‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 170 sur 180 · C'est-à-dire les adieux de la verdure · texte numérisé non relu

C'est-à-dire les adieux de la verdure

développées et ne possédaient aucune stabilité intérieure, elles devaient sans difficulté céder aux influences religieuses venant du dehors. Puisque les Slaves mêlaient facilement à leurs superstitions celles des Finnois sauvages et qu'ils tombaient volontiers sous T influence des chamans, sorciers finnois, à plus forte raison devaient-ils subir l'influence du christianisme. Les rapports commerciaux avec la Grèce facilitaient aux Russes la connaissance de la religion chrétienne. Les marchands et les guerriers variagues qui avaientfréquenté Gonstantinople plus souvent et bien avant les Slaves commencèrent à se convertir avant eux. Ils apportèrent en Russie la nouvelle doctrine et la transmirent aux Slaves. Déjà sous le règne d'Igor, il y avait à Kiev une église chrétienne, celle de Saint-Elie, car suivant le chroniqueur, à Kiev de nombreux Variagues étaient chrétiens. Dans la droujina du prince Igor il y avait beaucoup de chrétiens. Sa femme, la princesse Olga était également chrétienne. Bref, la religion chrétienne était devenue familière aux gens de Kiev dès l'époque des premiers princes variagues. Il est vrai que Sviatoslav resta froid à l'égard de la religion grecque; et que du temps de son fils Vladimir il y avait encore à Kiev des idoles païennes (koumir), devant lesquelles se pratiquaient parfois des sacrifices humains. Selon la chronique, une fois au temps de Vladimir une foule de gens de Kiev païens tua (983) deux Variagues chrétiens, le père et le fils, le père ayant refusé de donner volontairement son fils en sacrifice aux « dieux ». Malgré ces martyres de chrétiens, le christianisme continua à se propager à Kiev et fit de grands progrès. Le prince Vladimir se convertit à la nouvelle religion, ayant eu toute

possibilité de la connaître et d'en apprécier la suprématie et la force intérieure.

§ 10. Baptême de Vladimir selon les chroniques. —

Il existait un grandnombrede légendes sur le baptême du prince Vladimir et celui de son peuple. On ne se rappelait plus les circonstances de cet événement : les uns racontaient que Vladimir s'était fait baptiser à Kiev, les autres affirmaient que l'événement eut lieu dans la bourgade de Vassilev (à 40 km. de Kiev) ; d'autres encore, disaient qu'il avait reçu le baptême en Grimée, dans le ville grecque de Korsoune (Ghersonesos), après l'avoir prise aux Grecs. Unsiècle après la conversion des Russes, le chroniqueur en inscrivit dans sa chronique le récit suivant.

D'abord vinrent chez Vladimir (986) les Bulgares de la Volga qui lui vantèrent leur Islam; puis, les Allemands de la part du pape de Rome; ensuite les Juifs khazars, prêchant leur doctrine; enfin un « philosophe » grec, enseignant la religion orthodoxe. Chacun voulait gagner Vladimir à sa foi. Vladimir les écouta tous et les renvoya, sauf le Grec. Avec ce dernier il s'entretint longuement, le laissa partir en le chargeant de cadeaux et d'honneur , mais ne se convertit pas encore. L'année suivante (987), Vladimir réunit ses conseillers, leur raconta la visite des missionnaires, et ajouta que c'étaient les paroles du philosophe grec sur la religion orthodoxe qui le frappèrent le plus. Les conseillers lui suggérèrent l'idée d'envoyer des émissaires dans tous les pay., afin d'apprendre comment on y servait Dieu. Ayant visité 1 Occident et l'Orient, les < missaires arrivèrent à Constantinople, où ils furent impressionnés par 1 incomparable magnificence du rite religieux des Grecs. Ils en firent rapport

