Iraniens ont dû céder la place à d'autres peuples et ne se sont maintenus que dans les mon-

tagnes du Caucase où ils sont connus sous le nom d'Ossètes. Vers le 11e — 111e siècle - — des tribus germaniques, connues sous l'appellation générale de Goihs1 firent une tentative de se fixer à leur place au nord de la mer Noire. Au ive siècle un chef réunit en un « royaume » non seulement les tribus gothes, mais aussi les peuplades voisines (finnoises et slaves, en toute probabilité). Sous le roi Ermenrich les Goths subirent l'invasion des Huns et durent commencer leur mouvement vers l'ouest.

Avec les Huns commence la série de continuelles invasions asiatiques en Russie et en Europe. La Horde altaïque des Huns, qui avançait par étapes de l'est vers le Don, s'abattit en 375 sur les Goths, détruisit leur empire et à sa suite entraîna leurs tribus vers l'Occident. Poussés par les Huns les Goths se retirèrent sur le territoire de l'empire romain; devenus maîtres du pays situé sur les bords de la mer Noire, entre la Volga et le Danube, les Huns constituèrent un vaste empire qui englobait nombre de tribus conquises. Plus tard au Ve siècle les Huns passèrent encore plus à l'ouest et se fixèrent dans la Hongrie actuelle d'où leurs expéditions purent atteindre Gonstantinople et la France actuelle. Après leiîr grand chef Attila, la puissance des Huns fut brisée par des luttes intestines et les soulèvements des tribus vassales. Les Huns furent

1. Etant venus du cours inférieur de la Vistule et du littoral sud de la Baltique,, ils conquirent les contrées voisines de la mer Noire depuis le Danube jusqu'au Don et terrorisèrent les habitants de la partie orientale de l'empire romain par leurs incursions continuelles par terre et par mer dans la péninsule balkanique et l'Asie Mineure. Au ive siècle les Goths s'assagirent un peu sous l'influence de la doctrine chrétienne qui leur fut enseignée par l'évêque Voulfila ou Oulfila. A ce moment, ils se divisaient en deux tribus principales : les Wisigoths (les Tervings) sur le Danube et sur le Dniestr, et les Ostrogoths (les Greitungs) sur le Dniepr.

refoulés à l'est au delà du Dniestr et leur empire disparut. Au vie siècle, une nouvelle tribu altaïque — les Avars — sortit de l'Asie. Elle s'installa sur les territoires occupés précédemment par les Huns et se maintint sur le littoral de la mer Noire et dans la plaine hongroise (jusqu'à la fin du vme siècle), opprimant les peuples conquis de l'Europe (parmi ces derniers les Slaves russes). A leur tour les Avars furent exterminés par les Germains et les Slaves. La décadence de la puissance avare fut tellement précipitée, qu'un chroniqueur slave, qui donne aux Avars le nom d « Obr », dit qu'il n'en survécut aucun et ajoute « Et il est un proverbe en Russie jusqu'à ce jour : périr comme les Obrs ». Les Avars disparurent mais à leur place de nouvelles hordes surgirent de l'Orient, toujours de la même race altaïque : les Ougrs (Hongrois) et les Khazars. Après quelques pérégrinations à travers la Russie méridionale les Ougrs vinrent s'installer dans la Hongrie actuelle; quant aux Khazars, ils fondèrent un vaste empire depuis les montagnes du Caucase jusqu' à la Volga et le Dniepr moyen. Mais le mouvement des peuples venant de l'est ne s'arrêta point après la formation de la puissance khazare : de nouvelles peuplades asiatiques les suivirent dans les steppes de la Russie méridionale. Elles appartenaient à la race turco-tatare : c'étaient les Pétchénègues, les Tores, les Polo vtsy et plus tard (au xnie siècle) les Tatars.

Ainsi pendant un millier d'années la possession des steppes de la Russie méridionale fut disputée entre des peuples venus du dehors : les Goths furent remplacés par les Huns, les Huns par les Avars, les Avars par les Ougrs et les Khazars, ces derniers par les Pétchénègues, les Pétchénègues par les Po-

lovtsy et les Polovts par les Tatars. Commençant par les Huns, l'Asie envoyait vers l'Europe un peuple nomade après l'autre. Venus par l'Oural ou le Caucase dans les contrées situées au nord de la mer Noire, ces peuples se tenaient près de la côte dans la zone des steppes favorables à leur habitudes nomades; ils ne pénétraient jamais trop loin vers le nord dans la zone forestière de la Russie centrale. C'est grâce a ces forêts que les dévastations terribles des hordes nomades furent épargnées à la population de cette région, formée principalement de Slaves et de Finnois.

