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et brigandages. Ils attaquaient par surprise les villes et les villages, les pillaient et les brûlaient, tuaient les habitants ou les emmenaient en captivité. Ils employaient ces prisonniers comme esclaves ou les vendaient en esclavage en Grimée, d'où ceux-ci étaient transportés dans divers pays de l'Europe et de l'Asie. Dans le cas le plus favorable, les prisonniers, après de longues souffrances, étaient rachetés par leurs compatriotes ou réussissaient à s'évader. Les incursions des Polovtsy en Russie étaient si fréquentes, qu'on ne saurait les énumérer; on en compte une cinquantaine de plus considérables au cours de 150 ans (1081-1210). Les provinces méridionales de la Russie, voisines des steppes, souffraient le plus : celles de Kiev, de Péréyaslavl, de Tchernigov (Séverski) etc. Plus il y avait ici de discordes intérieures, plus les Polovtsy y pénétraient facilement et librement. Quelquefois, les princes eux-mêmes mêlaient les « païens » à leurs disputes et leur montraient le chemin en Russie, en sollicitant leur aide armée, en les lançant contre leurs ennemis, princes russes comme eux-mêmes.
Mais généralement, les princes soucieux de protéger la population russe luttaient dans la mesure de leurs forces contre les Polovtsy. Gomme autrefois contre les Pétchénègues, ils construisaient des fortifications le long des frontières. Un rempart continu muni d'un fossé, s'étendait sur des dizaines de kilomètres dans la steppe, empêchant l'accès aux terres russes. On ne pouvait le franchir que par des portes spéciales défendues par des bourgs fortifiés où se trouvait toujours une garde. Lorsque les Polovtsy réussissaient d'une façon quelconque à franchir le rempart, la population cherchait abri dans ces bourgs et s'y
retranchait jusqu'au départ de l'ennemi. En même temps, les princes maintenaient sur leurs frontières des détachements armés pour veiller à la steppe. Tantôt ces détachements se composaient de Pétchénègues pacifiés et de «Tores» («Bonnets Noirs ») que l'on établissait exprès dans la steppe sur les confins du pays où ils conservaient leur mobilité et leur hardiesse et pouvaient d'autant plus effectivement combattre leurs ennemis invétérés, nomades comme eux. Tantôt les princes gardaient la frontière avec leurs propres droujinas. A part ces mesures défensives, les princes russes tentaient parfois eux-mêmes de prendre l'offensive: ils attaquaient les Polovtsy dans leurs campements afin de leur inspirer la peur, de les éloigner des confins de la Russie et de dégager les voies commerciales, qui traversaient la steppe avant d'aboutir aux mers méridionales. Monomaque se distingua surtout parmi les princes par son talent de transporter la guerre dans les territoires des Polovtsy sans attendre leurs attaques. Il tâchait de réconcilier les princes hostiles et d'unir leurs forces contre l'ennemi commun. Pour cela, il convoquait des réunions de princes où il les exhortait à marcher contre la steppe et ses « païens ». L'assemblée de Dolob (sur le lac de ce nom, près de Kiev) est une des plus fameuses : c'est là que Vladimir gagna le grand- prince Sviatopolk Izyaslavitch au plan d'une campagne contre les Polosvty. Cette campagne eut pour résultat l'anéantissement des forces polovtsiennes (1103). Malheureusement les discordes incessantes entre les princes qui reprirent après Monomaque, permirent aux Polovtsy non seulement de se remettre de leurs défaites, mais de se fortifier de plus en plus. Leur pression sur les pro-
vinces frontières augmenta,; les offensives des princes russes contre eux eurent moins de succès et devinrent plus rares. Ainsi la campagne dans les steppes polovtsiennes entreprise en 1185 par les princes de Séversk Igor et Vsévold (petits-fils d'Oleg de Tchernigov) se termina par une débâcle où ils furent faits prisonniers. Les détails de cette campagne désastreuse sont rapportés par la chronique et chantés dans le fameux « dit » épique (Slovo) sur « l'armée d'Igor». La défaite des droujinas russes dans les steppes lointaines, la captivité de plusieurs princes et l'heureuse évasion d'Igor, tous ces épisodes impressionnaient l'imagination des Russes. La Russie voyait la raison de l'échec dans l'absence d'accord et de paix entre ses princes. L'auteur du « Slovo » se lamente amèrement de cette calamité et exhorte les princes à la paix et à l'unité. Mais ces prêches ne servaient à rien, les princes continuaient à ne pas s'entendre entre eux et les Polovtsy serraient la Russie de plus en plus près. La province de Péréyaslavl, la plus voisine des steppes, fut dans la seconde moitié du xne siècle presque entièrement occupée par les Polovtsy, qui ne la dévastaient plus en passant, mais s'y étaient assez solidement établis. Les routes à travers les steppes se trouvaient entièrement au pouvoir des nomades. La Russie perdit ses possessions sur la mer d'Azov (Tmoutarakane) car toutes les voies de communication avec elles étaient coupées par les Polovtsy. Très difficilement les marchands russes parvenaient à la mer Noire; le commerce entre la Russie et la Grèce baissa de plus en plus et finalement cessa tout à fait. Ceci détermina la décadence de Kiev. Isolé par les nomades de la mer Noire et de la Caspienne, Kiev ne pouvait plus