à Vladimir en lui disant qu'ayant pris connaissance de l'orthodoxie ils ne voulaient plus rester païens. Cette épreuve de religion faite parles émissaires décida de la question. « Où allons-nous recevoir le baptême ? » s'écria Vladimir, à quoi ses conseillers répondirent d'une seule voix : « Où il te plaira ». L'année suivante, (988), Vladimir se rendit avec ses troupes à Korsoune et l'assiégea. La ville se défendait courageusement. Vladimir fit le vœu de se convertir s'il arrivait à s'emparer de la ville et il la prit en effet. Sans se faire encore baptiser il envoya dire aux rois-frères de Byzance, Basile et Constantin, qu'il les menaçait de la guerre, à moins qu'ils ne lui donnassent leur sœur Anne en mariage. Les rois lui répondirent ne pouvoir marier leur sœur à un païen. Vladimir répliqua qu'il était prêt à se convertir. Alors les rois envoyèrent leur sœur à Korsoune et avec elle des prêtres qui baptisèrent le prince russe et le marièrent à la princesse. Avant le baptême, Vladimir tomba malade et devint aveugle, mais il recouvra le vue miraculeusement pendant la cérémonie du baptême. Ayant fait la paix avec les Grecs et leur ayant restitué Korsoune, il retourna à Kiev accompagné du clergé orthodoxe et fit baptiser tous les Russes.

Telle est la version rapportée par les chroniques. Elle semble s'être constituée par la fusion de plusieurs légendes : 1° celle qui raconte comment les Bulgares, les Khazars, les Allemands et les Grecs venus à Kiev et y habitant offrirent leurs religions respectives à Vladimir; 2° la légende suivant laquelle Vladimir plongé dans les ténèbres du paganisme et frappé en surplus de cécité recouvra miraculeusement la vue morale et physique au moment du baptême, et 3° la légende selon laquelle, pour embrasser la religion

grecque, Vladimir crut devoir mettre le siège à Korsoune pour conquérir cette ville grecque et simultanément s'approprier en vainqueur la religion byzantine.

D'après les récits grecs et arabes voici ce qui est connu sur l'expédition de Vladimir contre Korsoune. Une révolte militaire avait éclaté dans l'empire byzantin, menée par un chef d'armée Varda-Phokas. Le gouvernement grec n'étant pas de force pour la réprimer, chercha aide auprès du prince de Kiev Vladimir. L'alliance fut conclue 987). Vladimir consentit à envoyer ses troupes à l'aide de Byzance; comme récompense il devait recevoir en mariage la princesse Anne, mais à condition toutefois de devenir lui-même chrétien. Grâce à l'intervention russe, la révolte fut réprimée et Varda-Phokas périt (988). Après la victoire, les Byzantins ne remplirent pas leur promesse donnée à Vladimir. Celui-ci commença la guerre contre les Grecs, investit Korsoune, principale ville grecque en Grimée, la prit et réclama aux Grecs d'exécuter le traité. Il se fit chrétien et reçut la princesse Anne en mariage (989). Où il fut baptisé et quand le baptême eut lieu - en 988 ou en 989 n'est pas exactement connu.

Rentré à Kiev de son expédition à Korsoune, accompagné du clergé grec, Vladimir fit évangéliser les gens de Kiev et tous les Russes. Il fit baptiser le peuple sur les bords du Dniepr et sur ceux de son affluent Potchaïna. Les idoles des anciens dieux furent renversées et jetées dans le fleuve. A leur place, des églises furent élevées. Il en fut de mêm ailleurs, où le christianisme fut implanté par les délégués du prince. D'après la tradition, la nouvelle religion se propageait pacifiquement à l'exception de quelques

Hist. du monde 33

rares régions. Ainsi à Novgorod, on fut obligé de recourir à la force. Dans les régions éloignées et sauvages (par exemple chez les Viatitchi) le paganisme persista encore pendant des siècles, sans reculer devant la propagande chrétienne; et dans tous le pays, les anciennes croyances ne furent pas facilement oubliées par le peuple - elles se mêlèrent avec la nouvelle religion en formant un amalgame bizarre de foi et de superstition.

