CHAPITRE II
§ 23. Formation de nouveaux centres en Russie et apparition de nouveaux ennemis extérieurs au XIIIe siècle. — Vers la fin du xne siècle, la décadence de Kiev devint tout à fait manifeste. Cette ville superbe qui provoquait l'étonnement et l'admiration des étrangers par sa richesse et sa beauté s'appauvrit et se dépeupla. La population de Kiev et des provinces Dnéproviennes qui l'entourent, chercha d'autres lieux où elle pourrait être à l'abri des dévastations polovtsiennes et des guerres civiles. Elle s'en allait le plus souvent à l'ouest : dans la direction des Carpathes, ou au nord : dans la région forestière des Viatichi, et plus loin dans le pays « outre-forêts » sur la moyenne et la haute Volga. Sur les plateaux montagneux des Carpathes et dans les forêts de la Volga les nomades n'étaient plus à craindre : ils ne pénétraient pas jusque-là; les discordes des princes n'y étaient pas à redouter non plus, car ces derniers se disputaient la possession du centre de l'état Kievien et non pas celle des provinces frontières.
Sur les confins de la terre russe vers le xme siècle se forment les trois centres différents qui vont remplacer le vieux Kiev et autour desquels va se concentrer peu à peu la nation russe. Ce sont : « le Sei-
gneur Novgorod-le-Grand » qui devient un état séparé et indépendant; ensuite la nouvelle ville de Vladimir, fondée dans les terres de Rostov-Souzdal; enfin la ville de Galitch sur le Dniestr. Le plus solide d'entre eux devint Vladimir autour duquel s'amorça l'unification des tribus russes du nord; et le moins solide fut Galitch qui succomba bientôt à la domination étrangère. Pendant que Kiev tombait graduellement en décadence, ces villes croissaient, gagnaient de force, s'enrichissaient et attiraient vers elles la population. A Novgorod, se développa le système des vélchés, qui l'amena à l'organisation républicaine. A Vladimir s'affirma le pouvoir autocratique du prince. A Galitch les boyars acquirent une très grande influence sur les affaires d'Etat. Toutes ces forces politiques — le vétché, le prince et les boyars — se trouvaient dans l'état de Kiev dans une position d'équilibre instable, luttant entre elles et par cela faisant un tort immense à la terre russe. Dans chacune des nouvelles provinces, une seule de ces forces, ayant refoulé les deux autres, s'était mise à la tête de l'organisation gouvernementale. C'est pourquoi, l'histoire de chacun des nouveaux états qui avaient remplacé celui de Kiev suivit un cours particulier, et les sorts respectifs de ces états s'en trouvèrent fort différents.
A peu près vers la même époque où de nouvelles capitales surgissaient à la place de Kiev, c'est-à-dire au commencement du xme siècle, la Russie vit paraître de nouveaux ennemis. De nouveaux nomades, les Talars venus du sud-est remplacèrent les Polovtsy; ils s'abattirent sur la Russie, la dévastèrent et la subjuguèrent. Au nord-ouest, près de la Baltique, les Allemands, qui avaient fondé des colonies
aux embouchures de la Dvina Occidentale, du Niémen et de la Vistule esquissèrent un mouvement contre la Lithuanie et la Russie. Encore plus au nord sur le golfe de Finlande et sur la Neva parurent les Suédois, qui se mirent à inquiéter les terres novgorodiennes. Sous la pression des Allemands, les Lithuaniens vinrent en branle : ils s'unirent plus solidement entre eux et commencèrent a attaquer les provinces frontières de la Russie. Sous les coups de ces multiples ennemis, les Russes durent installer chez eux l'ordre nouveau. Novgorod tint bon contre les Allemands et les Suédois et conserva son indépendance. Mais les provinces du sud-ouest — le Podnéprovié (terres bordant le Dniepr) — furent conquises d'abord par les Tatars et ensuite par les princes lithuaniens. La Russie orientale dévastée par les Tatars resta longtemps sous leur joug. Dans ces nouvelles conditions pénibles, le peuple russe dut déployer de grands efforts rien que pour survivre et subsister : il dut lutter pour son existence même. Les héros populaires de cette époque sont justement ceux parmi les princes qui surent unir les forces de la nation dans cette lutte et qui furent les bons travailleurs pour la cause de la terre russe. Tels furent le prince Alexandre Nevski, dans la Russie du nord; le prince Daniel Galitski dans la Russie méridionale et le prince Dovmont, un Lithuanien naturalisé, à Pskov. La terrible époque vécue par la Russie au xine siècle forme la période transitoire entre l'histoire de l'état de Kiev et celle des états qui le remplacèrent, c'est-à-dire, de l'état de Novgorod, de la principauté de Vladimir et de celle de Lithuanie.
