‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 20 sur 180 · Renan, Vie de Jésus, p. 62 et suiv · texte numérisé non relu

Renan, Vie de Jésus, p. 62 et suiv

On résistera à la tentation d'écrire une fois de plus un « morceau » sur Mohammed. Pour essayer de tracer les principaux traits de son caractère, il faudrait choisir parmi les traditions de tendances très diverses, prendre parti entre les directions mêmes de la pensée musulmane. On ne reconstituera pas la figure réelle de Mohammed, non plus que celle des autres grands hommes : ce qui est de conséquence pour la suite, c'est l'esprit que leur donne l'histoire traditionnelle, celui sous lequel la postérité se les représente. Sans doute, il est d'une bonne philosophie de rechercher la réalité sous les croyances : on ne se sent point de taille à la retrouver ici. On peut dire seulement qu'on ne croit ni à l'imposture, ni à l'hystérie. On pense tout naïvement que Mohammed fut un homme très doué des qualités qui pouvaient en imposer à ses contemporains; sang-froid, bonté de cœur, et puis séduction de manières, autorité; et que son action eut des résultats dont on ne peut toucher les causes; qu'il fût, à certaines heures au moins, un grand mystique et que, comme tous les grands mystiques, il a su allier à l'ardente croyance en la mission que lui confiait Allah, le goût de l'activité terrestre et de l'emploi de tous les moyens pour qu'elle fût fructueuse. Il faut accepter comme un fait psychique que l'intimité avec Dieu n'exclut point l'emploi de l'habileté la plus raffinée dans les rapports de ce monde.

Avec son incontestable supériorité, Mohammed est bien un Bédouin comme les autres, nerveux, impressionnable, à faces diverses et à contrastes, romantique. Il a, avec beaucoup de netteté et de finesse, des idées d'ambiance et d'opportunité. Au début, il est exalté de la parole de Dieu qu'il sent en

lui; il prêche, outre la croyance au Dieu unique, la justice, l'amour, la bonté efficace, car il est pratique; il est bouleversé, écœuré de n'être point compris, et il menace, annonce le châtiment des Coréichites, la rétribution du lendemain : tout cela, avec une grande ardeur poétique, en images, en lueurs mêlées de ténèbres. A Médine, sa pensée réfléchie, les suggestions de la vie quotidienne qui font de lui un chef, dirigent la révélation vers des buts pratiques. Son apocalypse est de répétition, un réflexe, ou une rengaine rituelle. Il légifère sur les personnes et sur les biens. On n'est plus hanté de la fin du monde, ni vraiment convaincu de sa vanité, quand on règle consciencieusement les testaments : il n'y a pas de doctrine des successions dans l'Evangile.

Par clartés, des aspects du grand problème de la destinée humaine ont été entrevus par lui : prédestination ou liberté humaine : le problème lui-même ne s'est pas posé devant lui. Il serait vraiment miraculeux que le Livre saint de l'islam contînt nn système métaphysique. D'ailleurs le Coran est bien arabe, par la précision et l'instinct du détail, et l'absence des idées générales. ê

Il est d'ailleurs beaucoup moins important de savoir quelle a été exactement la personnalité de Mohammed que de découvrir comment elle a été comprise par la tradition musulmane. Il faut le redire.

Mohammed a répété qu'il était un homme comme les autres, honoré seulement de la gloire infinie de la révélation. Ses contemporains ne semblent point, malgré des textes contraires, avoir vu en ses paroles et en ses actes autre chose qu'une émanation de la volonté divine, comme les anciens devins exprimaient les avis des dieux de pierre et de bois. Cette émana-

tion même a fait de Mohammed le modèle que tous devaient imiter : les tendances diverses de l'éthique musulmane ont invoqué son témoignage pour la validité de leurs principes et l'ont créé, quand c'était nécessaire, en fabriquant des hadiths. Si les « gens du monde » ont invoqué les paroles de Mohammed, après les versets coraniques, pour légitimer leur goût des jouissances terrestres, les ascètes se sont réclamés des moments ascétiques de sa vie, et les soufis de ses heures mystiques. Après avoir protesté contre le rang suprahumain où la croyance populaire haussait doucement le Prophète, les soufis l'ont pris pour patron; l'initiation d'un mystique commence par un songe où il s'entretient avec le Prophète. Le développement du mysticisme populaire vers le culte des saints a placé Mohammed au sommet de leur hiérarchie. En même temps, que les saints acquéraient, au seuil de la vie future, un rôle sans cesse grandissant, le Prophète y prenait un rang suprême d'intercesseur en faveur de la communauté musulmane, jusqu'à tenir dans la croyance populaire, au jour du Jugement dernier, une place analogue à celle que la doctrine chrétienne réserve au Fils de Dieu.

C'est la personnalité du Prophète qui domine, après sa mort, la vie religieuse, politique et sociale de la communauté musulmane. Le Coran est la loi suprême, mais elle a besoin d'un commentaire perpétuel qui est l'exemple du Prophète, sa sunna. Dès les premiers pas dans la vie élargie que créait la conquête, on s'aperçut de l'insuffisance du Livre saint à résoudre toutes les difficultés. Le calife, tout râchid qu'il fût, n'avait aucun pouvoir spécial d'interprétation : il avait à veiller seulement à l'application de la loi. Or des difficultés nouvelles apparaissent à

mesure que les vaincus sont plus étroitement mêlés à la vie de l'islam. La société nouvelle sentit bien courts les liens qui l'attachaient à l'observation stricte du texte révélé. En les relâchant dans la mesure où on le pouvait et où on l'osait, c'est à l'autorité de Mohammed, à sa tradition qu'on a eu recours. Même apocryphe, la parole du Prophète a étendu sur l'islam une influence bienfaisante.

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