§ 2. Les Slaves russes et leurs voisins. — L'habitat le plus ancien des Slaves en Europe se trouvait en toute vraisemblance sur le versant nord des Carpathes; les Slaves y étaient déjà connus au temps des Goths et des Huns sous le nom de Vénèdes et de Sklavènes. D'ici, les Slaves rayonnèrent en plusieurs directions : vers le sud (les Slaves des Balkans), vers l'ouest (les Tchèques, les Moraves, les Polonais) et vers l'est (les Slaves russes). La branche orientale des Slaves arriva sur le Dnieper vers le vne siècle et progressant graduellement atteignit le lac d'Ilmène et le cours supérieur de l'Oka. Les Slaves russes restés aux environs des Carpathes sont les Horvates et les Volyniens (les Doulebs, les Boujané). Les Poliané, les Drevliané et les Drégovitchi restèrent sur la rive droite du Dniepr et sur les affluents qui s'y jettent du côté droit. Les Sévériané, les Radimiichi et les Viaiiichi franchirent le Dniepr et se fixèrent sur ses affluents de gauche, les Viaiichi ayant poussé jusqu'à l'Oka. Les Kriviichi partirent aussi du bassin du Dniepr pour remonter vers le nord aux sources

de la Volga et de la Dvina Occidentale; une de leurs branches — les Slovènes — occupèrent le bassin du lac d'Ilmène. Dans leur mouvement en amont du Dniepr, sur les confins nord et nord-ouest de leurs nouvelles possessions, les Slaves se trouvèrent en contact immédiat avec les tribus finnoises et lithuaniennes et avec les Khazars.

Le peuple finnois, qui forme semble-t-il1 une des branches de la race mongole, était le plus ancien de tous les peuples voisins des Slave;. Les Finnois occupaient les territoires de la Russie moderne depuis les temps immémoriaux; ils furent tour à tour soumis à l'influence civilisatrice des Scythes et des Sarmates, comme plus tard à celle des Goths, des Turks, des Lithuaniens et des Slaves. Les Finnois divisés en une quantité de petites peuplades (les Tchoud, les Vies, les Ième, les Estes, lesMéria, les Mordva, les Tchérémiss, les Votiaks, les Zyrians et beaucoup d'autres) occupaient de leurs petites et rares colonies les régions forestières de la Russie du Nord. Ce peuple de chasseurs clairsemé et ne possédant point d'organisation intérieure, gardait sa simplicité et sa sauvagerie primitives laissant facilement envahir ses terres. Les Finnois se soumettaient promptement aux envahisseurs plus civilisés et se fondaient avec eux, ou leur cédaient leurs territoires sans lutter en se retirant vers l'est ou vers le nord. Avec l'expansion graduelle des Slaves dans le centre et le nord de la Russie, une masse de territoires finnois passait entre les mains des Slaves, tandis que l'élément

1. C'est une théorie sur laquelle il faudrait peut-être faire des réserves. Il est plus prudent de distinguer entre les Mongolo- Turks (altaïques) et les Finno-Ougriens sans les rattacher trop précipitamment à une seule lamille linguistique. Les données sur la « race » sont naturellement encore moins décisives. (Note du trad.)

finnois se russifiait et s'unissait paisiblement à la population slave. Les Finnois n'opposaient de résistance aux Russes que lorsqu'ils y étaient entraînés par leurs prêtres chamans (en vieux russe : volkhvy, koudesniki). Mais cette lutte se terminait invariablement par la victoire des Slaves; la russification des Finnois, commencée aux vnie-ixe siècles, continue jusqu'à nos jours. En même temps que celle des Slaves, les Finnois subirent l'influence très forte des Bulgares de la Volga (un peuple turk, appelé « de la Volga » pour le distinguer des Bulgares du Danube). Les Bulgares nomades étaient remontés de l'embouchure de la Volga vers celle de la Kama, où ils se fixèrent. Les pâturages ne leur suffisant plus, ils bâtirent des villes où se développa un commerce animé. Des marchands arabes et khazars apportaient leurs marchandises (entre autre vaisselle d'argent, plats, coupes etc.) par la Volga; ici ils les échangeaient contre des fourrures précieuses venues du nord par la Kama et la Haute-Volga. Les relations avec les Arabes et les Khazars servirent à propager parmi les Bulgares la doctrine musulmane, ainsi qu'une certaine culture intellectuelle. Les principales villes bulgares (surtout la ville de Bolgar où Boulgar sur la Volga même) devinrent des centres très influents pour toute la région de la Haute- Volga et de la Kama, habitée par des tribus finnoises. Les Slaves russes subirent également l'influence des villes bulgares; au début, ils commerçaient avec les Bulgares, mais plus tard leur devinrent hostiles. Politiquement les Bulgares n'étaient pas un peuple fort. Bien qu'ils fussent en dépendance vassale des Khazars, ils avaient un Khan à eux et des roitelets et des princes qui