LA RUSSIE NOVGORODIENNE
§ 23. Novgorod-le-Grand et son pays. — Novgorod est situé sur les deux rives du Volkhov, près de son issue du lac d'Ilmène. La ville occupa, au milieu des marais et des plaines, les élévations sur les bords de la rivière, les plus rapprochées du lac. Sur la rive droite du Volkhov se trouvait « le côté marchand » de la ville; sur la rive gauche, « le côté de Sainte-Sophie ». Le premier devait son nom à la grande place où se tenaient les marchés et aux entrepôts et magasins qui s'y trouvaient; tout le « côté marchand » se divisait en deux quartiers (konets « bouts »). L'autre côté devait son nom à la fameuse église de Sainte Sophie, construite par Yaroslav le Sage, qui s'érigeait dans son centre. De ce côté-ci il y avait trois « bouts » de la ville, et au milieu une forteresse intérieure, le détinets (autrement kremle). On pense que primitivement, les « bouts » de la ville avaient été des bourgs isolés qui plus tard s'unirent pour former une seule ville avec un marché commun et un détinets au centre. Durant toute l'histoire de Novgorod, ces « bouts » conservèrent leur indépendance intérieure et eurent chacun leur autonomie. Ainsi le « Seigneur Novgorod-le-Grand » était formé de cinq « bouts », Conformément à ces cinq quartiers de la ville toute la province de Novgorod était partagée en 5 cantons, qui s'appelaient piatina (« cinquièmes »). Autour du lac d'Onega (et jusqu'à la mer Blanche) était située la piatina d'Obonéga; autour du lac de Ladoga (et jusqu'au golfe de Finlande), celle de Vode. La piatina de Chélone (le
long de la rivière Chéloneï se trouvait au sud-ouest de Novgorod et du lac d'Ilmène; celle de Déreva à leur sud-est. Ces quatre piatina se rapprochaient par leurs frontières de la ville même de Novgorod. La cinquième, celle de Béjetsk se trouvait très loin à l'est de Novgorod, sur la ligne de partage des eaux de la rivière Msta et des affuents de la Volga. Les cinq piatina formaient le territoire de l'Etat de Novgorod. Plus loin au nord-est, le long des rivières Onega, Dvina Septentrionale, Mérène, Pétchora et sur tout le littoral de la mer Blanche s'étendaient les terres vassales de Novgorod : Zavolotchié (sur la Dvina Septentrionale), Tré ou la terre de Tersk (au nord de la mer Blanche), Pétchora (sur la rivière Pétchora), Perm (sur la rivière Vytchegda), Viatka (sur la rivière Viatka) et d'autres encore. De môme que dans l'ancienne Rome, le territoire qui formait l'Etat était l'Italie et toutes les terres en dehors d'elle formaient des « provinces » (praedium populi romani), à Novgorod-le-Grand, le territoire de l'Etat était formé des pialinas et les autres « terres » étaient des provinces vassales exploitées par les Novgorodiens. Telle était la composition des possessions territoriales de Novgorod à l'époque de sa prospérité xine-xive siècles). Le maître de ces terres était « Novgorod-le-Grand », la ville « aînée » avec toute sa population libre. Les Novgorodiens appelaient leurs territoires « terre de la Sainte-Sophie » identifiant leur état à leur église principale, le sanctuaire commun à tout le peuple. Les villes vassales étaient appelées « faubourgs » (prigorod) de Novgorod; ehes se trouvaient toutes dans la partie occidentale de leurs domaines (à l'ouest des rivières Volkhov et Lovate). Des ennemis étrangers menaçaient Nov-
gorod à l'ouest et au sud-ouest : les Suédois, les Allemands, les Lithuaniens. C'est pour se défendre contre eux que Novgorod érigea des forteresses. Les principaux « faubourgs » étaient : Pskov (plus tard devenu indépendant), Izborsk, Staraya-Roussa, Ladoga; les petites villes fortifiées à l'ouest et au nord de Novgorod et de Pskov se comptaient par dizaines. A l'est de Novgorod, au contraire, il n'y avait point de villes vassales : il n'y avait là que des petits bourgs non fortifiés qui s'appelaient riadki et dont la ligne s'étendait principalement le long des rivières (Borovitchi sur la Msta, etc.). Il y avait de nombreux riadki mais dans chacun il n'y avait pas plus de 100, 200 maisons. A part Pskov et Staraya-Roussa, les « faubourgs » de Novgorod n'étaient pas grands; ils étaient bien fortifiés mais pauvrement peuplés, n'ayant souvent que 200, tout au plus 300 maisons. Par rapport à eux, Novgorod et Pskov étaient de très grandes villes car chacune d'elles se composait de 6 à 7 mille maisons, sinon plus. Toute la Russie ancienne ne possédait pas de villes plus peuplées que Novgorod et Pskov. Le pays avait une population très clairsemée, dont la plus grande partie était attirée vers les villes; cela facilitait à ces dernières la tache de disposer dans leurs vétchés populeux des affaires de leurs provinces.
