‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 171 sur 180 · L'ETAT DE KIEV AU XP ET XII* SIECLES · texte numérisé non relu

L'ETAT DE KIEV AU XP ET XII* SIECLES

§ 15. Le prince Yaroslav le Sage. — Après la mort de Vladimir (1015), comme à la suite de celle de Sviatoslav, des discordes surgirent entre les princes. Sviatopolk, le fils aîné de Vladimir, monté sur le trône (stol) de Kiev chercha à exterminer ses frères pour s'assurer un pouvoir indivis. De ses cinq frères, il réussit à faire périr trois. Deux d'entre eux, les princes Boris et Gleb, n'esquissèrent aucune résistance et furent lâchement assassinés par surprise. Leur martyre et leur innocence excitèrent l'indignation générale contre Sviatopolk. Une pieuse vénération entoura la mémoire de ses deux victimes; l'église les canonisa. Le fratricide valut à Sciatopolk les surnoms de Caïn et de Maudit. . Le quatrième frère de Sviatoslav — Yaroslav qui se trouvait à Kiev sut se garer contre les attentats et avec une armée de Novgorodiens et de Variagues marcha contre son frère. Malgré l'aide que lui prêta le ro de Pologne (Boleslav le Brave) Sviatopolk fut battu et Yaroslov s'installa à Kiev. Sviatopolk périt en exil. Sa défaite et sa mort ne mirent point fin aux

troubles. Yaroslav avait encore un frère, Mstislav, gouverneur à Tmoutarakane. Une guerre éclataentre les deux frères, qui eut pour résultat le partage du pays. A Yaroslav échurent Kiev et les territoires à l'ouest du Dniepr; à Mstislav — Tchernigov et les territoires à l'est du Dniepr. Seulement après la mort de Mstislav Yaroslav put rétablir l'unité du pouvoir en Russie (1034).

Le gouvernement de Yaroslav lui acquit une grande renommée ainsi que l'amour de son peuple; il fut surnommé le Sage. Yaroslav aimait la lecture et collectionnait les livres. Il se fit traduire des livres grecs et rechercha des livres slaves. La Bibliothèque réunie par Yaroslav à l'église principale de Kiev, celle de Sophie, Sagesse Divine, était accessible à tous ceux qui désiraient s'y instruire. Au dire du chroniqueur Yaroslav « sema les paroles des livres dans les cœurs des hommes justes ». Il fondait des écoles, bâtissait des églises et exigeait du clergé d'instruire le peuple dans l'esprit de la nouvelle foi. Ce fut un grand civilisateur de la Russie.

Ce fut aussi un souverain puissant et habile, protégeant les frontières du pays contre les ennemis extérieurs. Il réussit à infliger une défaite écrasante aux Pétchénègues et à les chasser définitivement loin de Kiev (1034). Les masses principales des Pétchénègues passèrent dans la péninsule Balkanique; ceux qui restèrent dans les steppes russes sur les confins de l'état de Kiev reconnurent l'autorité des princes russes et furent pacifiés. Avec d'autres peuplades turques nomades, ils formèrent une population semi-sédentaire sur la rivière Ross (affluent droit du Dniepr) et depuis lors ont été connus sous le nom de « Bonnets Noirs » (Karakalpak) à cause

de leurs couvre-chefs en fourrure noire. L'importance de cette victoire de Yaroslav ne fut pas diminuée par l'insuccès de l'incursion qu'il fit en pays byzantin (1043). Elle provoqua une guerre qui dura trois ans et fut la dernière qu'il y eut entre la Russie et l'empire byzantin; elle se termina par la libération des Russes faits prisonniers par les Grecs lors de l'incursion de Yaroslav. .

