Litt. t vérité » (pravda
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d'organisation (nariad) : venez régner chez nous et nous commander ». Cette offre fut acceptée par trois frères qui vinrent avec leur familles et leurs droujina. (Dans l'opinion du chroniqueur ils avaient même emmené avec eux toute la tribu des Rouss). Le frère aîné Rurik se fixa à Novgorod, lesecond, Sinéous, à Béloozéro, le troisième Trouvor, à Izborsk ( près de Pskov). Quand ses deux frères moururent, Rurik devint souverain unique du Nord de la Russie; son fils Igor, régna déjà à Kiev comme à Novgorod. Ainsi fut fondée la dynastie qui réunit sous son pouvoir les tribus des Slaves russes.
Tout n'est pas bien clair ni bien certain dans la chronique. A la croire, c'est en 862, que Rurik vint à Novgorod avec son clan variague de Rouss. C'est unfait avéré pourtant qu'une vingtaine d'années plus tôt une forte tribu Rouss guerroyait déjà avec les Grecs sur la mer Noire; elle attaqua Constantinople pour la première fois en juin 860. Evidemment, la chronologie de la chronique est inexacte et la date de la fondation de la principauté de Novgorod est fausse. L'erreur provient du fait que les dates furent interpolées dans le texte postérieurement à la rédaction du récit sur les origines de la Russie et cela d'une façon incertaine, d'après les souvenirs et des supputations approximatives. Ensuite, selon lachronique, les Rouss auraient été une tribu variague , c' est- à -dire Scandinave. Mais, on sait que les Grecs ne confondaient pas la tribu Rouss avec les Variagues; de même, les Arabes, qui faisaient le commerce sur les côtes de la mer Caspienne connaissaient la tribu Rouss et la distinguaient des Variagues, qu'ils appelaient « Varang ». Il en résulte que la Iradilion de la Chronique a commis une erreur quelconque en tenanl les Rouss pour une des tribus variagues.
Depuis longtemps, à partir duxvinesiècle, les savants se sont livrés à l'étude du récit de la chronique sur l'invitation des Variagues-Rouss et l'ont expliquée de diverses façons. Les uns (l'académicien Bayer et ses disciples) croyaient reconnaître dans les Variagues, des Normands; se fiant aux dires de la Chronique que les Rouss étaient une tribuvariague, ils les identifaient avec les Normands. Le célèbre M. V. Lomonossov s'opposa à une pareille opinion. Il distinguait les Variagues et les Rouss et croyait ces derniers originaires de Prusse, dont la population selon lui, était slave. Ces deux opinions passèrent au xixe siècle, engendrant deux écoles - celle de « Normands » et celle de «Slaves». La première se range à la vieille théorie, selon laquelle Rouss était le nom des Variagues qui au ixe siècle parurent parmi les tribus slaves sur le Dniepr et donnèrent leur nom à la province slave de Kiev. La deuxième considère l'appellation Rouss comme locale, slave, et la croit remonter aux ancêtres éloignés des Slaves - aux Roxalans ou Rossalans qui habitaient les rives de la mer Noire encore à l'époque de l'Empire romain. (Les représentants les plus éminents de ces écoles dans ces derniers temps étaient respectivement M. P. Pogodine pour l'école normande et I. E. Zabéline pour l'école slave).
Le plus correct serait de croire que Rouss était le nom qu'autrefois nos ancêtres donnaient non à une tribu variague spéciale car une telle tribu n'existait pas, mais aux droujina variagues en général. A côté du terme Soume qui désignait en slave les Finnois qui s'appelaient eux-mêmes «Suomi», le nom «Rouss» chez les Slaves désignait primitivement ceux dos Variagues, Suédois d'outre-mer, que les Finnois appelaient Ruotsi. Cette appellation de « Rouss » était employée
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par les Slaves parallèlement avec celle de « Variague» ce qui explique leur fusion en une seule expression chez le chroniqueur : « les Variagues- Rouss ». Les principautés fondées parmi les Slaves par les Variagues d'outre-mer s'appelaient « russes » et les droujina des princes «russes «prirent le nom de «Rouss». Gomme ces droujina opéraient partout ensemble avec les Slaves vassaux, le nom de Rouss passa graduellement aux Slaves et à leurs pays. Les Grecs apelaient Variagues ceux des Normands qui s'enrôlaient à leur service. Ils appelaient Rouss un peuple grand et fort, composé de Slaves et de Normands, qui vivait non loin de la mer Noire.