servir d'intermédiaire dans le commerce de l'Europe avec l'Orient. Vers cette époque, grâce aux croisades, d'autres voies s'étaient ouvertes, celles partant du bassin de la Méditerrannée. Kiev s'étiola et s'appauvrit. La population des provinces de la Russie méridionale ne trouvait ni sécurité, ni gagne-pain au milieu de guerres civiles et de pillages incessants. Graduellement elle quittait ses terres et s'en allait s'établir plus loin des steppes, au nord ou à l'ouest. Ainsi s'accomplissait la décadence progressive de l'état de Kiev qui avait perdu son unité politique et son animation commerciale.
§ 19. Organisation des « volosts «ou provinces
de l'état Kiévien. — Gomme on l'a vu, l'état de Kiev s'était formé au ixe siècle de diverses « volosls » ou principautés (kniajésivo), gouvernées par des princes slaves ou variagues que les princes de Kiev avaient assujettis ou exterminés. Tant que ces princes conservaient l'unité du pouvoir, les provinces restaient en subordination et étaient administrées par des gouverneurs (possadnik) envoyés par Kiev. La charge de gouverneur était tenue par les fils du grand-prince de Kiev ou par les hommes de la droujina. Mais lorsque la famille princière s'était multipliée et démembrée en branches isolées, et l'unité du pouvoir rompue, chaque ville de quelque importance eut sa propre dynastie de princes. Ils n'étaient pas tous prêts à obéir au prince de Kiev. Souvent leur opposition était spécialement dirigée contre le grand-prince de Kiev, dont ils s'efforçaient de se rendre indépendants. Peu à peu, les liens qui rattachaient les provinces à Kiev faiblirent; au xne siècle, l'Etat de Kiev se transforma de nouveau en une
série de communes ou de provinces. Les plus importantes étaient : celles de Kiev, de Tchernigov-Séversk, de Volynie, de Galicie, dans la Russie méridionale; celles de Polotsk, de Smolensk, de Novgorod, de Rostov-Souzdal et de Mourom-Riazane, dans la Russie septentrionale.
Au centre de chacune de ces provinces se trouvait une ville principale, « aînée » ou « grande », à laquelle étaient soumises la province et les villes « cadettes », ces « faubourgs » de la ville aînée. Selon l'expression du chroniqueur, « d'abord les Novgorodiens et ensuite les gens de Smolensk, de Kiev, de Polotsk et de toutes les provinces se réunirent en vétché (assemblée populaire) comme en un conseil et ce que les aînés décidaient, à cela s'en tenaient les faubourgs ». L'institution du vétché existait depuis un temps immémorial dans les unions familiales et les communautés. Lorsque les communes existaient isolément, elles se gouvernaient par le vétché : le vétché invitait le prince et débattait les conditions avec lui; le vétché procédait à l'élection des « anciens » pour la gestion des affaires communes; le vétché dispensait la justice à ses concitoyens, déclarait les guerres et concluait la paix avec les voisins. Lorsque la dynastie de Kiev eut soumis à son pouvoir les autres communes, l'activité du vétché se trouva naturellement réduite : il n'eut plus à s'occuper que d'affaires locales. Mais lorsqu'au xne siècle, la dynastie de Kiev se fut affaiblie par les guerres civiles, les vétchés des provinces recouvrèrent leur indépendance primitive. Ils passaient des contrats avec les princes, invitaient les princes qui leur étaient agréables et ne laissaient pas entrer dans leurs villes ceux qui leur déplaisaient; ils exerçaient leur influence
sur le cours des disputes entre les princes, en exigeant que la paix fût faite ou en déclanchant la guerre contre les princes hostiles à leur ville. Pour la gestion des affaires de la ville, le véiche choisissait des « anciens » d'entre ses propres hommes. Le plus impor. tant parmi les « anciens » était le tyssiatski (commandant de mille). Le tysialski se trouvait à la tête de la milice de la ville qui s'appelait tyssiatcha (mille); sous ses ordres étaient les chefs des détachements moins importants : les sotskis (commandants de cent ) et les dessiatskis (commandants de dix). Quand les princes étaient forts et jouissaient d'un pouvoir assez grand dans les provinces, c'était eux qui nommaient le tyssyaiski; lorsque leur pouvoir périclitait, le droit d'action du tyssiatski passait au vétchê. Le vétché des villes « aînées » s'arrogea le droit d'envoyer ses gouverneurs (possadnik) dans les villes vassales; et quelquefois, comme, par exemple, à Novgorod il élisait son gouverneur (possadnik) pour la ville principale, indépendemment du prince et de ses subordonnés. Ainsi le gouvernement par l'organe du vétché s'affermit dans les villes et les princes furent réduits â' compter avec lui et quelquefois à le combattre.