§ 11. Organisation extérieure de l'église dans la Russie ancienne. — Il ne faut pas se représenter la conversion des Russes comme un simple changement de croyances religieuses. Le christianisme, devenu la religion prédominante en Russie se manifeste, non seulement, par la propagande et le culte, mais aussi par un nombre de nouvelles institutions et ordonnances. La Grèce donna à la Russie l'hiérarchie ecclésiastique : le métropolite russe, consacré par le patriarche de Gonstantinople fixa la résidence à Kiev; dans les autres villes des évêques furent ordonnés et placés sous les ordres du métropolite (au début il y en eut cinq, ensuite, leur nombre alla jusqu'à 15). A Kiev et dans tous les diocèses, des églises et des monastères furent bâtis; le clergé paroissial et les moines étaient subordonnés à leurs évêques et par eux au métropolite. De cette manière, le pouvoir du métropolite s'étendait sur toute la Russie et unissait tout le clergé du pays. Le christianisme apporta en Russie l'écriture et avec elle l'instruction littéraire. Si faible qu'elle fût au premier abord, elle exerça néanmoins une énorme influence sur tous ceux qui en profitèrent. Les livres canoniques et sacrés apportés en Russie étaient écrits en langue slave,

accessible à tous; c'est dans cette langue qu'ils avaient été rédigés par les premiers apôtres des Slaves, les saints Cyrille et Méthode, et par leurs élèves bulgares. La langue des ces livres était parfaitement compréhensible aux Russes et par conséquent l'assimilation de la « science de livres » ne fut pas entravée. Aussitôt après l'évangélisationde la Russie, des écoles se créèrent avec des prêtres en qualité d'instituteurs; il se forma des amateurs de livres qui collectionnaient les manuscrits et les copiaient. Le métropolite et le clergé en général, gouvernaient et jugeaient ceux qui leur étaient subordonnés de la même façon que cela se faisait dans l'église grecque; en cela, ils se basaient sur un recueil spécial, le Nomocanon qui reçut en Russie, dans la traduction bulgare, le titre de Livre Timonnier. Ce recueil contenait les lois canoniques des apôtres et des conciles œcuméniques, ainsi que les lois civiles des empereurs orthodoxes de Byzance. L'église possédait des terres que le clergé et les monastères administraient à leur guise en se guidant par les coutumes et les lois byzantines et en appliquant aux agriculteurs des norme juridiques pareilles à celles qui existaient en Grèce.

Ainsi, avecla nouvelle religion, denouveaux pouvoirs apparaissaient en Russie, ainsi que de nouvelles lois, de nouveaux tribunaux, de nouveaux propriétaires fonciers et de nouveaux usages dans l'administration des terres. Gomme c'était de Byzance que la Russie avait reçu sa nouvelle religion, toutes ces nouveautés avaient le caractère byzantin et servaient à propager en Russie l'influence de Byzance. Pour bien comprendre en quoi se manifestait cette influence, il est indispensable de connaître certains traits de la vie sociale en Russie pré- chrétienne, ceux notamment,

qui font le mieux ressortir le caractère patriarcal des relations sociales de l'époque.

§ 12. Moeurs pré- chrétiennes des Slaves- Russes. —

D'après nos conceptions, l'Etat où nous vivons a le droit et en même temps l'obligation de punir les coupables pour leurs crimes et délits et de prévenir autant que possible toute violation de l'ordre et du droit. Le voleur ou l'assassin est recherché et puni, que ceux qu'il a lésés le demandent ou non. Dans les temps anciens, il n'en était pas ainsi. Les princes n'avaient, ni la possibilité, ni le désir, de se mêler de la vie sociale et de soutenir l'ordre si la population ne venait pas les en solliciter, Le crime était considéré comme une « insulte » qui devait être vengée par la victime ou par son clan. 'L'homme n'était pas protégé par le prince, mais par ses proches, un meurtre était vengé par le père, les frères, les oncles, les neveux de la victime. La coutume de la vendetta et de la « vengeance » en général était si fortement enracinée et tellement répandue qu'elle était même reconnue par la législation du temps. Il ne pouvait en être autrement dans une société où le pouvoir du prince était encore faible, où le prince était un étranger, vivant entouré d'une droiijina composée également de Variagues, étrangers au pays. De même que la droujina avec son konung-kniaz formait une association à part parmi les Slaves, de même, aussi ces derniers avaient leurs associations et leurs organisations à eux. Ils vivaient en clans ou en communes; dans certains Gas, ils formaient eux-mêmes des droujina et des associations commerciales dans les villes. Celui qui faisait partie d'une association ou d'une organisation jouissait de la protection du clan, de la