lui étaient soumis. Après la chute du royaume Khazar, les Bulgares existèrent indépendemment, mais ils eurent beaucoup à souffrir des Russes et furent définitivement écrasés au xme siècle par les Tatars. Leurs descendants — les Tchouvachs — sont un peuple faible et peu développé.

Les peuples baltiques (Lithuaniens, Jmoude, Lettons, Prusses, Iatviagues etc), qui forment unebranche à part de la race indo-européenne, occupaient déjà dans les temps très reculés les territoires où les trouvèrent plus tard les Slaves. Les villages lithuaniens étaient alors situés dans les bassins du Niémen et de la Dvina Occidentale et s'étendaient de la mer Baltique jusqu'à la rivière Pripète et les sources du Dniepr et de la Volga. Reculant graduellement devant les Slaves, les Lithuaniens se concentrèrent sur le Niémen et la Dvina Occidentale, dans les épaisses forêts du littoral; là ils purent garder longtemps encore leurs mœurs et leurs coutumes primitives. Leurs tribus n'étaient pas unies; elles se divisaient en familles isolées et une hostilité permanente les séparait. La religion des Lithuaniens se réduisait à la divinisation des forces de la nature (Perkoun, dieu du tonnerre), et au culte des ancêtres et était en somme fort peu développée.

Contrairement aux vieilles légendes sur les prêtres lithuaniens et sur divers sanctuaires, il a été démontré que les Lithuaniens ne possédaient ni caste influente de prêtres, ni d imposantes cérémonies religieuses. Chaque famille sacrifiait aux dieux grands et petits, adorait les animaux et les chênes sacrés, offrait des repas aux âmes des morts et se livrait aux divinations. Les mœurs rudes et grossières des Lithuaniens, leur pauvreté et leur sauvagerie les plaçaient bien

au-dessous des Slaves et les forçaient à céder à ces derniers les territoires lithuaniens vers lesquels tendait la nouvelle colonisation. Là où les Lithuaniens se trouvaient en voisinage immédiat des Slaves ils tombaient visiblement sous leur influence civilisatrice.

Les Slaves russes sentaient leur supériorité sur leurs voisins finnois et lithuaniens et se tenaient sur l'offensive. Il en était autrement avec les Khazars. Ce peuple nomade d'origine turque s'était solidement fixé au Caucase et dans les steppes méridionales; il s'y occupait d'agriculture, de viticulture, de pêche et de commerce. Les Khazars passaient l'hiver dans les villes et en été partaient pour la steppe où se trouvaient leurs champs, leurs vignes et leurs pâturages. Du fait que le territoire Khazar était traversé par les voies commerciales reliant l'Europe à l'Asie les villes Khazares acquirent une importance et une influence commerciales considérables. Les plus connues d'entre elles étaient la capitale Itil sur le cours inférieur de la Volga, Sémender au Caucase et la forteresse de Sarkel (en russe Bélaïa Véja ») sur le Don, où ce fleuve se rapproche de la Volga. C'étaient des marchés importants où les commerçants d'Asie faisaient le négoce avec ceux d'Europe. Des musulmans, des Juifs, des païens et des chrétiens s'y donnaient rendez- vous. L islam et le judaïsme exercèrent surtout leur influence sur les Khazars; le Khan (« Kaghan)> ou «Khakan») des Khazars avec toute sa cour professait la loi mosaïque; parmi le peuple 1 islamisme prévalait, mais le paganisme et le christianisme avaient aussi leurs adhérents. De cette diversité de religions découlait la plus grande tolérance qui attirait chez les Khazars des colons d'un