Sous Yaroslav, l'état de Kiev gagna beaucoup en puissance et en prospérité. Les grandes richesses du monarque lui permettaient d'entreprendre de vastes et superbes constructions. A Kiev, il bâtit la remarquable église de Ste Sophie et plusieurs autres églises et monastères en pierre. De son temps, fut commencée à Novgorod la construction de l'église homonyme de Ste Sophie. Pour ses constructions, Yaroslav faisait venir de Grèce les ouvriers et les matériaux, sans se laisser intimider par la dépense. A cette époque là l'église de Ste Sophie à Kiev était l'un des plus beaux et des plus riches édifices de l'Europe entière. Sous Yaroslav, le commerce rattachait Kiev à presque tous les pays du midi et de l'ouest de l'Europe. Yaroslav envoyait ses ambassadeurs et ses marchands en Allemagne, en France, en Hongrie, en Pologne et dans les pays Scandinaves. Le prince de Kiev s'apparenta même aux souverains de pays lointains. Il était marié à une princesse suédoise Ingigerde (Irène); trois de ses fils avaient épousé des filles de princes allemands, ses filles furent mariées aux rois de France, de Hongrie et de Norvège; son quatrième fils Vsévolod avait pour épouse une parente de l'empereur de Byzance Constantin Monomaque. Ainsi sous le règne de Yaroslav, la Russie rentre au rang des Etats de l'Europe et la ville de Kiev acquiert

l'importance d'un grand centre européen, intermédiaire entre les marchés occidentaux et ceux de l' Orient.

§ 16. Ordre de succession après Yaroslav le Sage. —

L'unité du pouvoir réalisée par Yaroslav le Sage après de longues luttes disparut définitivement avec sa mort (1054). Sous ses fils et ses petits- fils, l'Etat russe perdait graduellement son unité et se morcelait en une série de provinces isolées. L'église unique et l'appartenance des princes à la même famille étaient les seuls liens qui unissaient encore les provinces. Les membres de la famille princière étant constamment en lutte entre eux-mêmes, les provinces qu'ils gouvernaient participaient à leurs discordes. Avec le temps, les dissensions ne faisaient que s'accroître. Le désordre politique eut pour résultat une décadence générale de la Russie de Kiev, décadence politique autant qu'économique. La Russie qui venait de vaincre les Pétchénègues ne put réunir assez de forces pour lutter contre un nouveau peuple nomade — les Polovtsi qui s'infiltrent dans les steppes méridionales à partir du milieu du xie siècle. Les Polovtsi surent profiter des discordes qui déchiraient la Russie : ils la dévastaient, ils entravaient le commerce, en coupant les communications entre le nord et le sud. La ruine et l'appauvrissement général furent les suites des luttes intestines et du brigandage des Polovtsi; peu à peu la Russie de Kiev s'étiola.

Vers le xme siècle, à peine 150 ans après la mort de Yaroslav, on voit l'état russe démembré et la ville de Kiev dépeuplée et appauvrie.

Une des causes d'un pareil désastre fut l'ordre de succession des princes, qui s'établit en Russie après Yaroslav. Suivant la tradition, c'est Yaroslav

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lui-même qui distribua les villes entre ses fils. Son fils aîné Izyaslav reçut Kiev et Novgorod, le puîné Sviatoslav eut Tchernigov, le suivant — Vsévolod s'établit à Péréyaslavl etc. Le frère aîné était reconnu comme le prince suprême, «grand-Prince», mais il n'était pas le seul à gouverner l'Etat. Les princes considéraient la terre russe comme appartenant à toute la famille princière. Le grand-prince, en tant que chef de famille régnait à Kiev, tandis que les autres princes par ordre de naissance se répartissaient dans les villes plus ou moins importantes et riches. Tous les princes gouvernaient leurs villes d'une façon indépendante et chacun d'eux étant fils de grandprince espérait lui-même devenir un jour grandprince lorsque ses frères aînés seraient morts et que lui-même serait devenu l'aîné de la famille.

Dans l'ordre de succession par droit d'aînesse, ce n'est pas son fils qui succédait au grand-prince, mais son frère puiné, et s'il n'y en avait plus, c'était son neveu aîné, c'est-à-dire le fils de son frère aîné. Donc, lorsque le grand-prince mourait à Kiev, il devait selon cette règle être remplacé par son frère qui régnait à Tchernigov, lequel, à son tour, était remplacé à Tchernigov par le frère de Péréyaslavl etc. La mort du grand-prince faisait avancer chacun des princes d'une place dans la direction de Kiev, «remonter en échelle » vers le grand-principat, jusqu'à ce qu'ils l'eussent atteint. Si un prince mourait sans avoir été grand-prince à Kiev, ses enfants perdaient leur droit à la succession dans la famille princière et étaient considérés comme « izgoï » n'ayant plus de part à la terre russe. Les fils de grand-prince quand celui-ci venait à mourir ne restaient plus à Kiev mais recevaient des mains du nouveau grand-prince des

provinces spéciales au même titre que 'les autres membres de la famille.

