‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 19 sur 180 · Cf. p. 92 ci-dessus · texte numérisé non relu

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moyennant une redevance journalière payée à son maître1.

Le Coran s'est fort préoccupé de la transmission des fortunes; c'est là, comme l'a indiqué Lammens2, un souci de marchand mekkois qui ne possède point seulement des chameaux, des moutons ou quelques palmiers, mais que son commerce amène à manier des capitaux. Il autorise et' réglemente les testaments, prévoit les successions ab intestat et impose quelques héritiers privilégiés et réservataires. Ces prescriptions, que leur caractère juridique et économique devait rendre fragiles et momentanées, ont emprunté à leur insertion dans le Coran une valeur religieuse et immuable. Elles ont été jusqu'ici, comme celles qui réglementent la polygamie, le principal obstacle à l'entrée des musulmans dans le cadre d'un Etat moderne : l'expérience turque et les réformes égyptiennes méritent d'être suivies avec attention. Des préoccupations économiques analogues ont inspiré au Coran des règles pour la protection des biens des mineurs et des incapables; les prescriptions relatives à leur garantie personnelle ont été posées par la doctrine.

C'est encore une pensée commerciale qui se répète dans la réglementation de la vente et du prêt à intérêt. On a dit déjà que les opérations de commerce,

1. Voir la conversation classique d'Omar avec l'esclave persan, son assassin.

2. Mais Lammens, ici encore, a exagéré les indications que Torrey avait déjà données dans son mémoire (la Mekkep. 119) : il a conclu au caractère mercantile de tout le vocabulaire religieux du Coran : la dette de la vie humaine, le compte du jugement dernier, la pesée l'équilibre, etc. Peut-être pourrait-on disserter de même sur l'Ancien Testament. Sur un point, le souvenir du mercantilisme mekkois doit être exact; les calculs compliqués des parts successorales prévues par le Coran rappellent les procédés employés par les Coréichites pour fixer les parts commerciales.

de change, de prêt faisaient la vie et la prospérité de l'ancienne cité mekkoise : elles entraînaient à des excès et à des querelles avec les Bédouins. Mais il est inutile de chercher des raisons politiques aux prescriptions du Coran; il suffit de reconnaître en Mohammed le négociant honnête qui réagit contre des pratiques fâcheuses. Il interdit tout d'abord leprêt usuraire(n'6d),tel qu'il se pratiquait àLaMekke ou l'on prêtait cent pour réclamer cent cinquante, quelques lunes plus tard (Coran 11.276 et suiv., IV. 159, etc.). Ces règles ne sont point l'œuvre d'un ennemi du commerce : il les accompagnait d'excellentes prescriptions sur le respect des contrats, et sur l'exactitude des balances et des mesures de grains. Cependant l'interdiction du prêt à intérêt a été une entrave sérieuse au commerce des pays musulmans : on dira ailleurs par quels détours on en éloigna le mal.

La doctrine musulmane, qui régissait une société où la confusion du temporel et du spirituel était complète a réglementé maint détail de la vie quotidienne. Déjà le Coran avait indiqué des règles, par exemple sur la parure, sur l'usage du vin, etc. Les riches étoffes sont l'une des récompenses des bienheureux dans le paradis : les Coréichites en avaient sans doute transporté beaucoup dans leurs caravanes, et ils en avaient gardé quelques-unes. Il peut y avoir, on le répète, une part de réalité dans les traditions qui décrivent les splendeurs de la garde-robe du Prophète. La tradition insiste sur le goût que celui-ci montrait pour les parfums : les marchands coréichites estimaient fort, eux aussi, cet élément essentiel de leur fructueux trafic.

On a beaucoup discuté sur les versets qui imposent le voile des femmes, et les publications féministes

modernes ont ajouté de nombreuses pages à leur commentaire. On y a vu, soit un effet de la jalousie un peu morbide du Prophète, soit le souci assez semblable, mais plus raffiné, de marquer les femmes du Prophète, « les mères des croyants », d'un signe spécial qui leur assurait le respect des fidèles : c'eût été un usage restreint, une mode aristocratique qui se serait ensuite généralisée. Peut-être faut-il aussi se souvenir qu'il n'y a là que l'exagération d'une coutume générale dans tout le monde méditerranéen, où le voile couvrant ou cachant au moins la chevelure, après le mariage ou dès la nubilité, était une marque de dignité féminine. Ce n'est d'ailleurs qu'avec le temps, et surtout pour la vie citadine que le port du voile a pris toute son importance sociale en s'unissant à une claustration relative : on sait que l'un des modèles, un peu inquiétants d'ailleurs de la femme arabe, Aïcha, la dernière et la préférée des épouses de Mohammed, a été mêlée à la vie politique du Prophète à Médine et à celle des trente premières années du califat. Elle n'apparaît point comme une victime de la réclusion musulmane.