§ 24. Conditions naturelles dans le pays de Novgorod. Développement du commerce. Voies de communication. — A l'exception de certaines régions dans les piatinas méridionales, tout le pays novgorodien était peu fertile. Couvert de mousses et de marais, il ne possédait qu'une quantité de blé insuffisante, ce qui forçait la population à s'occuper de
pêche, de chasse et d'autres métiers semblables. Les Novgorodiens s'approvisionnaient en grain dans les provinces russes du nord-est, voisines de la Volga, et le transportaient principalement par la Msta. En échange du blé, ils fournissaient des marchandises, qu'ils recevaient de leurs voisins occidentaux sur le littoral Baltique : étoffes (draps et toiles de lin) objets en métal (à l'exception d'armes), vin, fruits. Pour faire venir de l'Occident ces produits coûteux les Novgorodiens devaient lui fournir en échange toutes sortes de matières premières dont il avait besoin. Les Novgorodiens les trouvaient dans leurs piaiinas et terres vassales, ou les recevaient de l'Orient. Les immenses forêts du nord fournissaient les fourrures : zibeline, renard, martre, castor etc. Les borti forestières (ruches dans les creux des arbres) donnaient de la cire et du miel. Dans la lointaine mer Blanche, on se procurait de la vorvane (graisse des animaux de mer). Dans les piaiinas méridionales on cultivait le lin et le chanvre. De l'extrême Orient arrivait la soie brute. Toutes ces marchandises, Novgorod les fournissait à l'Occident. Ainsi l'insuffisance de blé créa pour les Novgorodiens la nécessité de l'échange commercial qui devint de ce fait leur principale occupation.
A une époque reculée, les Novgorodiens avaient pénétré en quête de marchandises dans les régions du nord et du nord-est de la Russie actuelle, et même au delà de l'Oural. Leur force était naturellement insuffisante pour conquérir des étendues de terres aussi vastes. Ils y fondaient des colonies, des comptoirs d'exploitation, achetaient des terrains aux indigènes, asservissaient ces derniers ( Lopari, Karèles, Samoyèdes), et de cette façon devenaient maîtres
dans le nord. Pour peupler les territoires occupés par eux et pour en organiser l'exploitation, lesNovgorodiens envoyaient dans le nord des groupes de leur tchélade qui assuraient à leurs maîtres les boyards la possession d'immenses étendues de terre vierge avec des pêcheries, des sauneries et diverses exploitations forestières. A la suite de la tchélade des boyars, venaient des groupes d'hommes libres de Novgorod pour la pêche, la chasse, et quelquefois pour des brigandages et autres violences aux dépens des faibles et paisibles indigènes. Tout le Nord russe fut occupé de cette façon par les Novgorodiens et rattaché à Novgorod.
Dans leurs barques ouchkouî, les Novgorodiens parcouraient les rivières du nord et la mer Blanche; ils connaissaient bien d'où et par quelles voies on pouvait faire venir à Novgorod des marchandises précieuses, indispensables à son commerce avec les étrangers d'outre-mer. Toutes ces voies du nord convergeaient vers le lac de Ladoga et de là par le Volkhov vers Novgorod. Les rivières Msta et Lovate servaient de voie à l'importation de marchandises du sud et de l'est venant des régions de la Volga et du Dniepr. Ayant formé les stocks de marchandises russes, les Novgorodiens les expédiaient sur le littoral baltique par d'autres voies fluviales : par le Volkhov et la Neva dans le golfe de Finlande, ou par la Ghélone et Pskov vers le golfe de Riga. A part les voies fluviales, Novgorod possédait encore des routes « hautes » menant en Occident par terre; la plus importante passait par les villes de Narva et de Kolyvane (Réval).