bon nombre de pays. Lorsqu'au vme siècle certaines tribus russes (Poliané, Sévériané, Radimitchi, Viatitchi) furent conquises par les Khazars, cette domination ne leur fut pas dure. Elle donna aux Slaves l'accès aux marchés khazars et leur permit de prendre part au commerce avec l'Orient. Des trésors nombreux, consistant en monnaies arabes (dirhems) que l'on trouve dans diverses parties de la Russie, témoignent de l'intensité de ce commerce aux viiie- IXe siècles. C'est précisément à cette époque-là que la Russie se trouvait d'abord sous la domination directe des Khazars et ensuite sous leur influence considérable. Au xe siècle, les Khazars furent très affaiblis par la lutte acharnée qu'ils durent soutenir contre un nouveau peuple nomade — les Pétchénègues; les Russes en profitèrent pour les attaquer, ce qui accéléra la chute de l'empire Khazar.

Au nombre de leurs voisins, les Slaves russes comptaient aussi les Variagues. Ceux-ci vivaient « au delà de la mer », selon l'expression du temps. L'appellation de «Variagues» («Varangs», «Vérings») était employée non seulement par les Slaves, mais par d'autres peuples aussi (Grecs, Arabes, Scandinaves) pour désigner ceux des Normands qui s'expatriaient de Scandinavie pour chercher fortune ailleurs. Ces émigrés apparurent à partir du ixe siècle, parmi les tribus slaves, sur le Volkhov et le Dniepr, sur la mer Noire et en Grèce. Ils formaient des bandes militaires ou des associations marchandes. Tantôt ils s'occupaient de commerce, tantôt ils s'enrôlaient au service des Russes ou des Byzantins, ou simplement recherchaient le butin et pillaient ce qui était à leur portée. Il est aisé de comprendre les raisons qui si souvent poussaient les Variagues à

s'expatrier pour errer dans les pays étrangers. A cette époque-là l'émigration normande vers l'Europe centrale et même méridionale devint très intense. Ils attaquèrent l'Angleterre, la France et même l'Italie. A partir du milieu du ixe siècle, il y eut parmi les Slaves russes un grand nombre de Variagues; leur existence paraît avoir été très étroitement liée. Ils faisaient ensemble le commerce avec les Grecs et les Arabes, ou guerroyaient contre les ennemis communs. Quelquefois des brouilles survenaient entre eux et dans les hostilités qui s'ensuivaient c'étaient tantôt les Variagues qui prenaient le dessus, tantôt les Slaves les chassaient « au delà de la mer » dans leur pays natal. On aurait pu s'attendre, à la suite de contacts si étroits, à une certaine influence des Variagues sur les mœurs et coutumes des Slaves. Mais cette influence semble avoir été assez faible, car le degré de civilisation des Variagues n'était pas supérieur à celui de la population slave de l'époque.

§ 3. Caractère du pays, habité par les Slaves russes. — Ayant abandonné les hauteurs des Garpathes pour les plaines de la Russie centrale, les Slaves russes durent adapter leur vie aux conditions géographiques de leur nouvel habitat. Le pays nouvellement occupé ne possédait pas de hautes montagnes; c'était une plaine ondulée couverte d'un réseau de fleuves fort développé. L'absence de montagnes permettait aux Slaves de se répandre sans entrave; les fleuves très abondants en eau et s' écoulant dans tous les sens étaient des voies de communication admirables. Aussi la colonisation des Slaves suivit-elle surtout les cours d'eau; les tribus avec leurs ramifications se fixaient dans les bassins d'après