Il est à remarquer que lorsque dans la chronique il s'agit du pays on appelle Rouss la province de Kiev et ses provinces vassales, c'est-à-dire, les territoires slaves. Par contre, lorsque la chronique ou les auteurs grecs parlent des hommes, ce ne sont plus les Slaves, mais les Normands qui sont appelés Rouss également, sous la langue russe ils entendent la langue des Normands, et non pas celle des Slaves. Le texte de la chronique donne les noms des ambassadeurs que les princes de Kiev envoyaient en Grèce; ces ambassadeurs sont de race « russe » et leur noms ne sont pas slaves mais normands (on en connaît une centaine à peu près) .L'auteur grec, l'empereur Constantin Porphyrogénète, dans son ouvrage « Sur V Administration de l'Empire Byzantine cite les noms des rapides du Dniepr « en slave » et « en russe » : les noms slaves le sont en vérité, tandis que les noms « russes » sont de pure racine Scandinave. Ainsi les hommes appelés Rouss parlaient un idiome Scandinave et appartenaient aux peuples germaniques du Nord (ils étaient geniis Sueonum, comme s'exprime un chroniqueur al-
lemand du ixe siècle) et le pays, appelé Eouss d'après ces hommes, était un pays slave.
Les Rouss parurent parmi les Slaves du Dniepr dans la première moitié du ixe siècle. Avant que les descendants de Rurik ne fussent venus de Novgorod pour régner à Kiev il y avait eu des princes (kniaz) variagues à Kiev, d'où ils attaquaient la Byzance (860). Mais avec l'apparition à Kiev des princes de Novgorod Kiev devint le centre de toute la Russie.
§ 6. Activité des princes variagues. — A Novgorod, il n'existe que fort peu de traditions sur la vie du personnage à moitié légendaire de Rurik (Hroerekr en ancien Scandinave). On racontait qu'avant de se fixer à Novgorod il avait habité à Lagoda à l'embouchure du Volkhov et qu'il ne vint à Novgorod qu'après la mort deses frères. Songouvernement aurait provoqué des mécontentements et même soulevé une révolte, à la tête de laquelle s'était mis un certain Vadim le Brave; mais Rurik tua Vadim et réprima la révolte. Les mécontents s'enfuirent à Kiev où s'étaient déjà établis les guerriers variagues, A,skold et Dir; ces derniers avaient quitté la droujina de Rurik et fondé à Kiev une principauté séparée. Il est certainement malaisé de dégager la vérité historique de ces légendes.
A la mort de Rurik (889) un de ses parents Oleg {Helgi en ancien Scandinave) lui succéda au pouvoir à Novgorod. Il en jouissait à titre de tuteur du jeune fils de Rurik, Igor (Ingvarr en ancien Scandinave). Oleg ne resta pas à Novgorod; accompagné d'Igor, il se dirigea vers le midi par la grande voie « variagogrecque », s'empara de Smolensk et de Lubetch sur le Dniepr et s'avança vers Kiev. Il 's'empara par ruse
d'Askold et de Dir et les fit périr pour la bonne raison qu'ils n'étaient « ni princes, ni de famille princière, tandis que lui-même était prince et Igor était fils de prince ». Ayant occupé Kiev, Oleg s'y fixa et en fit la capitale de la province, disant que Kiev serait « la mère des villes russes ». De cette façon, Oleg réussit à concentrer entre ses mains le pouvoir sur les villes principales le long de la grande voie fluviale: et cela avait été son premier but. A Kiev il continua de travailler à l'unification des terres, il fit des expéditions contre les Drevliané, puis, contre les Sévériané qu'il soumit, après quoi il fit la conquête des Radimitchi. Les principales tribus slaves russes, ainsi que les villes les plus importantes se trouvèrent ainsi réunies sous sa main] il ne resta en dehors de son pouvoir que les provinces, plus ou moins éloignées. Kiev devint le centre d'un grand état et délivra les Russes de leur dépendance envers les Khazars. Ayant rejeté le joug khazar, Oleg s'appliqua à fortifier son pays; il éleva des forteresses du côté des nomades orientaux (tant Khazars que Pétchénègues) et bâtit des villes sur les confins de la steppe.