Par les routes occidentales, les marchands étrangers venaient à Novgorod. A l'époque la plus ancienne,
Novgorod commerçait principalement avec des marchands«goths» ; c'estainsiqu'onappelait lesmarchands de la ville de Visby sur l'île de Gottland. Ils possédaient à Novgorod leur propre « cour marchande » (ensemble de comptoirs et de dépôts). Plus tard avec le développement de la fédération Hanséatique (au xmexive siècles), les marchands de la Hanse, originaires du nord de l'Allemagne, eurent la prépondérance à Novgorod; ils y construisirent une nouvelle « cour marchande allemande ». Les commerçants étrangers formaient à Novgorod une association particulière, qui avait son règlement (appelé « Skra ») et ses églises. Les relations commerciales entre les étrangers et les Novgorodiens se développaient de telle façon que plus souvent les marchands d'outre-mer venaient résider à Novgorod, que ceux de Novgorod n'allaient chez eux; il en résultait que tout le roulement du commerce occidental de Novgorod était dirigé plutôt par les marchands étrangers. Par contre, dans le commerce oriental les Novgorodiens étaient les dirigeants absolus. Sans parler des « terres vassales », où ils étaient les maîtres incontestés, les Novgorodiens visitaient avec leurs marchandises les territoires de la Volga, de Kiev, de la Lithuanie et même le sud-est musulman, pays des Khazars. Les trouvailles de monnaies arabes dans la région de Novgorod ne sont pas rares; elles prouvent l'existence de relations commerciales entre Novgorod et les marchés musulmans.
§ 25. Gouvernement et organisation de l'état de Novgorod. — Au début de son existence, sous la domination des princes de Kiev, c'est-à dire aux Xe et xie siècles, Novgorod ne différait en rien des
autres villes russes. Celui qui régnait à Kiev, possédait Novgorod. Les grands princes de Kiev avaient leurs représentants à Novgorod, habituellement un de leurs fils, et gouvernaient cette ville selon l'ordre coutumier, comme ils gouvernaient Kiev. Mais lorsque après la mort de Vladimir Monomaque (1125) des discordes continuelles s'élevèrent dans la Russie de Kiev entre les princes qui se disputaient la possession de la capitale, Novgorod en profita pour ne plus se voir imposer ses princes par Kiev. C'est le vetché de Novgorod qui dorénavant invita ses princes, qu'il choisissait dans les diverses branches de la famille princière et auxquels il posait des conditions préalables. Un tel ordre de choses put s'établir à Novgorod au xne siècle grâce à la distance qui le séparait de Kiev : d'un côté, les princes kiéviens fort affaiblis n'avaient plus la force nécessaire pour garder la ville éloignée de Novgorod sous leur domination; d'autre part, les princes qui convoitaient Kiev ne voulaient pas lier leur destinée à Novgorod craignant, s'ils y restaient, de laisser échapper Kiev; ils préféraient se tenir dans le sud, abandonnant le « trône » de Novgorod à leurs cadets. Ayant établi l'usage de se choisir leur prince, les Novgorodiens appliquèrent la même méthode à la nomination de leur chef spirituel (v ladyka). Jusqu'au milieu du xne siècle celui-ci (d'abord évêque, ensuite archevêque) était envoyé à Novgorod par le métropolite d'après son choix personnel. A partir de ce temps, les Novgorodiens commencent à élire un archevêque parmi ie clergé local, l'envoyant ensuite auprès du métropolite pour être confirmé dans sa nouvelle dignité. Les Novgorodiens finirent par l'élection de leur possadnik (gouverneur ) et de leur tyssiatski (chef militaire) à la-
Hist. du Monde 36
place de ceux que nommaient autrefois les princes. Ainsi onvoit leur prince entouré de fonctionnaires novgorodiens et mis dans l'obligation de gouverner seulement à l'aide d' « hommes de Novgorod » et non pas de sa droujina.