commune, de la droujina, de l'association et ne comptait pas beaucoup sur le prince. Privé de la protection de ses proches, exclu d'une association quelconque, l'homme devenait sans défense, car personne ne se considérait obligé de lui venir en aide ; on pouvait le tuer d'après l'ancienne expressions « à l'instar d'un chien» sans encourir aucun châtiment ou vengeance. Ces hommes sans défense et sans attaches sociales s'appelaient izgoï; les izgoïs étaient des hommes qui ne «vivaient plus», qui avaient été mis hors de la loi commune1.

La vie par clans menait tout d'abord à l'isolement. Les clans vivaient renfermés en eux-mêmes, s'évitaient entre eux et souvent entretenaient des relations hostiles envers les autres clans. Toutefois, chaque clan pour marier ses membres était obligé à leur chercher des femmes en dehors du clan. Ainsi se forma la coutume de les enlever par force ou par ruse. Plus tard, cette coutume s'adoucit : quand on enlevait une jeune fille, c'était après s'être préalablement entendu avec elle. En ce m^me temps, se formèrent d'autres coutumes nuptiales : le prétendant venait paisiblement chercher sa fiancée et la rachetait à sa famille; la somme qu'il payait s'appelait véno. Ailleurs, là où les mœurs familiales étaient encore plus douces, le mariage se faisait à peu près comme de nos jours : la fiancée arrivait dans la maison de son fiancé et derrière elle, on apportait son trousseau. Mais il n'en était ainsi, dit le chroniqueur, que chez les Poiiané. Partout ailleurs, les mœurs familiales étaient très rudes, d'autant plus que la polygamie existait partout. La tradition rapporte

1. Goi, goi yesi veut dire : sois vivant, en bonne santé. Izgoï est l'homme privé de ces avantages.

que le prince Vladimir la pratiquait avant sa conversion. La situation de la femme dans la famille surtout, s'il y avait polygamie, était assez pénible- les chansons populaires en témoignent : on y trouve fréquemment des lamentations sur le sort de la jeune fille donnée ou vendue à un clan étranger.

A l'époque païenne il n'y avait en Russie qu'une forme de distinction sociale : les gens se divisaient en hommes libres et en esclaves. Les hommes libres s'appelaient mou] (homme); les esclaves - tchélade (au singulier kholop, roba). La position des esclaves très nombreux, était dure : c'était comme des bêtes de somme de leur propiétaire. Ils ne pouvaient ni posséder ni des biens personnels, ni être témoins devant la loi. Ils n'étaient pas responsables de leurs crimes; c'était leur maître qui répondait pour eux ; il avait sur eux le droit de vie et de mort et pouvait les punir comme il voulait. Les hommes libres trouvaient protection dans leurs clans et associations; l'esclave n'enpouvait trouver que chez son maître; lorsqueceluici lui donnait la liberté ou le chassait l'esclave devenait izgoï et n'avait plus, ni protection, ni asile.

Ainsi le pouvoir des princes n'avait dans la société païenne, ni la force, ni l'importance que possède aujourd'huile pouvoir-souverain. La société, se composait d'associations indépendantes qui seules, pouvaient défendre et protéger leurs membres. Celui qui en sortait devenait un izgoï privé de droits et de défense. Lafamille, grâce aux coutumes depolygamie, d'enlèvement ou d'achat de femmes, avait un caractère grossier et païen. L'esclavage était fort répandu. La force brutale primait tout dans la société et l'individu comme tel n'y avait aucune importance.

Sous l'influence du christianisme, lesmœurs païennes des Russes commencèrent à s'adoucir sensiblement.