La constitution intérieure du vétché est fort peu connue, car il ne subsiste aucun document de ces assemblées. Généralement au son de la cloche, tous les adultes libres de la ville se rendaient au vétché; s'il se trouvait dans la ville des hommes venus des villes « cadettes » ils s'y rendaient aussi. L'affaire était exposée au vétché par le prince, si c'était lui qui le convoquait ou par les « anciens de la ville », c'est-à-dire les autorités municipales qui formaient un conseil particulier. Le vétché faisait connaître son
vote par acclamation. Pour arriver à une décision, il fallait que tous le monde se rangeât au même avis; on ne comptait pas les voix, mais d'une façon approximative on se rendait compte s'il n'y avait pas d'opposition marquée à l'avis prépondérant. Si les objections étaient bruyantes et opiniâtres et si la minorité ne voulait pas se soumettre à la majorité, l'affaire en venait aux disputes et à la lutte ouverte et la minorité était réprimée paria force. Il n'y avait pas de terme fixe pour la réunion du vétché; on le « sonnait » quand c'était nécessaire. La place publique servait généralement de lieu de réunion.
Le pouvoir des princes s'exerçait dans les villes parallèlement à celui du vétchê. Gomme à l'époque ancienne de paganisme, le prince était surtout le protecteur militaire de la commune ou de la province, ce qui lui valait un « tribut » que ces dernières lui payaient. Avec sa droujina il se mettait à la tête de la milice locale et la menait contre l'ennemi. En temps de paix, le prince participait au gouvernement de la commune : il jugeait les affaires les plus importantes, laissant les autres à ses subordonnés (les « tiounes ») ; il dirigeait l'activité du vétché, le faisant convoquer et lui soumettant les affaires; il entrait en communication avec les communes voisines et les souverains étrangers au sujet d'affaires politiques et commerciales. Tout ce que le prince faisait, se faisait en commun avec sa droujina. Celle-ci se composait de deux parties : la droujina supérieure et la droujina inférieure. A la première appartenaient les boyars et les mouji (« hommes », v iri), serviteurs libres et même nobles; à la seconde, les gridi et les oiroki, guerriers et travailleurs asservis entièrement ou partiellement. De sa droujina
supérieure le prince formait sa douma, conseil pour les affaires d'état; à cette douma étaient quelquefois invités les « anciens » de la ville. C'est dans la droujina que le prince choisissait des juges, des fonctionnaires et des possadniks pour les villes. Le prince n'entreprenait rien d'important sans ses boyars car ces derniers ne se trouvaient à son service que conditionnellement et pouvaient lui refuser leur aide dans une affaire qu'il aurait entreprise sans les consulter. Ils pouvaient quitter un prince pour passer chez un autre et cela n'était nullement considéré comme une trahison. Chaque boyar avait sa droujina particulière, souvent très nombreuse, et possédait des terres; cela lui valait beaucoup d'estime dans la société. La droujina inférieure dépendant entièrement du prince et formait sa domesticité et son armée. Plus la droujina était nombreuse, plus le prince était puissant. C'est pourquoi les princes la soignaient beaucoup, attiraient chez eux les boyars et les serviteurs et veillaient à leur bien-être pour se les attacher plus fortement. Le tribut de leur province et les taxes perçues sur les jugements rendus étaient employés par les princes principalement à l'entretien de la droujina, dont l'effectif se montait quelquefois à un millier d'hommes.