Telles étaient les règles de succession familiale reconnues par tous les membres de la famille princière. Elles étaient difficiles à suivre. Déjà les premiers successeurs de Yaroslav le Sage en vinrent aux disputes et aux guerres, n'ayant pu concilier leurs prétentions respectives. Le prince de Kiev Izyaslav, fils de Yaroslav, fut chassé de Kiev d'abord par les habitants et une seconde fois, — après son retour à Kiev, — par ses propres frères Sviatoslav et Vsévolod. Izyaslav alla quérir secours en Allemagne( auprès de l'empereur Henri IV et du pape Grégoire VII) mais sans succès. Sviatoslav se fixa à Kiev et y régna jusqu'à sa mort. A la mort de Sviatoslav, Vsévolod céda Kiev à Izyaslav; celui-ci redevint pour la troisième fois prince de Kiev et y mourut sur le trône grand-princier. Après lui Kiev passa à Vsévolod. Ajnsi les fils de Yaroslav régnèrent à Kiev dans l'ordre suivant : Izyaslav, Sviatoslav, Izyaslav, Vsévolod. Si Sviatoslav ne s'était pas emparé de Kiev par force, il n'aurait jamais été Grand-Prince, car il mourut avant son frère aîné Izyaslav.

Partant de cette idée, Izyaslav et Vsévolod considérèrent après la mort de Sviatoslav les fils de ce dernier comme izgoï et ne les admirent pas dans leur « patrimoine » Tchernigov. Une guerre civile éclata entre les princes et continua de longues années à travers le règne d' Izyaslav, de Vsévolod et du fils de Vsévolod — Sviatopolk II (qui étant l'aîné des neveux succéda à Kiev au plus jeune de ses oncles — Vsévolod). Dans cette guerre civile prirent part non seulement les fils de grands-princes (c'est-à-dire Sviatopolk — fils d' Izyaslav, Oleg et Yaroslav — les

deux fils de Sviatoslav, Vladimir Monomaque — fils deVsévolod),mais aussi d'autres princes izgoï, petits et arrière-petits-fils de Izyaslav le Sage, dont les pères étaient morts avant d'être parvenus au trône grandprincier. Il y avait plusieurs de ces princes izgoï : les grands- princes tantôt les deshéritaient complètement, tantôt leur donnaient des provinces pauvres, situées près des frontières. Pendant la guerre civile les izgoï cherchèrent à se faire justice par la violence et à récupérer ainsi leur part du territoire russe. Après de longues années de lutte, les princes décidèrent de régler leurs différends dans une assemblée générale et se réunirent en 1097 à Lubetch. Il y fut décidé que chaque prince garderait son « patrimoine ». Par conséquent, Sviatopolk resta à Kiev où avait été son père Izyaslav, les fils de Sviatoslav reçurent Tchernigov qui avait appartenu autrefois à leur père et Vladimir Monomaque eut pour son apanage Péréyaslavl qu'avait gouverné son père Vsévolod. Ainsi les fils de Sviatoslav furent rétablis dans leurs droits princiers. Quant aux autres princes - — izgoï — on les désintéressa par des terres aux confins sud-ouest de la Russie.

Les troubles ne cessèrent pourtant pas après cette assemblée, et les résolutions prises ne furent point exécutées. Lorsque le grand-prince Sviatopolk mourut à Kiev (1113) les habitants de cette ville ne voulurent pas accepter comme souverains les fils de Sviatoslav, qui étaient les aînés dans la famille princiére et se trouvaient à Tchernigov, mais invitèrent Vladimir Monomaque de Péréyaslavl. Les fils de Sviatoslav étaient considérés à Kiev comme les instigateurs des troubles, tandis que Monomaque était -aimé comme défenseur de Tordre et de la justice.

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Monomaque refusa d'abord d'aller à Kiev avant les princes aînés; mais l'insistance des habitants le décida à y consentir et c'est ainsi que le choix du peuple troubla l'ordre de succession familiale au trône grand-princier.