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lesquels on les localise facilement (par exemple, les Sévériané sur la Desna, les Radimitchi sur la Soja; les Drevliané sur la Pripète, les Polotchané sur la Polote, etc). Lorsque les Slaves eurent occupé les sources du Dniepr, de la Volga et de la Dvina Occidentale sur le plateau d'Alaoun et qu'ils eurent progressé jusqu'au lac d'Ilmène et la rivière Volkhov, des voies de communications importantes, reliant la mer Baltique à la mer Noire et à la mer Caspienne se trouvèrent entre leurs mains. Parmi ces voies il faut nommer à la première place « la grande route menant de chez les Variagues chez les Grecs ». Elle partait du golfe de Finlande, suivait la Neva, le lac de Ladoga, la rivière Volkhov, le lac d'Ilmène, la rivière Lovate ; de la Lovate on passait dans la Dvina entre deux eaux (que l'on traversait en traînant les barques par terre) ; de là, on débouchait sur le cours supérieur du Dniepr, on suivait ce fleuve, et par la mer Noire se rendait « chez les Grecs », c'est-à-dire à Byzance. Les Variagues se servaient de cette voie importante autant que les Slaves. Une autre voie non moins importante menait par la Volga dans les terres des Bulgares de la Volga et dans le royaume khazar, pour aboutir à la mer Caspienne. Pour atteindre la Volga, les Slaves se servaient de ses affluents (Mologa, Cheksna) et de la rivière Msta qui se jette dans le lac d'Ilmène. Une autre voie fluviale menait aussi dans le royaume khazar : du Dniepr moyen par de petites rivières au Donetz, du Donetz au Don, d'où l'on pouvait descendre soit dans la mer d'Azov, soit dans la mer Caspienne. C'est par ces voies que les Slaves apprirent à fréquenter les marchés grecs, bulgares et khazars. Les marchands étrangers prenaient le même chemin pour

visiter les villes russes. Plus les Slaves se familiarisaient avec leur réseau fluvial, plus leur expansion se faisait vite et plus profonde devenait la pénétration de leurs colonies dans les territoires finnois (Rostov, Mourome) et dans la terre khazare (Tmoutarakane sur la mer d'Azov). L'existence de ce beau système fluvial explique la rapidité et l'étendue de la colonisation par les tribus russes de la plaine qu'ils venaient d'occuper, ainsi que le développement précoce de leur commerce avec l'étranger.

La surface de la Russie d'Europe du fait de la diversité des conditions naturelles se partage en deux zones : la zone septentrionale - celle des forêts, et la zone méridionale - celle des steppes. La limite qui les sépare peut être indiquée sommairement par une ligne tracée de Kiev vers l'embouchure de la Kama. Au sud de cette ligne viennent d'abord les prairies, couvertes d'herbages abondants et parsemées de petits bois, sur un fond de « terre noire » très fertile. Plus près de la mer commence la vraie steppe, c'està-dire une étendue complètement dépourvue de forêts et recouverte d'une herbe rare, par endroits même entièrement stérile et dénudée. A l'époque de leur colonisation du bassin du Dniepr, les Slaves semblaient vouloir éviter les steppes et tendre vers la zone boisée : les steppes présentaient d'excellentes conditions à l'existence des nomades et il y rôdait toujours de ces peuplades redoutables à la population sédentaire. Au point de vue économique, la steppe rendait au Slave moins que la forêt. Les pâturages et les champs découverts pouvaient toujours attirer les attaques de l'ennemi; dans les forêts on avait plus de sécurité pour faire paître les troupeaux et pour labourer la terre après l'avoir défrichée à l'aide du

feu. Dans les forêts on avait les ressources de chasse et d'agriculture; dans les rivières et les lacs forestiers on pouvait se livrer à la pêche. La forêt fournissait le matériel nécessaire aux constructions, au chauffage et à tous les besoins ménagers; on s'y procurait la nourriture animale et végétale ; on y trouvait le miel, la cire et les fourrures de prix, marchandises dont on faisait le commerce.

La steppe inspirait la crainte aux Slaves; leurs préférences allaient à la forêt. Les colonies slaves s'avançaient rarement dans les steppes herbacées et n'atteignaient jamais les steppes côtoyant la mer.

Ainsi le caractère même du pays occupé par les Slaves nous explique leur expansion facile et rapide pendant qu'ils s'éloignaient des mers méridionales et se rabattaient sur la zone forestière du haut et du moyen cours du Dniepr.

Cet ensemble de conditions naturelles avait ses bons et ses mauvais côtés. Le pays ne présentait pas d'obstacle à une large colonisation et les Russes occupèrent rapidement de vastes étendues, poursuivant sans cesse leur mouvement vers le nord et le nord-est. A travers toute l'histoire russe nous retrouvons cette active colonisation par les Slaves russes d'abord de la Russie d'Europe, et ensuite, de la Russie d'Asie. La facilité des communications par eau permettait d'entretenir des liens de parenté et des relations animées entre des tribus qui se trouvaient très éloignées les unes des autres. Ceci facilita la formation parmi les Slaves d'un état et d'une église uniques et prépara graduellement l'amalgame de toutes les tribus en un seul peuple russe. En tant que voies commerciales, les fleuves contribuèrent au développement du commerce et à l'enrichissement de la population

urbaine. Les progrès sociaux et politiques dans la Russie ancienne relevaient étroitement des conditions géographiques.