§ 13. L'influence de l'église sur les mœurs. —

L'église chrétienne fondée en Russie par le prince Vladimir, ne pouvait tolérer un pareil ordre social. En même temps qu'elle apportait à la Russie la dictrine de l'amour et de la clémence chrétiennes, l'église la dota aussi des éléments de la civilisation byzantine. En évangélisant les païens, elle cherchait à améliorer leur vie. Sous l'influence du christianisme, tel ancien païen faisait du progrès, suivait l'Evangile et montrait de beaux exemples de moralité, et même d'abnégation. Suivant la tradition la nouvelle religion adoucit beaucoup le caractère du prince Vladimir lui-même qui devint aimable et clément. Parmi la droujina et les gens privés il y eut beaucoup de chrétiens pieux, qui vénéraient l'église, aimaient les livres et parfois abandonnaient les tentations de ce monde pour mener une vie ascétique au couvent. L'action de l'église sur les mœurs et les institutions russes se fit par sa hiérarchie et par les exemples des zélateurs de la nouvelle foi. Par sa prédication et par sa pratique religieuse, l'église monrait comment il fallait vivre et agir dans les affaires personnelles et dans les rapports sociaux.

L'église se mettait en devoir de rehausser l'importance du pouvoir des princes. Elle cherchait à guider les princes. « Tu es placé par Dieu pour châtier les méchants et pour être clément envers les bons », disait le clergé au prince Vladimir pour lui démontrer qu'un prince ne pouvait pas rester indifférent visà-vis du mal et des violences qui sévissaient dans ses terres, et qu'il devait y veiller à l'ordre. Ces vues résultaient de la doctrine selon laquelle le pouvoir princier, comme tout pouvoir temporel, était institué par Dieu et devait exécuter les volontés divines.

Mais puisque « tout pouvoir vient de Dieu » et que le prince « est le serviteur de Dieu » il doit être obéi et révéré. L'église exigeait des sujets du prince de lui témoigner de « l'amitié » sans jamais lui vouloir aucun mal et de voir en sa personne l'élu de Dieu. La Russie païenne avait une conception très grossière du rôle des princes. Ne voyant en eux que des konungs de leur droujina, qui recevaient une allocation pour les services militaires rendus au pays et que l'on pouvait chasser et même tuer lorsqu'ils déplaisaient (comme ce fut le cas d'Igor chez les Drevliané). L'église combattait ces vues et soutenait l'autorité des princes en les représentant comme souverains de par leur naissance et de par la volonté de Dieu. Lorsque les princes portaient eux-mêmes atteinte à leur prestige par des disputes grossières et des guerres civiles, le clergé prodiguait ses efforts pour les réconcilier et leur enseigner 1' « obéissance aux aînés » et le « respect des biens d'autrui ». De cette façon, le clergé traduisait en pratique les idées d'un ordre d'état régulier s'inspirant en ceci de l'exemple de Byzance, où le pouvoir royal était très exalté.

Ayant trouvé en Russie un nombre d'associations de clans, de tribus guerrières et urbaines, l'église elle-même, s'organisa en une association particulière; celle-ci se composait d'abord du clergé, ensuite de tous ceux que l'église protégeait et nourrissait, enfin de ceux qui servaient 1 église et en dépendaient. L'église protégeait et nourrissait ceux qui ne pouvaient s nourrir eux-mêmes : les mendiants, les malades, les malheureux. L'église donnait asile et protection à tous les izgoïs, qui avaient perdu la protection des associations et des unions laïques. Quand l'église

entrait en possession de villages peuplés d'esclaves, ces derniers, de même que les izgoïs, devenaient placés sous sa protection et travaillaient pour elle. L'église jugeait et administrait tous ceux qui en relevaient, d'après ses propres lois (leLivre-Timonnier) et d'après sescoutumes particulières; tous ce monde échappait ainsi à l'autorité du prince. Aussi faible, aussi insignifiant que fût l'homme qui lui appartenait, l'église le considérait chrétiennement — comme un homme libre. Dans l'idée de l'église tous étaient frères et il n'y avait devant Dieu ni esclave, ni maître. Dans l 'église l'esclavage n'existait plus. Les esclaves donnés à l'église devenaient personnellement libres, ils étaient seulement attachés à la terre de l'église sur laquelle ils vivaient et qu ils labouraient au profit de l'église. Ainsi l'église donnait à la société l'exenple d'une organisation nouvelle — meilleure et plus humaine qui permettait à tous les faibles et les malheureux de trouver aide et protection.