§ 20. Composition de la population dans la Russie de Kiev. — Ceux qui servaient le prince et composaient sa droujina formaient une classe à part dans la population Kievienne. Cette distinction datait de l'époque variague lorsque les princes avec leurs droujinas variagues n'étaient que des étrangers parmi les Slaves russes. Etre au service du prince était
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considéré comme très honorable et les membres de la droujina jouissaient d'une haute position sociale. Seulement au service du prince on pouvait devenir boyar, c'est-à-dire entrer dans les rangs de l'aristocratie. Le reste de la masse delà population kiévienne se divisait comme à l'époque païenne en deux classes principales : hommes libres et esclaves. La vie urbaine et l'activité commerciale s' étant développées, on commença à distinguer parmi les hommes libres les citadins et les villageois. Les citadins (gradskié liudi) à leur tour se divisaient en « meilleurs » c'est-àdire riches et en « moindres » ou « noirs » c'est-à-dire pauvres. Suivant leurs occupations, ils étaient marchands ou artisans. La population villageoise s'appelait smerds. C'étaient des hommes libres possédant chacun un lopin de terre et un ménage. Si un smerd s'engageait chez un autre propriétaire pour travailler sur sa terre en se servant de son bétail et de ses instruments de labour, il n'était pas considéré comme entièrement indépendant et devenait un zakoup. Même dans ce cas- là, il n'était pourtant pas un esclave; un zakoup pouvait redevenir smerd en désintéressant le propriétaire et en reprenant le ménage à son propre compte. Les smerds vivaient en communes (qui s'appelaient verv ou pogost) et qui payaient des impôts (dane) au prince. A côté de cette population subordonnée aux princes et aux vétchés, il y avait une classe des gens rattachée à l'église et subordonnée au métropolite : le clergé, les couvents, les izgoï et les travailleurs de l'église (stradnyé liudi). L'esclavage continuait à exister comme par le passé. On continuait à vendre et à acheter des esclaves, à réduire en esclavage les prisonniers et les débiteurs insolvables; l'esclavage n'avait pas de terme et les
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enfants des esclaves devenaient esclaves eux-aussi. L'influence du christianisme adoucissait les relations entre les maîtres et leurs esclaves, mais n'arrivait pas à abolir cette institution. Dans les villages des boyars, tous les travailleurs étaient habituellement des esclaves (tchélade). C'est eux qui labouraient la terre de leur seigneur et assuraient la marche de son ménage.
§ 21. La « Rousskaya Pravda » et progrès de civilisation dans la Russie de Kiev, i — La civilisation dans la Russie de Kiev avait fait de grands progrès depuis l'époque païenne (§ 12). Dès l'époque de St. Vladimir et deYaroslav le Sage, les princes avaient continuellement manifesté le désir d'améliorer les coutumes dans leur état et de créer des lois qui assureraient l'ordre et l'équité. Suivant la chronique, St- Vladimir, sousl'influence du métropolite commença à poursuivre sérieusement les brigands; évidemment, il ne considérait plus le brigandage comme une offense contre des particuliers, mais comme un crime envers l'état. La tradition veut que Yaroslav le Sage eût été le premier à créer enRussie un code écrit de lois connu sous le nom de Rousskaya pravda « Justice Russe ». Après Yaroslav, ce code fut vraisemblablement complété et remanié par des personnes privées qui y introduisaient les « lois » et les « règlements » des fils et des petits-fils de Yaroslav. La Rousskaya Pravda servait de manuel aux juges laïques ainsi qu'à ceux des tribunaux ecclésiastiques. Elle avait été composée dans l'intention de restreindre d'abord et d'abolir ensuite totalement la coutume barbare de la « vendetta » et de substituer aux représailles privées pour injure ou meurtre le châtiment
fixé par le tribunal. Dans sa version primitive, la Bousskaya Pravda reconnaissait le droit de vengeance non pas à toute la famille, mais seulement aux plus proches parents de la victime. Plus tard nous y trouvons une loi édictée par les fils de Yaroslav, par laquelle toute vengeance était interdite; elle était remplacée par une vira (amende perçue par le prince en punition du crime) et le golovnitchesivo (indemnité au profit des parents de la victime). En même temps que ces deux amendes pour meurtre, la Rousskaya Pravda en fixait d'autres pour toute injure par voie de fait et toute insulte. Dans ces derniers cas il fut aussi défendu de se venger. Toutes les sommes à percevoir furent fixées en grivnas d'argent ou kouns. Le mot koun désignait la monnaie