Ayant réussi à instituer un pareil ordre, Novgorod s'assura une indépendance politique et une autonomie complète. Il se transforma en un état indépendant dans lequel le pouvoir suprême appartenait au vétché. Le vétche élisait les princes et les chassait; il élisait les évêques et les destituait quand il n'en était pas content; il élisait et destituait les dignitaires, qui géraient les affaires de Novgorod. Le v étché légiférait, ratifiâmes traités avec l'étranger, décidait des questions de la guerre et de la paix. Le vétché jugeait les personnages les plus élevés et les affaires les plus importantes, depuis les différends entre le prince et les dignitaires novgorodiens jusqu'aux crimes des habitants des « faubourgs ». Bref, le vétché de Novgorod dirigait toute la vie politique de la ville et de ses terres. Le lieu de réunion du vétché était « la cour de Yaroslav » (place près du marché sur le côté marchand) ou la place dans le dèlinels près de la Ste-Sophie. Pouvait prendre part au vétché tout citoyen libre de Novgorod, possédant son installation personnelle (les enfants quoique adultes mais vivant conjointement avec leurs pères ne jouissaient pas en Russie ancienne de la plénitude des droits civiques). Les habitants des villes vassales de passage à Novgorod pouvaient également prendre part au vétché. Les affaires étaient décidées au vétché non pas à la majorité des voix mais par acclamation (supposée unanime). Ce procédé semble de nos jours quelque peu bizarre et manquant d'ordre. Pour le comprendre, il faut se
souvenir que Novgorod se composait de plusieurs quartiers — « bouts ». — qui à leur tour se divisaient en unités plus petites, sotni (centaines) et oulitsy (rues). Au vétché les membres de ces groupes se tenaient naturellement ensemble et pouvaient facilement s'entendre entre eux sur une affaire donnée. Ces pourparlers déterminaient le vote de chacun des groupements; l'ensemble de ces votes représentait la volonté du vétché. On voit qu'il n'y avait aucune nécessité de compter les voix de la foule nombreuse : il fallait seulement s'assurer que tous les groupements qui constituaient Novgorod-le-Grand s'étaient mis d'accord sur la décision à prendre. S'il en était ainsi, on considérait l'affaire comme réglée. Mais lorsqu'on n'arrivait pas à s'entendre l'on se disputait et même se battait. Parfois un vétché se divisait en deux vétchés hostiles. La lutte commençait; c'est sur le pont du Volkhov que se rencontraient le plus souvent les ennemis pour la bataille, et l 'archevêque avec son clergé se hâtait de venir les réconcilier.
En pareilles conditions, le vétché ne pouvait naturellement pas débattre les détails d'affaires compliquées et importantes. Il ne pouvait qu'accepter ou rejeter, lorsqu'on le lui présentait, le rapport rédigé d'avance sur l'affaire en question. Ces rapports étaient préparés pour les réunions du vétché par un conseil d'état spécial. Celui-ci était composé de tous les dignitaires les plus élevés de la ville, — les possadnik et les tyssiaiski — ceux qui étaient en fonction (stepennyé) et ceux qui avaient occupé ce poste (staryié vieux). A la tête du conseil se trouvait aux temps anciens le prince et plus tard l'archevêque. Le conseil portait le nom local de — gospoda (seigneurie) ; les
Allemands qui faisaient le commerce avec Novgorod l'appelaient Herren. La gospoda régissait toute la vie sociale et politique de l'Etat; elle dirigeait les relations extérieures et l'activité du vêtché. Avec le temps, ce conseil aristocratique devint de plus en plus influent à Novgorod.
Lorsque levétché procédait à l'élection d'un prince, il concluait avec ce dernier un traité, riad. Le prince devait prêter serment (baiser la croix") à l'instar de ses ancêtres pour «maintenir Novgorod dans les anciennes traditions et coutumes ». Le vétché à son tour s'engageait envers le prince « à soutenir son pouvoir honnêtement et sans offense ». Selon l'ancienne coutume, le prince de Novgorod se trouvait à la tête du pouvoir militaire et administratif. Il commandait les troupes novgorodiennes, était juge suprême et chef du gouvernement. Au milieu de leurs discordes intérieures les Novgorodiens avaient fort besoin d'un intermédiaire équitable et indépendant qui « aimerait les bons et châtierait les méchants ».Ce rôle d'intermédiaire était naturellement dévolu au prince. Mais pour qu'il ne pût diriger son pouvoir contre leur état les Novgorodiens le soumettaient à une série de stipulations. Pour eux, le prince était un étranger, c'est pourquoi ils exigeaient que ni lui, ni sa droujina n'acquissent ni terres, ni serfs (tchélade) dans le territoire de Novgorod; il ne pouvait pas non plus, sans l'intermédiaire de marchands novgorodiens, faire le commerce avec les négociants de la «cour allemande». De cette façon, le prince n'avait aucun moyen de s'assimiler à la société novgorodienne et était voué à faire figure d'élément hétérogène. Au moment où le vétché « lui montrait le chemin hors de Novgorod », c'est-à-dire lui reprenait le pouvoir, le prince perdait
tout lien avec Novgorod et pouvait quitter immédiatement son territoire. A titre d'étranger à la vil le, le prince n'habitait pas Novgorod mais à une distance de trois kilomètres dans la direction d'Ilmène dans ce qu'on appelait le gorodislché. Le prince s'engageait à ne pas modifier les lois et l'ordre établis et à gouverner toujours avec le concours du possadnik élu par le vétché. Le possadnik accompagnait le prince à la guerre, assistait à son tribunal, prenait part à la nomination des fonctionnaires moins importants, bref contrôlait tous les actes du prince. Celui-ci devait gouvernerNovgorod seulement avec l'aide deNovgorodiens sans pouvoir nommer à n'importe quel poste un membre de sa droujina; il devait en outre rester en permanence sur le territoire de Novgorod. Lorsqu'il le quittait, il perdait ses droits au gouvernement. En compensation de ses services, le prince recevait des cadeaux (dary) et une allocation (dane) dont le montant était exactement défini; en plus il avait la jouissance de diverses propriétés et du droit de chasse dans des terrains spécialement réservés. De son côté, le prince concédait aux Novgorodiens certaines facilités dans sa province, d'où il était originaire.