L'unification des Slaves ne lui suffisait pas. A l'exemple de ses prédécesseurs à Kiev - Askold et Dir -qui avaient fait une incursion en Byzance, Oleg médita une campagne contre les Grecs. A la tête d'une grande armée « montée à cheval et sur des bateaux » il s'approcha de Gonstantinople ( 907 ) , dévasta les environs et assiégea la ville. Les Grecs parlementèrent. Pour échapper au pillage, ils payèrent à Oleg une rançon et signèrent un traité de paix; ce dernier fut confirmé une seconde fois en 912. Le succès d'Oleg eut un grand retentissement en Russie (Rouss); lui-même devint le héros d'épopées populaires et ses exploits furent
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embellis de traits légendaires. Le chroniqueur puisa dans ces chants la version suivant laquelle Oleg aurait fait aménager des roues à ses bateaux et ayant levé les voiles serait parti vers Gonstantinople par terre « à travers champs ». A la même source appartient la légende d Oleg clouant son bouclier sur les portes de Gonstantinople «pour démontrer sa victoire». On donna à Oleg le surmon de « sage ». Le gouvernement d'Oleg obtint des résultats importants. Avec des villes ei des tribus isolées, Oleg sut former un grand état; il délivra les Slaves de leur dépendance envers les Khazars et par des accords noua des relations commerciales régulières entre la Russie et Byzance; il fut véritablement le créateur de l'indépendance et de la force russo-slaves.
Après la mort d'Oleg (912) le pouvoir passa à Igor qui n'avait aucun talent, ni comme guerrier, ni comme souverain. Il attaqua deux fois les territoires grecs, l'Asie mineure et Gonstantinople. La première fois il essuya une terrible défaite dans un combat naval où les Grecs firent usage de bateaux à feu, et projetèrent « à 1 aide de tuyaux, du feu sur les navires russes ». La deuxième fois, Igor n'atteignit pas Constantinople et en £45 fit la paix avec les Grecs. Ce traité est considéré comme moins avantageux pour la Russie (Rouss) que ceux d'Oleg. A l'époque d'Igor, les Pétchénègues attaquèrent la Russie pour la première fois, mais ensuite se réconcilièrent avec lui et même prirent une certaine part à sa campagne contre les Grecs. Igor eut une fin tragique : il périt dans la terre des Drevliané, auxquels il avait voulu prendre un double tribut. Sa mort, les offres de mariage que le prince des Drevliané Mal fit à sa veuve Olga et la vengeance de celle-ci pour la mort de son mari
forment le sujet d'une légende poétique rapportée par la chronique avec une grande richesse de détails. Olga (Helga en grec et en ancien Scandinave), restée veuve avec un fils en bas âge Sviatoslav, assuma le gouvernement. Suivant un ancien usage slave les veuves jouissaient de tous les droits civiques. En général la situation des femmes chez les Slaves était meilleure que chez les autres peuples européens. La princesse (kniaguinia) Olga s'est donc mise à la tête de l'état. Le chroniqueur parle d'elle avec sympathie. Il la qualifie de «la plus sage parmi le genre humain » et lui attribue de grands mérites dans l'organisation du pays. Elle visitait ses possessions mettant de l'ordre partout, laissant à tous le meilleur souvenir. Son action principale fut sa conversion à la foi chrétienne et son pèlerinage à Gonstantinople (957). D'après la chronique, Olga fut baptisée par l'empereur et le patriarche à Gonstantinople, mais il est plus probable qu'elle le fut chez elle en Russie avant son voyage en Grèce. L'empereur Constantin Porphyrogénète qui reçut Olga avec beaucoup d'honneurs dans son palais et qui a laissé une description de cette cérémonie dans son ouvrage « Sur les cérémonies de la cour de Byzance » parle de la princesse russe avec calme et discrétion, mais la légende russe sur le voyage de la princesse raconte que l'empereur fut tellement frappé par la beauté et l'intelligence d'Olga qu'il voulut même l'épouser. Elle fut pleine de respect pour le patriarche mais garda une attitude indépendante envers l'empereur. Le chroniqueur est même certain que par deux fois elle réussit à l'emporter de ruse sur ce dernier : elle sut habilement décliner ses offres de mariage; puis elle lui refusa le tribut ou les cadeaux
sur lesquels il aurait eu la crédulité de compter. Telle est la naïve légende qui prête à Olga une sagesse et une subtilité exeptionnelles. A la suite du triomphe du christianisme en Russie, la mémoire de la princesse Olga, baptisée Hélène, fut révérée par l'église orthodoxe qui Ta canonisée.