L'interdiction du vin est une prescription occasionnelle. On sait quel usage en faisaient les Arabes antéislamiques, dans la mesure où leur bourse leur permettait ce luxe. Les poètes étaient fort soucieux de gagner la cabane où le marchand chrétien annonçait par un drapeau qu'il était fourni de vin syrien. Dans une circonstance tragique, Imrou 1 Qais est ivre une semaine durant. Boire du vin était donc un fait courant : mais, un jour, un ivrogne entra dans la mosquée à l'heure de la prière et il eut un « accident »; une autre fois des Aws et des Mohâjirin en état d'ivresse se prirent de querelle et menacèrent

de troubler l'harmonie fragile delà communauté musulmane. Le Corann'osa point pourtant proférer d'interdiction : il montra les dangers; il donna le conseil de s'abstenir. C'est la doctrine orthodoxe qui a admis l'interdiction absolue; mais les califes abbassides ne s'y conformaient guère, et ce fut à maintes reprises le grand souci des réformateurs religieux, d'Ibn Toumert par exemple. C'est à l'heure même où le danger alcoolique menace les nations chrétiennes que les musulmans rompent le plus violemment avec les règles de la doctrine musulmane pour s'adonner à l'usage des redoutables boissons modernes que le Coran ne prévoyait pas.

Les rédacteurs du texte du Coran, on l'a indiqué, n'ont mis qu'un ordre très relatif dans les exhortations et les prescriptions du Livre saint. La diversité des objets en un même chapitre laisse bien l'impression de révélations fragmentaires, inspirées par les événements et reprises sans doute par le Prophète dans ses homélies. Elles sont conformes aux intérêts de la communauté musulmane tels que les conçoit l'esprit ardent et pratique de Mohammed. Il est donc difficile de comprendre comment le souci même d'effacer une coutume antéislamique ait pu conduire le Prophète, ancien caravanier et par là, semble-t-il, attentif observateur des phénomènes de la nature, à adopter un calendrier aussi contraire à leurs réalités. L'Arabie centrale connaissait au vne siècle, une année de mois lunaires qu'elle s'efforçait d'adapter à l'année solaire par l'intercalation d'un mois supplémentaire tous les deux ans; cette intercalation avait lieu, selon un usage assez compliqué, sous l'influence des divinités païennes, dont Mohammed voulait effacer le souvenir : Dieu ordonne

donc de s'en tenir à l'année lunaire pure et simple. Le Prophète n'a point vu quel trouble ce calcul du temps allait jeter dans la vie économique et religieuse.

Il fallait, dès la période omeyyade, revenir, notamment pour la perception de l'impôt foncier, à l'observation de l'année solaire, qui correspond seule au rythme de la culture du sol; le désaccord entre l'année économique et l'année religieuse a été une cause permanente de difficultés économiques et financières. Dans la pratique religieuse elle-même, le retour trentenaire du jeûne du ramadhan durant les mois d'été est un danger pour la santé des musulmans.

Il faut quelque effort pour tenter de se représenter la vie sociale de la communauté musulmane à la mort de Mohammed. Le Prophète est un « tyran » qui règne par son génie et par son prestige sur un ensemble inorganisé de groupement sociaux. Les tribus ont partout conservé leurs cadres et leurs coutumes: elles n'ont renoncé à rien ni de leur jalouse indépendance ni de leurs souvenirs de haine ou de gloire. Elles n'ont aucun organisme commun; mais elle ont ou acceptent d'avoir une foi commune, des pratiques communes et quelques intérêts communs.