Les dignitaires de Novgorod, le possadnik et le tyssialski traitaient les affaires courantes, aidant le prince et le surveillant en même temps. Le possadnik s'occupait des affaires civiles, le tyssiatski commandait la lyssiaicha (millier) - la milice de Novgorod. Sousla direction du possadnikse trouvaient lesstarostas (prévôts) élus des « bouts » et des « rues ». Le tyssiatski avait sous son commandement les sotski - commandants de chacune des dix sotnia (centaines) qui formaient la tyssiatcha. Autrefois, c'était la coutume que chaque dignitaire dans l'exercice de ses fonctions
avait le droit de jurisdiction sur ses subordonnés. Généralement le possadnik avait son tribunal et le tyssialski le sien. Le vétché nommait ces dignitaires sans terme fixe; ils conservaient leur poste et remplissaient leurs fonctions tant qu'ils avaient l'approbation du vétché. Le possadnik était toujours élu parmi les plus nobleset les plus riches des Novgorodiens, parmi les grands boyars; ilétaitdonc le représentant de Taris" tocratie. Au contraire, le tyssiatski représentait la masse Novgorodienne qui fournissait les cadres de la tyssiatcha.
Le gouvernement des piatinas et des villes vassales était entre les mains des autorités élues de Novgorod. Les piatinas elles villes relevaient chacune d'un « bout» de Novgorod et tous leurs rapports avec la capitale s'effectuaient par l'intermédiaire de leurs kontsy respectifs. Quant aux terres vassales, il n'est pas aisé de définir la mesure et l'ordre de leur dépendance de Novgorod. Très probablement, les entrepreneurs novgorodiens qui y installaient leurs exploitations, les géraient comme leurs propriétés privées.
Le vladyka (l'archevêque) de Novgorod était le chef de l'église novgorodienne mais en même temps jouait un rôle important dans la vie politiquedela ville. Il occupait la première place dans le conseil gouvernemental. Il surveillait l'activité du vétché : toute décision se ce dernier demandait généralement la « bénédiction » du vladyka; dans les discordes du vétché il était le pacificateur, entrant revêtu de ses vêtements sacerdotaux et la croix à la main, au milieu de la foule acharnée. Dans les relations avec les étrangers le vladyka tenait souvent la première place : c'est lui qui apposait son sceau aux traités; c'est auprès de lui que les étrangers cherchaient aide et
protection lorsqu'ils étaient molestés à Novgorod. La cour du vladyka près de la cathédrale de Ste-Sophie et la cathédrale elle-même formaient le centre gouvernemental, où se réunissait la gospoda et où étaient conservées les archives de l'état et le riche trésor de l'église, que les Novgorodiens considéraient comme étant celui de l'Etat. Le vladyka gérait une masse énorme de terres appartenant à l'église novgorodienne. Il avait ses cadres de fonctionnaires et de gens de maison (sophiané) et son « régiment » particulier en dehors de la milice commune. On voit bien pourquoi il importait aux Novgorodiens d'élire eux-même leur Vladyka et non d'en recevoir un du dehors.