Le fils d'Olga Sviatoslav portait déjà un nom slave, mais n'était encore qu'un vrai guerrier variague. À peine devenu adulte, il réunit une nombreuse et brave droujina et partit avec elle à la recherche de gloire et de butin. Il se déroba tôt à l'influence de sa mère « se fâchant d'elle » lorsqu'elle essayait de le convertir à sa nouvelle foi : « Gomment, disait-il, changerais- je seul de religion ? La droujina se moquerait de moi». Il était très lié avec ses hommes, partageant avec eux la rude vie de camp; toutes ses opérations étaient extrêmement rapides : « il marchait légèrement oomme une panthère (pardus) » dit le chroniqueur.
Sviatoslav entreprit ses premières expéditions brillantes encore du vivant de sa mère, à laquelle il laissait les soins du gouvernement dans la province de Kiev. Il marcha vers l'Oka et soumit les Viatitchi, qui payaient alors un tribut aux Khozars; ensuite il fonça sur les Khazars et ravagea leur royaume après s'être emparé de leurs villes principales (Sarkel et Itil). En même temps Sviatoslav soumit les tribus des las (Ossètes) et des Kassog (Tcherkesses) sur le fleuve de Koubane et s'empara de la localité près de la mer d'Azov, appelée Tamatarkha (plus tard Tmoularakane maintenant Tamane). Finalement ayant atteint la Volga, Sviatoslav dévasta le pays des Bulgares de Kama et prit leur ville Bolgar. Bref, il vainquit et ruina tous les voisins orien-
taux de la Russie, qui faisaient partie de l'empire Khazar. La Russie devenait maintenant la force principale dans les pays aux abords de la mer Noire. Mais la disparition de la puissance Khazare renforça les Pétchénègues nomades. Toutes les steppes de la Russie méridionale, occupées jusque là par les Khazars, restaient maintenant à leur disposition et la Russie eut bientôt de grands maux à souffrir de la part de ces nomades.
Rentré à Kiev après les conquêtes en Orient. Sviatoslav fut sollicité par les Grecs de venir les secourir dans leur lutte contre les Bulgares danubiens. Ayant réuni une grande armée, Sviatoslav fit la conquête de la Bulgarie; il resta habiter la ville de Péréyaslavets sur le Danube, considérant la Bulgarie comme sa propriété.