On aperçoit maintenant les causes de troubles politiques dans l'état de Kiev :

1° L'ordre de succession qui s'était établi après Yaroslav le Sage, était non seulement compliqué à l'extrême, mais aussi injuste envers les princes — izqoï; il y eut toujours des princes mécontents, désavantagés ou lésés dans leurs droits;

2° Les princes plus forts se permettaient souvent des violences et des injustices envers les moins puissants : c'est ainsi que le faible Izyaslav fut chassé de Kiev par ses frères, et les fils de Sviatoslav essuyèrent une offense de la part de leurs oncles;

3° La population qui souffrait à cause de discordes entre les princes, ne voulait pas leur reconnaître le droit d'aînesse et ne se soumettait pas toujours au prince de droit; les gens de Kiev chassèrent Izyaslav et n'acceptèrent pas les fils de Sviatoslav. Dans de pareilles conditions, la succession régulière des princes devenait naturellement impossible et l'ordre familial de transmission du pouvoir devait prendre fin.

§ 17. Vladimir Monomaque et le sort du trône de Kiev jusqu'en 1169. — L'élection de Vladimir Monomaque au trône de Kiev fut reconnue par le peuple qui l'aim it beaucoup et par les princes qui le redoutaient et l'estimaient simultanément. Lorsque il devint grand-prince, Monomaque était déjà âgé de 60 ans et était un prince riche et puissant. Il

savait gouverner d'une main ferme : tous les princes qui osèrent contrecarrer sa volonté furent sévèrement punis. Le grand-prince savait dompter les indociles et maintenir l'ordre dans le pays. De même il sut se rendre redoutable ux Polovtsi qui pendant son règne n'osaient inquiéter la Russie. Gela explique les sentiments d'affection et de dévouement que les Russes nourrissaient envers Monomaque. C'était le prince le plus estimé de son vivant et après sa mort. Le chroniqueur l'appelle « prince merveilleux », «clément au-dessus de toute mesure» et « plein de miséricorde ». Les œuvres de Monomaque que le chroniqueur transcrit dans ses annales font preuve des qualités personnelles de leur auteur. Ces œuvres sont « V Enseignement » rédigé à l'usage de ses enfants et « VEpîlre » adressée au prince Oleg Sviatoslavitch. Courageux et actif, modeste et honnête, pieux et charitable, Monomaque exhorte ses enfants à fuir la paresse, à travailler eux-mêmes sans compter sur les serviteurs; il leur dit d'être hospitaliers et larges; de croire en Dieu et de prouver leur foi par de bonnes actions, le repentir, les larmes et l'aumône; d'être fidèles aux serments prêtés, d'aimer la paix, de ne pas s'enorgueillir et de protéger les faibles. Dans sa lettre au prince Oleg, Monomaque lui reproche placidement d'avoir déclanché la guerre sans avoir cherché une entente amiable. Au cours de ces hostilités, périt un des fils de Monomaque (Izyaslav) et Monomaque prie Oleg de remettre en liberté la veuve de son fils.

L'installation de Vladimir Monomaque à Kiev avant ses parents aînés provoqua des discordes entre les diverses branches de la famille princière. Après la mort de Monomaque, Kiev ne revint plus à ses

frères, mais à ses fils, devenant ainsi la propriété de la famille des Monomacovitchi (descendants de Monomaque). Après le fils aîné de Monomaque, Mstislav, prince très doué (1125-1132), Kiev fut gouverné à tour de rôle par les frères de ce dernier. Tant qu'ils vécurent unis, leur pouvoir à Kiev resta fort; mais lorsque des dissentiments les partagèrent, les fils et petits-fils d'Oleg résidant à Tchernigov se levèrent contre eux et s'emparèrent à plusieurs reprises de Kiev. (Vsevolod Olgovitch s'y distingua le plus; s 'étant emparé de Kiev il réussit à le garder jusqu'à sa mort). Les Monomacovitchi, de leur côté, n'étaient nullement disposés à renoncer à la possession de Kiev et par cela à reconnaître l'aînesse des Olgovitchi. Une lutte longue et acharnée commença pour la possession de Kiev. Le succès final fut remporté par les descendants de Monomaque, Izya lav Mstislavitch et son fils (arrière-petit-fils de Monomaque), Mstislav Izyaslavitch. Tous les deux ressemblaient à leur ancêtre par leur courage guerrier. Izyaslav Mstislavitch surtout brilla par ses talents et sa bravoure : un des princes les plus populaires de la Russie méridionale, les chroniques en parlent en termes enthousiastes