La célébration de la prière en assemblée est l'acte religieux et politique essentiel, car, dans la communauté musulmane, jamais on ne saura distinguer le spirituel du temporel. Sans doute, dès 6* 2, l'usage de la prière solennelle du vendredi avec instruction du Prophète est bien établie. On s'assemble à la mosquée, masgld (le lieu où l'on se prosterne), c'est-à-dire dans une cour dont une partie est abritée de l'ardeur du soleil par un auvent rectangulaire, où des troncs de palmier soutiennent une terrasse de feuilles de

palmier et de touffes d'izkhir. La qibla, la direction de La Mekke, est marquée par Vimâm, celui qui préside à la prière, au moyen d'un bâton ou d'une lance plantée en terre. Hors de Médine, c'est le représentant du Prophète qui dirige la prière; dans la mosquée de Médine, le Prophète n'y manque qu'en cas d'empêchement absolu, absence ou maladie; quand il est debout, il s'appuie sur un fût de palmier; suivant une tradition, il monta à la fin de sa vie sur une estrade de trois marches, indication pour la chaire future. A l'entrée de la cour, Bilal prononce Vazân, qui appelle les fidèles à la prière. C'est là qu'est la « maison commune » des musulmans, une maison de réunion, non point un temple à caractère sacré : aucune représentation de la divinité, aucun insigne, aucune relique, aucun mystère. Si Mohammed condamne l'ivresse du fidèle qui vient à la mosquée, c'est pour qu'il ne souille point et n'avilisse point l'assemblée des croyants, et non par respect d'un édifice sacré. Toute la vie politique et sociale s'y écoule : Mohammed y développe ses instructions religieuses et ses préceptes de vie sociale et économique; il donne des conseils, il annonce ses décisions, il convoque les guerriers pour les expéditions, il transfère ses pouvoirs à ses lieutenants. La mosquée est la salle publique de sa maison, qui est toute proche et bien étroite. — Ce sont les conquêtes, c'est l'admiration pour les édifices chrétiens, qui apprendra aux musulmans à construire de splendides mosquées, qu'orneront des mosaïques à la mode byzantine, des arabesques en stuc, des inscriptions qui au haut des murs répéteront en lettres harmonieuses la parole d'Allah, des boiseries délicates; la niche somptueuse y marquant la qibla rappellera l'abside des basili-

ques chrétiennes1, et la magnificence seule de l'architecture et du décor lui imposera un caractère divin.

Du temps du Prophète, la rustique mosquée de Médine abrita des réunions d'enseignement religieux et d'instruction sociale. La révélation atteignait Mohammed dans les circonstances les plus diverses de sa vie. C'était à la mosquée qu'il la répétait, la commentait et la complétait en des entretiens familiers. Les séances à la mosquée sont, pour ainsi dire, la dernière étape de la révélation qui descend de Dieu à Gabriel, puis à Mohammed, enfin à son peuple. Dans la vie postérieure de l'islam, la mosquée est avant tout, l'édifice où les fidèles trouvent le lieu le plus favorable à l'accomplissement de la prière rituelle; et aussi celui où l'on célèbre la prière du vendredi, au cours de laquelle le prince ou son représentant exhorte et ordonne à la communauté musulmane. La mosquée sera, comme les églises chrétiennes pendant une partie du moyen âge, la maison commune2.

C'est de la mosquée que partiront les appels à la guerre sainte, au jihâd. Le Coran promet le paradis aux fidèles qui auront « montré leur zèle » sur le chemin d'Allah. La guerre sainte, dans les premières années de la vie à Médine, ce sont des faits fort divers : c'est la razzia de Bedr; c'est la résistance à la razzia coréichite, Ohod et le Fossé; c'est bientôt la lutte contre l'infidèle pour le soumettre ou le dépouiller,

1. La basilique chrétienne n'a point inventé l'abside, mais c'est par elle que l'Islam a connu l'abside.

2. Il semble que ce soient aussi des influences extérieures qui amènent les légistes à traiter la mosquée en édifice sacré, à veil er à la pureté du sol sur lequel elle est construite, à exiger que soient honnê tement acquises les sommes qui serviront à la construire, etc.

plus tard l'exterminer, c'est-à-dire la spoliation des juifs de Médine et de Khaïbar, et les campagnes contre les Bédouins. D'abord en effet, le Coran ne parle que de défense contre l'incroyant qui est l'agresseur; mais bientôt il passe à l'attaque. On ne saurait confondre l'intervention du Prophète avec l'exercice de l'antique vengeance bédouine, de la vendetta. La guerre d'Allah est un châtiment divin auquel on peut encore échapper à la dernière heure en se soumettant à l'islam; elle rappelle les catastrophes qui ont frappé les peuples incrédules et rebelles aux anciens prophètes. Mais Mohammed n'a point poussé à l'extermination, soit par une tendresse de cœur pour tout ce qui est arabe, soit par une répugnance bien coréichite à détruire un capital humain, un être qui peut devenir un bon esclave ou un protégé qui paiera un gros tribut.