§ 26. Composition de la population et lutte des classes à Novgorod. — La population de Novgorod et de ses terres se partageait en deux groupes suivant leur situation matérielle : les « meilleurs » ou les « aînés», et les « cadets » ou les « moindres ». Au premier groupe appartenait les boyars, les jilii ludi et les bons marchands. Ils formaient une aristocratie qui possédait des terres dans divers endroits des piatinas ou ailleurs et qui fournissaient au marché de Novgorod des marchandises provenant de ces terres et des capitaux en numéraire. Celles des familles riches dont les membres étaient souvent élus par le vétché à de hautes charges, acquéraient de ce fait une dignité particulière et l'appellation de boyars. Les familles tout aussi riches mais n'ayant pas rempli d'aussi hautes fonctions s'appelaient jitii ludi. (La même distinction existait à Rome entre « senfalores et eques). Gomme cela arrive souvent au cours de l'histoire de grandes villes marchandes, le développement du commerce de Novgorod augmenta
l'opulence et l'influence de sa noblesse marchande à un tel point qu'elle se sépara d'une façon marquée de tout le reste des habitants vivant dans 1 indigence. Cette population pauvre formait la masse compacte (tcherne) des « moindres «.
A Novgorod même et dans les autres villes de la terre novgorodienne c'étaient les petits commerçants, les artisans et les ouvriers. Dans les piatinas on appelait « moindres » les smerds (paysans) et les polovniki (valets métayers). Les smerds vivaient sur les terres d'Etat et étaient organisés en communes appelées pogost; les polovniki dépendaient de leurs patrons, propriétaires du sol, et par leur position sociale se rapprochaient des kholops (serfs, esclaves) qui étaient aussi nombreux dans la terre de Novgorod que partout ailleurs en Russie.
Toute l'histoire de Novgorod est marquée par des discordes et des luttes intérieures continuelles. Au début, les dissentiments étaient plutôt accidentels, surgissant par exemple à propos de l'élection d'un prince, quand le vélché se partageait sur le choix des candidats. Plus tard, lorsqu'une forte et ambitieuse noblesse marchande se fut formée, les hostilités intérieures devinrent continuelles et permanentes à Novgorod. La noblesse cherchait à gouverner Novgorod selon ses vues et entendait disposer du vétché à son gré. A cet effet, les boyars mettaient à profit l'influence qu'ils exerçaient dans les pogosts où ils avaient une masse de propriétés (boïarstchina) et dans la ville de Novgorod où les petits commerçants et les ouvriers dépendaient d'eux. Sous leur pression, les pauvres gens malgré eux servaient au vétché les desseins des boyars et décidaient les affaires dans le sens que ces derniers le désiraient. Toutefois cette
dépendance matérielle irritait beaucoup le prolétariat libre de Novgorod et le rendait inquiet. Il était facile de soulever la foule du vétché contre ceux des boyars qui se présentaient à elle comme des oppresseurs, et alors les « moujiks pauvres» du vétché attaquaient leurs «hommes meilleurs» et les pillaient pour retomber ensuite dans la même dépendance envers eux. Peu à peu, l'hostilité entre les «grands » et les « petits » de Novgorod s'envenima et la ville se plongea dans un désordre terrible et perpétuel. Non seulement les boyars luttaient contre le peuple, mais les différentes familles des boyars luttaient entre elles. Dans l'espoir de s'emparer du pouvoir, les boyars ambitieux se rapprochaient de la masse des mécontents, la soulevaient contre les boyars rivaux et déclanchaient une lutte ouverte, accompagnée de pillage et de meurtres.
Ces désordres furent la cause première et la plus importante de la chute de Novgorod. Privé d'ordre intérieur, Novgorod ne pouvait ni tenir en soumission ses « faubourgs » et ses terres, ni bien se défendre contre ses ennemis extérieurs. Le désarroi régnait dans toute la terre novgorodienne,et ses voisins — la Lithuanie et Moscou — étaient tout prêts à en profiter pour conquérir Novgorod au premier moment favorable. Sentant le danger et n'ayant pas la force pour défendre leur indépendance dans une lutte ouverte, les Novgorodiens furent réduits à recourir au seul moyen qui leur restait : celui de s'allier à l'un des ennemis pour combattre l'autre. Là aussi les opinions se trouvaient partagées : les uns cherchaient l'alliance de la Lithuanie contre Moscou, les autres voulaient au contraire se rapprocher de Moscou pour lutter contre la Lithuanie. Les
« meilleurs » tendaient vers la, Lithuanie, les « moindres » vers Moscou. L'affaire se termina en 1478, lorsque la principauté de Moscou conquit Novgorod et annexa ensuite toutes ses terres. Au moment de cette conquête, les meilleures familles novgorodiennes périrent ou furent ruinées, et le peuple fut soumis à l'organisation moscovite. Etant devenu une dépendance moscovite, Novgorod perdit peu à peu son importance commerciale, car c'est le marché de Moscou qui régla dès lors son commerce.