L'église contribua à l amélioration de la vie familiale et en général de toutes les relations sociales. D'après la loi canonique grecque, adoptée et confirmée par les premiers princes russes dans leurs « codes canoniques », les crimes et délits contre la religion et la morale ne relevaient pas de la juridiction des princes mais de celle de l'église. Le tribunal ecclésiastique jugeait premièrement : le sacrilège, 1 hérésie, la sorcellerie, les pratiques païennes. Deuxièmement, il connaissait de toutes les affaires de famille qui surgissaient entre maris et femmes, entre parents et enfants. L'église s'efforçait de faire disparaître de la vie de famille les coutumes et les merurs païennes : polygamie, achat et enlèvement de femmes, aban-

don de la femme par le mari, cruautésenvers la femme et les enfants etc. Appliquant dans ses tribunaux les lois byzantines plus civilisées que les rudes coutumes juridiques de la société païenne, le clergé aidait la formation de mœurs plus douces et d'un ordre meilleur en Russie.

C'est surtout contre les formes grossières de Vesclavage en Russie que s'éleva le clergé. Dans leurs sermons, allocutions et conversations, les représentants du clergé prêchaient activement aux maîtres d'être bons pour leurs esclaves et de se souvenir du fait qu'un esclave est aussi homme et chrétien. Il défendait de mettre à mort les esclaves, ou de les maltraiter. Danscertains cas,l'égliseexigeait directement aux maîtres la mise en liberté de leurs esclaves. Lorsqu'on lui faisaitdon d'esclaves, l'église leur donnait les mêmes droits dont jouissaient les hommes libres et les établissait sur des terres. Des propriétaires suivaient parfois ces exemples. Les cas étaient encore rares et les exhortations pieuses ne réussissaient pas à abolir l'esclavage, et tout de même le point de vue changeait et devenait plus humain. Maltraiter ses esclaves était considéré comme « un péché ». Si le fait n'était pas puni par la loi, il était déjà condamné par l'église et par conséquent devenait blâmable.

Telle était l'influence de l'église sur la vie de la communauté païenne. Elle atteignait tous les côtés de la vie sociale et savait contrôler l'activité politique des princes et l'existence privée des familles. Une circonstance surtout permettait à cette influence de s'exercer avec autant de force que d'énergie. Pendant que le pouvoir princier était encore faible en Russie et que les princes de Kiev devenus nombreux cher-

chaient eux-mêmes à démembrer l'état — l'église restait une et le pouvoir du métropolite s'étendait uniformément sur toute la terre russe. La véritable unité du pouvoir en Russie vint tout d} abor d de V église \ c'est ce qui donnait tant de force à son influence.

§ 14. L'instruction chrétienne en Russie. — Tout en transformant la vie sociale de la Russie, l'église déployait son activité civilisatrice. Cette activité était multiple. C'étaient d'abord les exemples pratiques de la nouvelle vie chrétienne que donnaient aux Russes des ascètes isolés et les confréries monastiques : leur haute portée civilisatrice est incontestable. C'étaient ensuite les lettres — aussi bien des traductions du grec que des compositions originales russes. Enfin, il faut attribuer un grand rôle civilisateur aux objets et monuments d'art que l'église créait en Russie avec le concours d'artistes grecs.

Les exemples de la vie pieuse ne se bornaient pas aux hommes d'église; il s'en trouva également parmi des laïques. Le chroniqueur dit que le prince Vladimir devint bon et charitable après sa conversion, qu'il s'occupa des pauvres et des infirmes et qu'il s'intéressa à la propagation de 1 instruction. Parmi ses fils il y en eut de très pieux. Dès les premiers temps après la conversion il se trouva dans le peuple russe des chrétiens dans l'acception la plus élevée du mot. Tel fut, par exemple, Hilarion, prêtre du bourg Bérestov (près de Kiev) qui fut sacré métropolite russe pour sa piété, sa science et son éloquence exceptionnelles. Tel fut le frère Théodore, supérieur du couvent de Petchersk à Kiev; frappé dès son enfance par la doctrine chrétienne il abandonne l'ai-