Mais tout en remportant des succès sur les Olgovitchi, ces aînés des Monomacovitchi eurent à lutter contre leurs proches parents, les Monomacovitchi de la branche cadette. A cette dernière appartenait le fils cadet de Monomaque, Youri Dolgorouki (Georges « au long bras ») et le fils de ce dernier, André Bogolubski. Lorsque quelqu'un des Monomacovitchi aînés avait repris Kiev aux Olgovitchi, il voyait habituellement se dresser contre lui ses propres oncles Monomacovitchi qui, au nom de leur aînesse ten-

taient de s'installer eux-mcmes à Kiev. Ainsi l'oncle Youri Dolgorouki lutta contre son neveu Izyaslav Mstislavitch, et l'oncle André Bogolubski contre son neveu Mstislav Izyaslavtich. Finalement, Kiev échut à André Bogolubski (1169). Mais, vers cette époque, les conditions avaient tellement changé en Russie et Kiev tendait vers sa décadence d'une façon si évidente, qu'André ne voulut plus y résider et resta dans sa province préférée de Rostov-Souzdal. Kiev, pillé et brûlé par l'armée d'André fut confié à un des princes cadets, dévoué au grand-prince.

Tels furent les vicissitudes du trône de Kiev. Il fut la proie de conflits incessants, causés par l'impossibilité de concilier les conceptions de l'ordre familial avec le véritable ordre d'état. Les princes étaient incapables d'élaborer un plan régulier de succession du pouvoir et de concilier les prétentions des diverses branches de la famille princière; ils cherchaient donc le plus souvent à résoudre leurs disputes par les armes et s'engageaient dans des guerres civiles (kotory et koromoly), au cours desquelles ils dévastaient le pays et épuisaient leurs forces ainsi que celles de toute la population. Il devint manifeste pendant les luttes pour la possession de Kiev au xne siècle que la famille princière s'était démembrée et que son unité avait fait place à l'existence de plusieurs branches hostiles entre elles et formant en quelque sorte des dynasties séparées. Chacune de ces branches possédait son « patrimoine ». Les Olgovitchi avaient Tchernigov, la terre de Seversk et la province de Riazane; les Monomacovitchi aînés avaient Smolensk, Péréyaslavl et les terres de Rostov-Souzdal. A Polotsk, gouvernait depuis les temps de Saint- Vladimir une lignée de princes particulière, issue d'Izyas-

lav, fils de Vladimir, et de sa femme païenne Rognéda. Toutes ces diverses branches de la famille princière voulaient posséder Kiev — capitale de ce qui ne formait autrefois qu'un seul Etat — et se l'arrachaient de force les uns aux autres. Au milieu de ces hostilités générales, le prince de Kiev ne pouvait naturellement plus rester souverain unique et compter sur la soumission et l'obéissance des autres princes. Il n'était obéi ni par les princes, ni par les villes. Chaque famille de princes trouvait dans son aîné son « grand-prince » particulier. Chaque grande ville, ne voulant pas devenir la proie des discordes princières, cherchait à arranger ses affaires à sa façon et à passer avec son prince une convention qui la garantirait contre l'arbitraire de ce dernier. L'état tombait en décadence, s'appauvrissait et s'affaiblissait. Au lieu d'une seule Russie, il s'était formé un nombre de provinces (volost) isolées et hostiles entre elles.

§ 18. Luttes avec la steppe et décadence de l'état

de Kiev. — Le désordre politique était le malheur de la Russie Kiévienne. Le voisinage des nomades vint s'y ajouter. Les Pétchénègues qui inquiétaient le pays avaient été vaincus et chassés de Kiev par Yaroslav le Sage (1034). Bientôt après ils quittèrent tout à fait les steppes russes pour passer dans la péninsule Balkanique. Mais un nouveau peuple nomade, plus fort et plus remuant vint de l'Asie pour remplacer les Pétchénègues. En 1061 les Polovtsy attaquèrent les Russes pour la première fois et dès lors ce ne fut qu'une suite de leurs incursions

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