§ 27. Pskov. — Pskov était le plus important des « faubourgs » de Novgorod et l'égalait par le nombre de sa population. Par son étendue, il le surpassait même. Pskov était situé sur un promontoire rocailleux au confluent de la grande et profonde rivière Vélikaya et de son affluent la Pskova. Primitivement il ne consistait que d'une petite forteresse — déliriez ou krom, mais ensuite il s'agrandit dans tous les sens et fut entouré d'une muraille extérieure et fortifiée en plus par plusieurs murailles intérieures. Il devint ainsi une place forte redoutable et tout à fait imprenable. Dans le krom s'élevait la cathédrale principale de la Trinité, qui avait pour Pskov la même importance que celle de Ste-Sophie pour Novgorod. Au centre de la ville se trouvait le marché (iorg). La ville était partagée en six kontsy dont chacun comme à Novgorod possédait son organisation administrative. Le territoire de Pskov n'était pas grand et s'étendait en bande étroite du sud au nord, le long de la rivière Vélikaya et des rives du lac de Tchoude. Là, se trouvaient les « faubourgs » de Pskov, une douzaine en tout. C'était des forteresses de frontière, rattachées aux kontsy de Pskov, par
deux à chaque konels. Elles jouaient le rôle de forts entourant Pskov, forteresse principale.
Une pareille chaîne de fortifications était nécessaire aux frontières occidentales de la Russie. Pskov était situé à la limite de la civilisation russe, face aux Allemands et à la Lithuanie et protégeait en même temps que la terre Novgorodienne toute la Russie contre les attaques des ennemis venant de l'ouest. Gela rendait la ville de Pskov très importante pour Novgorod. Lorsque se développèrent les rapports commerciaux de la Russie avec le littoral baltique, Pskov acquit aussi une importance commerciale. S' étant beaucoup agrandi et enrichi, Pskov chercha à se débarrasser peu à peu de sa dépendance envers Novgorod ; il voulut avoir ses princes à lui et finit en 1348 par obtenir son autonomie. Par un traité spécial (fait dans le village de Bolotov) Novgorod renonça à envoyer ses possadniks à Pskov et reconnut cette ville comme son « frère cadet » et non plus comme un « faubourg » .Depuis lors Pskov élit lui-même ses possadniks et presque toujours reçut ses princes de lamaindu grand-prince de Moscou: un seulliensubsista entre lui et Novgorod : n'ayant pas d'archiprêtre, Pskov resta soumis en matières religieuses au Vladyka de Novgorod.
La vie du vétché de Pskov ressemblait par son organisation à celle de Novgorod; mais le vétché de Pskov était plus paisible et mieux ordonné. Il n'y avait pas à Pskov d'aussi grandes différences d'état qu'à Novgorod et par conséquent les rivalités n'y étaient jamais très âpres. Lesboyars de Pskovn' étaient ni aussi riches ni aussi influents; les petites gens non plus n'étaient pas autant opprimés et dépossédés, qu'à Novgorod. Les particularités de l'organisation
sociale à Pskov, son ordre judiciaire et civil étaient déterminés par une législation indépendante, élaborée par le uétché local. Le document historique de cette législation est « la Charte de justice de Pskov » [Soudnaïa gramola), rédigée au xve siècle et qui tenait place à Pskov de la « Rousskaya Pravda ».
Les plus vénérés parmi les princes de Pskov furent : St. Vsévolod-Gabriel (fils de Mstislav et petit-fils de Monomaque) chassé par les Novgorodiens et accueilli à Pskov où il mourut en 1132 et le prince Dovmont, transfuge lithuanien, qui défendit brillamment Pskov contre ses ennemis occidentaux (1299). Tous les deux reposent dans l'église de la Trinité. Ils gouvernèrent Pskov avant sa séparation d'avec Novgorod mais ils furent les premiers représentants indépendants du pouvoir princier à Pskov, où leur nom resta lié au souvenir des débuts de son indépendance. Plus tard, les princes de Pskov se trouvèrent généralement sous les ordres des grands-princes de Moscou, dont ils n'étaient que les mandataires à Pskov.