sance de sa maison paternelle pour mener une existence monacale très sévère et acquit la réputation d'ascète, d'écrivain et de prédicateur. L'influence de pareils hommes était considérable et bienfaisante pour la communauté russe. Autour d'eux se réunissaient les disciples et ainsi se formaient des communautés monastiques. Les anciens monastères ne ressemblaient souvent pas à ceux d'aujourd'hui. Les moines quittaient les villes pour se retirer dans les forêts sauvages où ils fondaient des colonies, n'ayant provisoirement ni églises, ni habitations emmurées. Les moines se nourrissaient du produit de leurs mains et souffraient de grandes privations, tant que leur communauté n'eut pas acquis une certaine réputation et par cela attiré de pieux pèlerins. L'existence simple, empreinte d'esprit nouveau de fraternité et de désintéressement personnel, remplie de labeur incessant, impressionnait grandement tous ceux qui vivaient en contact avec les moines. Ils les aidaient en leur construisant des chapelles, en donnant aux monastères des terres et des esclaves, en leur offrant de l'or et des objets précieux. La modeste communauté se transformait en un couvent riche et bien organisé, qui devenait le centre religieux et civilisateur de la contrée. Le monastère enseignait également le « respect du livre » et les procédés d'économie agricole. Des bibliothèques s'y créèrent et les études littéraires y prospérèrent; presque tous les grands écrivains de la Russie de Kiev sortirent de monastères. L'organisation monastique se faisait sur les modèles byzantins. L'église n'admettait pas l'esclavage et les travailleurs jouissaient de leurs droits civiques tout en restant attachés à la terre de l'église. Les lois grecques régissaient l'organisa-

FORMATION DE i/ÉTAT DE KIEV 525

tion économique des vastes terres monastiques. Leur administration devint un modèle pour les propriétés privées et même pour celles des princes.

Au début, la littérature chrétienne en Russie fut assez pauvre. Les livres apportés en Russie à la suite de l'évangélisation étaient des traductions bulgares de la Bible, de bréviaires, d'homélies, d'ouvrages historiques, du Nomocanon, etc. A l'ombre de cette littérature bulgare, une littérature russe poussa, se composant surtout de chroniques, de vies des saints, d'homélies et de prières. A peu d'exceptions près, ces écrits ne péchaient pas parun excès de science ou d'art littéraire. Les premiers écrivains de Kiev étaient simplement des gens sachant lire et écrire et possédant quelques lectures. Ils imitaient les ouvrages traduits sans trop se préocuper de science scolaire, ni de rhétorique. Néanmoins leurs œuvres exercèrent une influence sensible sur l'esprit des Russes anciens et aidèrent à l'adoucissement de leurs mœurs.

Finalement, le christianisme révolutionna les notions artistiques. La Russie païenne ne possédait pas de temples et se contentait de statues d'idoles. Le christianisme nécessita la construction de vastes églises en pierre dans les villes principales. A Kiev, la plus ancienne église en pierre était celle de l' A ssomption de la Vierge; on l'appela Dessiaiinnaya (église de la Dîme) puisque Vlamidir avait assigné à son entretien une dixième partie de ses revenus. D'autres églises en pierre furent construites à Kiev, à Novgorod et dans d'autres grandes villes russes. On les bâtissait sur des modèles byzantins avec une riche ornementation de mosaïques et de fresques. L'architecture et la peinture atteignirent à Kiev un développement considérable grâce à la construction des églises.

Simultanément les autres arts et métiers artistiques prirent un nouvel essor, l'orfèvrerie et l'émaillerie surtout. Les premiers artisans étaient naturellement des Grecs. Plus tard, des artisans russes se formèrent sous leur direction. Le chemin fut frayé à la formation d'un art national. Le dernier était encore empreint d'un caractère byzantin très prononcé et la science pour le désigner se. sert du terme « russo- byzantin ».

Page 1