Toutefois ces mêmes circonstances favorisaient aussi les ennemis de la Russie. Si les habitants se déplaçaient aisément dans leur pays, pour les ennemis, il en était de même. Pas de montagnes pour les arrêter; les forêts et les marais ne pouvaient les entraver longtemps, car des routes y étaient pratiquées; le chemin leur était indiqué par les mêmes cours d'eau, par lesquels circulait la population. Des hordes nomades venant des steppes méridionales pénétraient continuellement en Russie, pillaient les contrées les plus proches des steppes, emmenaient les habitants en captivité, saisissaient le bétail. La lutteacharnée contre les nomades était pour les Russes une nécessité constante. Ils construisirent un grand nombre de places fortes, entourées de remparts et de palissades, où ils se retranchaient à l'approche de l'ennemi. Les vestiges de ces vieilles fortifications (gorodistcha) se retrouvent encore de nos jours. C'est aussi dans les profondeurs d'épaisses forêts que les Slaves cherchaient refuge contre les incursions de l'ennemi en ensevelissant dans la terre ce qu'ils ne pouvaient emporter. Ceci explique le nombre important de trésors que l'on a ensuite déterrés, consistant en monnaies et objets précieux, parfois d'une très grande valeur. Le danger perpétuel d'une attaque imprévue apprit au Slave à ne pas ériger de riches constructions et à ne pas accumuler des biens peu portatifs. Il était toujours prêt àse mettre en route, à s'en allerpourquelque temps ou même à abandonner complètement l'endroit devenu menacé. Cette mobilité jointe à la simplicité d'habitudes des Slaves a été notée par les étrangers, connaissant leurs mœurs.

§ 4. La vie primitive des Slaves. — Au début de leur existence sur le Dniepr et l'Ilmène, les Slaves russes conservaient l'organisation patriarcale tribale. La tribu se composait de clans (rod) et d'après un ancien adage « chacun vivait avec son rod gouvernant chacun sa famille ». Le mot rod désignait l'ensemble des familles apparentées, qui vivaient et possédaient leurs biens en commun et qui étaient dirigées par un chef de clan - rodovoï slarchina. Ces starchinas jouissaient d'un grand pouvoir dans leurs rods ;pour décider des affaires intéressant toute la tribu ils se réunissaient en conseil - véiché. Mais ceci n'avait lieu que dans des cas très graves, par lexemple aux moments de danger menaçant toute a tribu. Progressivement, à mesure que les tribus et les rods se dispersaient sur de grandes étendues, non seulement les liens entre divers rods fléchissaient mais les rods eux-mêmes se démembraient et se divisaient en familles indépendantes. Chaque famille s'aménageait ses champs particuliers, ses pâturages^ s'occupait séparément de la chasse et de métiers forestiers. La prospérité commune du rod fut remplacée par celle de la famille. De même le pouvoir du chef de rod disparut; ce chef aurait été incapable de diriger les familles séparées, lorsque celles-ci se trouvaient isolées par de grandes distances. Le pouvoir du chef de rod passa aux chefs de chaque famille. Avec l'affaiblissement des liens qui les reliaient entre eux, les membres des rods ne sentaient plus leur parenté et en cas de nécessité s'unissaient non plus par parenté, mais par voisinage. Le vétché rassemblait les chefs de famille de la commune, qu'ils fussent apparentés entre eux ou non. Unis par un intérêt commun ils formaient une association (zàdrouga, verv )et choisis-

saient des « aînés » pour mener les affaires communes. L'organisation communale se substitua peu à peu à l'ancienne organisation familiale; les communes se constituaient même de familles appartenant à des tribus différentes. Gela arrivait dans les contrées où plusieurs tribus différentes s'étaient trouvées en voisinage, ou lorsque celles-ci avaient pénétré simultanément sur un territoire nouveau ( par exemple, sur la haute Volga, qui se peuplait également deKrivitchi et de Viatitchi ).