« Je veux vivre à Péréyaslavets » disait-il, « là se trouve le centre de mes terres, là affluent tous les biens : de chez les Grecs — or, étoffes, vins et fruits, de chez les Tchèques et les Ougres( Hongrois) — argent et chevaux, de la Russie (Rouss) — fourrures, cire, miel et esclaves ». Mais il dut retourner pour quelque temps à Kiev car, en son absence, les Pétchénègues avaient attaqué la Russie et assiégé Kiev. Les gens de Kiev avec la princesse Olga et les enfants de Sviatoslav purent difficilement se tenir retranchés devant le terrible ennemi et mandèrent à Sviatoslav des reproches et des demandes de secours. Sviatoslav arriva, refoula les Pétchénègues dans leurs steppes, mais ne resta pas à Kiev. Olga, mourante, le pria de rester en Russie jusqu'à son décès. Il fit selon son désir, mais ayant enterré sa mère, repartit immédiatement pour la Bulgarie, laissant ses fils régner à Kiev. Les Grecs n'étaient pas en-
clins à admettre la suzeraineté des Russes sur les Bulgares et exigèrent le départ de Sviatoslav qui pourtant refusa de quitter les rives du Danube. La guerre commença et l'empereur byzantin Jean Zimiscès eut le dessus. A la suite d'une dure campagne, il réussit à cerner les Russes dans la forteresse de Doristol (maintenant : Sylistrie) et força Sviatoslav à signer la paix et à évacuer la Bulgarie. L'armée de Sviatoslav décimée par la guerre fut surprise et écrasée par les Pétchénègues près des cataractes du Dniepr, et Sviatoslav y trouva la mort (972). Les Pétchénègues achevèrent la défaite du prince russe, commencée par les Grecs.
Après la mort de Sviatoslav, des luttes sanglantes éclatèrent en Russie entre ses fils (Yaropolk, Oleg et Vladimir) ; les deux frères de Vladimir périrent et il resta seul à la tête du pouvoir. La province de Kiev éprouvée par les luttes civiles présentait des symptômes de décomposition intérieure; Vladimir dut faire de grands efforts pour réprimer les Variagues qu'il avait à son service et pour soumettre les tribus qui s'étaient détachées (les Viatitchi, les Radimitchi). La puissance extérieure de la Russie aussi avait souffert du fait des échecs de Sviatoslav. Vladimir dut faire la guerre contre plusieurs voisins pour leur contester les territoires limitrophes. Il se battit également contre les Bulgares de la Volga, et fut entraîné dans une guerre contre les Grecs, qui eut pour suite sa conversion au christianisme. Cet événement important termine la première période du gouvernement de la dynastie variague en Russie.
§ 7. La portée principale de l'activité des princes variagues. — Cette période est surtout marquée
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par les efforts des princes de Kiev ayant pour but : 1 ° d'unifier les tribus russes et d'en former un seul Etat; 2° de régler le plus avantageusement possible les relations commerciales avec les voisins, ainsi que d'assurer la sécurité du mouvement commercial vers les marchés étrangers et 3° de défendre la Russie contre ses ennemis extérieurs.
Une fois maîtres de la grande voie variago-grecque, depuis Ladoga jusqu'à, Kiev, les princes de Kiev se mirent en devoir de soumettre les tribus slaves, qui vivaient en dehors de cette voie (les Drévliané, les Viatitchi). Ils gouvernaient les pays subjugués, soit personnellement, soit en y envoyant leurs fils ou leurs droujinniki (guerriers de la droujina) en qualité de gouverneurs (posadnik), soit enfin en y laissant « sous leur main », les princes locaux. La tâche principale du gouvernement dans ces temps là était la levée du tribut. Le prince ou ses remplaçants parcouraient les communes, rendant des jugements et récoltant le tribut en argent ou en nature. Une pareille tournée s'appelait poliudié et se faisait en hiver. Au printemps le tribut perçu par le prince était transporté dans les ports fluviaux, chargé sur des bateaux et expédié à Kiev. On y apportait en même temps le tribut des provinces que le prince n'avait pas eu le temps de visiter. Ainsi de grandes quantités de marchandises se concentraient entre les mains des princes; ceux-ci en faisaient le commerce en les expédiant en Grèce, chez les Khazars ou (comme Sviatoslav) sur le Danube.
Au printemps, il se formait à Kiev de grands convois de bateaux, appelés en slave ladia et en grec monoxyles, à cause de leur quille creusée « dans un seul arbre »; ces bateaux transportaient plusieurs
dizaines de tonnes de marchandises et 40 à 50 hommes d'équipage. Aux bateaux des princes venaient s'ajouter ceux de leurs guerriers et des marchands; le convoi était protégé par les gardes du prince et les hommes armés au service des marchands. Voici comment les contemporains décrivent un voyage pareil à Gonstantinople.