Dans la dispersion et l'individualisme de la communauté musulmane, il n'y a, bien entendu, aucune place pour une administration ayant la charge des intérêts généraux. Les agents que le maître envoie dans les tribus pour surveiller l'observation de la prière et le versement de l'impôt vivent sur le pays. Cependant le Prophète a un budget que le Coran a fixé : les fidèles paient sur leurs récoltes, sur leurs troupeaux, sur leurs marchandises une dîme, la zakâ ou çadaqa, l'aumône légale1 et les produits de cet impôt payés en nature sont destinés (Cor. IX. 60) : « aux indigents et aux pauvres, aux agents qui le

1. La doctrine classique de l'Islam en arrivera à distinguer la çadaqa, aumône volontaire, faite directement aux pauvres, par exemple à l'occasion des grandes fêtes, et l'aumône légale organisée dans son assiette et dans son emploi, la zakâ, seule ressource théoriquement légale du budget de l'Etat musulman.

Hist. du monde

perçoivent, à ceux dont on veut gagner le cœur1, aux endettés, à ceux qui (combattent) sur le chemin d'Allah, aux voyageurs ». Une part importante de l'impôt est destinée, on le voit, à secourir les infortunes qui, dès le début de la prédication de Mohammed^ avaient retenu son attention; mais il en reste une pour la politique et pour la guerre, et celle-ci est bien accrue par le cinquième du butin de razzia et de guerre, qui est réservé au Prophète.

Il y a donc une ébauche d'organisation financière dans cet Etat si peu cohérent : la « caisse publique» ne doit guère contenir de numéraire; mais il y a des parcs nationaux que la zakâ a peuplés de chameaux et de moutons; il y a des silos de grains; il y a des réserves d'armes et de harnachements. Les musulmans ont donc des ressources pour entreprendre de grandes expéditions, dont le succès les fera vivre sur l'ennemi et accroîtra sans cesse leurs forces. Le régime de l'impôt coranique, de la çadaqa, est fondé sur les produits du sol, sur le revenu, sur les biens meubles, les seuls qui soient nettement susceptibles de propriété privée. On est fort mal renseigné sur la propriété en Arabie à l'époque de Mohammed ; mais il semble bien que le régime normal soit celui de la collectivité tribale, extension de la propriété familiale. Quand les Coréichites font société pour les expéditions commerciales, c'est par convenance économique, mais l'effort collectif est normal.

La conservation et la distribution des biens de la çadaqa obligent à créer une comptabilité, qui a servi

1. Il faut noter au passage cette institution d'un fonds « pour acheter les consciences », d'autres Etats la pratiquent, mais avec hyporisie; les musulmans la trouvent dans leur livre saint.

d'expérience aux futurs agents financiers du califat. Particulièrement en matière de finances, il serait tentant de rapprocher les idées de Mohammed de la prédication de Jésus. Pour Mohammed, il n'y a point de finances publiques ; le produit de la çadaqa est à Dieu qui a dit comment il devait être employé. L'argent des caisses publiques, c'est de l'argent volé. C'est l'attitude de Jésus en face des publicains1.

Ni dans le Coran, ni dans les hadiths qui paraissent être authentiques, Mohammed n'a montré qu'il eût quelque connaissance de l'organisation compliquée de l'Etat byzantin ou sassanide. Pour la vie de la communauté musulmane il s'est préocucpé de questions financières, économiques, sociales qui étaient familières à la « République » aristocratique et mercantile, sa patrie. A Médine, il avait seulement groupé fortement des éléments sociaux épars, qui avaient d'ailleurs conservé leur indépendance et qui étaient unis par son prestige personnel, par sa profonde habileté, par l'autorité de la toute-puissance d'Allah. La communauté musulmane de Médine, à la mort de Mohammed, ne formait point un Etat dont l'organisation exigeât des principes nouveau::; mais les éléments d'opinion y étaient fragiles.

Il n'est point vraisemblable qu'il n'ait jamais pensé à la mort; car il faut certainement renoncer à l'hypothèse amusante d'un Mohammed apocalyptique, certain que le monde finira avant lui. Comme beaucoup d'hommes, il n'a pas cru sans doute sa fin aussi proche, et il a reculé l'heure de se poser le redoutable problème de sa succession. Aussi faut-il penser qu'il a pu, sentant sa faiblesse à la résoudre, en laisser la décision à Dieu.

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