Avec la propagation sur les fleuves russes du mouvement commercial vers les marchés de la mer Noire et de la Caspienne, de grandes villes s'élevèrent dans les terres Slaves.Ce furent: Kiev -chezlesPoliané, Tchernigov - chez les Sévériané, Lubetch - chez les Radimitchi, Smolensk et Polotsk- chez les Krivitchi, Novgorod -chez les Slaves d'Ilmène et d'autres encore. Ces villes servaient de lieu de rencontre pour les commerçants et d'entrepôts pour les marchandises. Là les marchands étrangers, des Variagues principalement, venaient en contact avec les marchands locaux; les transactions étant conclues, des caravanes marchandes se formaient, qui se dirigeaient par les voies commerciales vers les marchés grecs et khazars. La garde des marchandises dans les entrepôts et sur les routes demandait une force armée ; il se forme donc dans les villes des groupes ou des confréries militaires - des droujina, composées d'hommes libres et forts (viliaz) de diverses nationalités, le plus souvent de Variagues. À la tête de ces droujina il y avait généralement des chefs variagues - des konungs (en slave kniaz). Tantôt ils faisaient eux-mêmes le commerce protégeant leurs marchandises à main armée, tantôt, ils se faisaient enrôler pour assurer la sécurité des

villes et de leurs caravanes marchandes; parfois les konungs s'emparaient du pouvoir dans les villes et devenaient leurs souverains (kniaz). Gomme les cantons entourant les villes leur étaient généralement subordonnés, il se formait ainsi des fiefs entiers (kniajestvo - principauté, province) dont l'importance variait selon leur étendue. Suivant les chroniques de pareilles principautés furent formées par exemple par Askold et Dir à Kiev, par Rurik à Nogorod, par Rogvold à Polotsk. Quelquefois le pouvoir de kniaz se constituait chez les Slaves indépendamment des konungs variagues; ainsi les Drevliané avaient un prince local qui se nommait Mal selonle témoignage d'un contemporain.

La fondation des villes et ensuite l'apparition de marchands étrangers et de droujina militaires faisait plus pour ébranler l'ancienne vie slave par clans et par tribus que ne l'avait fait l'émigration dans les pays nouveaux. En affluant de toutes parts dans les villes, les hommes quittaient leurs anciennes associations de clan et s'organisaient en communautés d'un autre genre, suivant leurs affaires et leurs occupations : ils devenaient guerriers (droujinnik), entraient dans des associations commerciales, se faisaient artisans urbains. Des classes sociales dans l'acception actuelle du mot se substituaient à l'ancienne union patriarcale des membres de famille. C'étaient maintenant des militaires, des marchands, des artisans qui ne dépendaient plus du chef de clan, mais des autorités locales - les kniaz et les maîtres. Même ceux qui restaient dans la campagne auprès de leurs champs et de leurs biens forestiers subissaient l'influence des villes avec leur commerce et leurs industries. A l'époque de l'organisation patriarcale chaque clan et

même chaque famille, vivant aisément, suffisait à tous ses, besoins. Chacun labourait et chassait pour soi, bâtissait avec son propre bois, s' habillait et se chaussait avec les tissus et les peaux façonnées par lui-même; chacun fabriquait ses instruments et ces ustensiles. Bref, rien ne s'achetait ni ne se vendait au dehors. On ne faisait de provisions et de stocks qu'autant que cela était nécessaire pour la famille ou le clan. Cette économie naturelle était indépendante des autres et ne connaissait pas l'échange de produits, mais lorsque le commerce se développa en Russie et que des villes s'élevèrent, les marchés des villes réclamèrent des marchandises - surtout de la cire, du miel et des fourrures, qui devinrent les principales matières d'exportation russe. La population rurale se procurait ces produits dans la forêt. Grâce à la demande venant des villes on renforça leur production. Autrefois objets de consommation d'un ménage, ces produits étaient devenus des marchandises : on les échangeait contre d'autres marchandises ou contre de l'argent inconnu auparavant. Là où jusqu'alors on n'avait produit que le nécessaire en le consommant entièrement sur place, on fut amené à acheter nombre de produits au dehors, à accumuler des marchandises pour la vente et à thésauriser le produit de cette vente (autrement dit à former des capitaux). L'économie naturelle de ce fait céda place à l'économie monétaire.

Ainsi se transformait graduel lement la vie des Russes anciens. De l'existence patriarcale par clans et tribus les Slaves passaient peu à peu à l'organisation par communes; sous l'influence des plus anciennes villes russes, ils se réunissaient en cantons et en principautés, où

les anciennes relations familiales furent remplacées par les notions nouvelles de la cité, de l'Etat. Et au moment où les agglomérations urbaines, les groupements de tribus et les principautés isolées se réunirent sous un pouvoir unique - prit naissance l'état russe.

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