S' étant définitivement formé à une cinquantaine de kilomètres en aval de Kiev à Vititchev, le convoi se mettait en route par la « voie grecque». En descendant le Dniepr il arrivait aux cataractes, c'est-à-dire les bandes de rochers qui barrent le courant du Dniepr en plusieurs endroits, non loin de la ville actuelle d'Ekatérinoslav. On ne pouvait guère naviguer entre les rochers avec un chargement complet; par endroits il n'y avait même pas de passage assez large pour les barques. Alors les bateliers abordaient, déchargeaient les embarcations, faisaient sortir les esclaves enchaînés qu'ils emmenaient pour la vente, et transportaient leurs marchandises par terre au delà des cataractes; quelquefois, on traînait les barques également par terre. Pendant que les uns contournaient les cataractes, les autres montaient la garde de peur d'une attaque des Pétchénègues. En aval des cataractes, les Russes débouchaient dans la mer Noire et arrivaient à Gonstantinople en longeant la côte bulgare. Les Grecs n'admettaient pas de nombreux convois russes dans l'enceinte de leur capitale. Les Russes devaient se loger dans le faubourg de Saint- Mamas; ils y restaient environ 6 mois jusqu'à ce qu'ils eussent terminé leurs affaires commerciales. Les Grecs enregistraient les marchands et les envoyés russes et d'après cette liste leur fournissaient
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des vivres aux frais du gouvernement. Les Russes ne pouvaient pénétrer dans la ville que par groupes ne dépassant pas une cinquantaine d'hommes, désarmés et accompagnés d'un guide; personne n'obtenait l'autorisation de passer l'hiver en Grèce. Les Russes tenaient ainsi à Gonstantinople une espèce de foire que les Grecs entouraient de leur surveillance et de précautions. Les normes réglant les modalités du commerce russe en Grèce et tous les rapports d'affaires entre les Russes et les Grecs étaient généralement fixés par les traités et en formaient la matière principale. Les princes de Kiev prodiguaient bien des soins pour le convoi annuel -qui pour le compte de toute la Russie partait à destination de la Grèce et pour d'autres convois pareils expédiés dans d'autres pays (à Itil chez les Khozars, dans les provinces danubiennes). Les princes veillaient à ce que leurs marchandises reçues en guise de tribut ainsi que celles des marchands, fussent arrivées à Kiev en temps opportun; ensuite ils devaient faire accompagner les convois par une forte escorte jusqu'à leur destination; enfin par des pourparlers o upar les armes, préparer des conditions favorables à leur commerce dans les pays étrangers. Les campagnes entreprises par les princes de Kiev contre la Grèce, et celles de Sviatoslav sur le Don et la Volga étaient étroitement liées aux affaires commerciales de Kiev. C'est le commerce du pays qui déterminait la politique extérieure des princes de Kiev.
Outre cela, les princes veillaient |à la défense du pays contre les ennemis extérieurs. Les habitants des steppes molestaient les frontières de la Russie et s'aventuraient même jusqu'à sa capitale — Kiev. Cette ville était située trop près des steppes et res-
tait à découvert de ce côté là. Par conséquent, les princes de Kiev l'entourèrent peu à peu de fortifications, bâtirent des villes à la limite des steppes et raffermirent cette frontière par des remparts et autres constructions. Pour empêcher les Pétchénègues de nuire au commerce, les princes allaient les attaquer dans leurs steppes ou au contraire cherchaient leur amitié en s'en faisant des alliés qu'ils entraînaient avec eux contre les Grecs. Mais une telle amitié était rare.
On voit bien les raisons qui donnaient une importance particulière à la ville de Kiev, appelé par Oleg « Mère des villes russes ». Kiev était l'avant-poste méridional sur le Dniepr dans le voisinage des steppes. Tous les marchands transportant des marchandises de la Russie vers le midi ou vers l'orient s'y donnaient rendez-vous. Kiev était devenu l'entrepôt principal des marchandises, destinées à l'exportation; il était aussi le marché principal pour les marchandises importées en Russie par des marchands indigènes ou étrangers de chez les Khazaris et les Grecs. Bref, Kiev était le centre commercial de toute la Russie de l'époque; les autres villes marchandes russes en dépendaient pour leurs opérations. Il est facile à comprendre que les princes russes les plus puissants préférèrent Kiev et en firent la capitale de l'Etat qu'ils avaient fondé.