ancienne consistant en fourrures précieuses, et qui se donnait en échange d'autres marchandises. Plus tard à la place des kouns — fourrures, on employa l'argent; on en fondait des lingots d'un poids déterminé et on s'en servait comme de monnaie. De pareils lingots appelés grivnas pesaient généralement de 48 à 36 zolotniksj c'est-à-dire de 614 à 460 grammes. La plus grande vira — de 80 grivnas — était perçue pour le meurtre d'un membre de la droujina, 50 grivnas pour celui d'un homme libre et 20 grivnas pour celui d'une femme. C'étaient de grosses sommes pour l'époque. De cette façon, la loi s'efforçait de mettre un terme aux violences et de substituer à la coutume grossière de la vengeance personnelle le châtiment infligé par le gouvernement et la justice rendue par le tribunal. Pareillement la RousskayaP ravda protégeait lesbiens privés contre les vols et les pillages en instituant diverses peines pour ces délits. Les esclaves (tchélade) étant consi-
dérés comme la propriété de leurs maîtres, la loi conférait à ces derniers un grand pouvoir sur les esclaves et édictait des peines sévères pour le vol d'esclaves à leur propriétaire, pour la fuite des kholops et pour le recel d'esclaves fugitifs. Par cela, la loi semblait consolider l'esclavage, faisant ainsi une concession à la coutume très répandue dans le pays. Mais dans son ensemble, la Rousskaya Pravda porte un témoignage de ce que les bases d'un ordre social régulier avaient été jetées dans la Russie de Kiev et que les mœurs païennes avaient cédé sur beaucoup de points à l'influence du christianisme et de la culture byzantine qui est venue accompagner la nouvelle foi.
Il faut noter encore un côté important du progrès de la civilisation dans la Russie du xiie siècle. En même temps que se rompait l'unité de l'Etat russe et que les provinces méridionales tombaient en décadence économique, on voyait naître peu à peu le sentiment national et la conscience de l'unité nationale. Des princes appartenant à des branches différentes de la dynastie au milieu de leurs querelles se souvenaient de l'unité de leur famille; ils disaient qu'ils étaient « petits-fils du même grand-père » et que leurs possessions ne formaient qu'un seul territoire .Les habitants de diverses provinces se rendaient compte que ces provinces n'étaient que les parties d'une « Terre Russe » unique et ils étaient prêts à l'heure du danger à sacrifier leurs vies pour toute cette terre. Le chroniqueur qui écrit sa chronique à Kiev, voulait expliquer dans son ouvrage quelles furent les origines de la « Terre Russe ». Il comprenait par là que Kiev, sa ville natale, n'était pas seulement le centre de la province de Kiev mais
aussi de toute la grande et unique terre russe. Le barde du « Slovo » raconte la campagne et la défaite des princes de Séversk, - province située près de la frontière du pays; mais il appelle souvent les princes et leur droujinas « Russes », « armées russes »; par amplification, il parle même de « la Terre Russe ». Selon son expression, lorsque Igor fut fait prisonnier il fut pleuré non seulement par sa province de Séversk mais par toute la Terre Russe; c'est cette dernière également qui gémit en se souvenant de ses premiers princes du temps desquels il n'y avait pas de guerres civiles. L'amour de leur terre, la conscience de son unité, la pitié et l'amertume à la vue de ces souffrances, infligées par les discordes des princes et les incursions des Polovtsy « païens », voilà les sentiments dont étaient pénétrés les Russes dans toutes les provinces russes. Ils font un chaleureux appel à leurs princes pour qu'ils « ne forgent pas leur propre perte », ne cherchent pas à augmenter leurs provinces particulières, ne s'opposent pas à leurs aînés, en somme qu'ils vivent en paix entre eux.
L'activité des premiers princes variagues réunit en un seul Etat les tribus des Slaves russes. Mais cette unification n'était qu'un assemblage purement extérieur de provinces étrangères les unes aux autres. Les relations avec la Byzance amenèrent la diffusion du christianisme en Russie et la fondation de l'église orthodoxe dans le jeune Etat russe. La religion nouvelle et la culture byzantine qui la suivait furent des puissants facteurs dans la vie intérieure de la Russie et servirent à resserrer les provinces russes par des liens de civilisation. L'unité de l'état fut détruite par les discordes de la famille princière; mais les
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liens de culture commune étaient solides et ils relièrent les tribus russes en un seul peuple conscient de son unité. C'est là la principale signification historique de la période Kiévienne dans l'histoire russe.