Conversion de la Russie au christianisme
§ 8. Le paganisme en Russie aux temps anciens. —
On a vu le prince de Kiev, Vladimir, fils de Sviatoslav, embrasser la religion chrétienne. Sa conver-
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sion fut suivie par celle de toute la Russie et par l'abolition solennelle du paganisme.
Les croyances païennes des Russes anciens sont en général assez peu connues. Gomme tous les Indo-Europens,les Slaves adoraient les forces de la nature visible et pratiquaient le culte des aïeux. Les forces de la nature prenaient l'aspect de Divinités personnelles. La place principale était tenue par le dieu solaire
— Dajbog (ou Dajdbog), autrement Khors ou Vélès (Volos). Il est malaisé d'expliquer la variété de ses noms. On vénérait Dajbog comme la source de la chaleur et de la lumière, comme le dispensateur de tous les biens, Vélès, comme le protecteur des troupeaux ou « le dieu du bétail»; «le grand Khors » semble être le nom de l'astre lui-même, poursuivant son chemin à travers le ciel. Il y avait un autre dieu
— Péroune, qui personifiait l'orage avec son tonnerre terrible et ses foudres meurtrières. Le vent avait aussi son dieu — Stribog. Le ciel où se tenait Dajbog s'appelait Svarog et était considéré comme le père de Dajbog; ainsi au nom de Dajbog on ajoutait Svarojitch (fils de Svarog). La divinité de la terre s'appelait « Mère Terre- Humide»; adorant la terre comme leur mère, les Slaves envisageaient Dajbog et Vélès comme les ancêtres de l'homme. Mais toutes ces figures de dieux n'avaient jamais acquis chez les Slaves autant de netteté et de précision que par exemple, dans la mythologie plus développée des Grecs. Le culte extérieur était égalemem assez rudimentaire chez les Slaves : ils n'avaient ni temples, ni caste de prêtres. De place en place dans des endroits découverts on érigeait de grossières images taillées des dieux, des « idoles ». On leur offrait des sacrifices quelquefois humains, à cela se bornait la
célébration du culte. Il est curieux que la mythologie variague (germanique) soit restée sans aucune influence sur celle des Slaves, et cela malgré la domination politique des Variagues; cela provient du fait que les croyances païennes des Variagues n'étaient ni plus précises, ni plus fermes que celles des Slaves : les Variagues abandonnaient facilement leur culte pour adopter celui des Slaves, voire même pour se faire chrétiens — orthodoxes. Le prince Igor, Variague de naissance et sa droujina variague juraient par le Péroun slave et adoraient son idole. Le culte des ancêtres était plus développé chez les Slaves que celui de la nature visible, car il se rattachait à leur organisation de clan (rod). L'ancêtre du clan mort depuis longtemps était divinisé et considéré comme le protecteur vivant de ses descendants. On l'appelait rod, chtchour (d'où vient le mot actuel pra-chtchour — arrière-grand'père) et l'on lui offrait des sacrifices. Les ancêtres féminins s'appelaient rojaniiza et étaient révérées autant que le rod. Avec la dissolution des liens de clan, lorsque les familles s'isolèrent chacune dans son dvor (cour, habitation, ménage) le rod fut remplacé par l'ancêtre de la famille — le grand'père domovoï1 protecteur de son dvor, qui dirige invisiblement la marche des affaires dans le ménage. La foi en la vie future, dont tout ce culte d'aïeux était pénétré, se résumait dans la croyance que les âmes des morts erraient sur la terre et peuplaient les champs, les forêts et les eaux (roussalki). Croyant à l'existence d'hôtes mystérieux dans les habitations humaines, le Slave les cherchait également au dehors, dans les