CHAPITRE III
Les Califes « légitimes »
(rachîdin)
La communauté musulmane était, on l'a vu, un organisme fragile, étranger aux formes sociales de l'ancienne Arabie; elle n'était maintenue que par la commune croyance religieuse et le prestige du Prophète. Mais, Mekkois et Médinois n'avaient point oublié d'anciennes jalousies que les derniers événements ne faisaient que réveiller : les Ançâr, et peutêtre les Muhâjirin devenus Médinois d'adoption, voyaient sans plaisir les nouveaux convertis coréichites prendre de l'importance dans la communauté. Les Bédouins, alliés ou clients, supportaient mal la présence des collecteurs des dîmes. Le Prophète laissait donc derrière lui une situation grosse de dangers. On a dit que c'était sans doute sa pensée qu'exprima plus tard la tradition : « Allah y pourvut .
A Médine, la discorde fut de courte durée : peutêtre y eut-il entre les groupes rivaux un vague sentiment de solidarité religieuse qui empêcha la rupture. Mais surtout le vieil Abou Bekr, aidé d'Omar, semble avoir manœuvré les jalousies des chefs en diplomate consommé; et au second plan les Omeyyades,
l'aristocratie coréichite convertie, paraissent avoir habilement protégé les destinées de la communauté musulmane, comme s'ils avaient déjà prévu qu'ils en seraient un jour les maîtres.
Tous les partis acceptaient, de plus ou moins bon gré, que le suppléant du Prophète, son calife, (Khalifat en nabi) soit Abou Bekr, son ami et son soutien des mauvais jours, et aussi le père de Aïcha, la femme favorite du Prophète.
Le danger bédouin était autrement grave, et il aurait pu suffire à conseiller aux Médinois de rester unis. Les tribus répudièrent l'islam, c'est-à-dire refusèrent de payer la çadaqa. Un historien arabe cite un chef qui vient de la lever sur sa tribu et qui, au moment de l'envoyer à Médine, apprend la mort du Prophète : il la garde pour lui. Certaines de ces défections s'aggravaient d'unions entre tribus et aussi de mouvements religieux. Mohammed avait réussi à éveiller chez les Arabes des tendances religieuses; des personnages, auxquels la tradition a donné par mépris des formes de diminutifs, Mosaïlima, Tolaïha, des femmes même crurent possible de l'imiter; ils prétendirent à la prophétie et vaticinèrent en phrases rimées et rythmées qui rappelaient les vieux oracles, et aussi les plus anciens versets du Coran.
Abou Bekr tint tête au danger avec un admirable sang- froid, non sans audace, avec la nuance de bluff qui convenait. Mohammed avait décidé une razzia sur les confins byzantins. Abou Bekr fit partir la bande, comme s'il n'était pas à court de soldats. Ce fut une rapide expédition de quarante jours, dont Médine n'espérait rien de bon et qui pourtant réussit1.
1. Lammens a attribué l'autorité morale sur la communauté musulmane à un triumvirat dans lequel Abou Obaïda ibn Jarrâh est l'égal d'Abou Bekr et d'Omar : il semble que cette vue du savant historien soit erronée.
En même temps, Abou Bekr parvenait à lever et à armer d'autres troupes, se mettait à leur tête, entrait en campagne; et dès que Ousama fut revenu de la razzia syrienne, le calife « distribua sept « étendards de chef ».
Il compte d'ailleurs sur la négociation, beaucoup plus que sur les armes, et son lieutenant, Khalid ben Walid, s'entend aussi bien à ces deux formes de la guerre bédouine. Il encourage les tribus les plus pacifiques à attendre tranquillement le jour où l'on verra bien où est le succès. Il a enfin raison de Tolaïha, qui s'effondre dans la lâcheté et le ridicule.
Abou Bekr est le maître d'une grande communauté musulmane qui comprend toute l'Arabie centrale. Les Bédouins ont redit les paroles de soumission à l'islam et promis la prière et l'impôt; mais on sait que la razzia est leur grande ressource, et la paix musulmane interdit la razzia sur les frères. Mohammed a déjà pensé à enrichir les Arabes en organisant la razzia bédouine. Abou Bekr suit la route tracée; quand il a confisqué les terres des Banou Tha'laba rebelles, il les a embrigadés dans la grande armée de la conquête musulmane. Et c'est une solide cause économique que l'on trouve à la base obscure des grands événements de l'histoire du proche Orient.
Il a été facile naguère de représenter les conquêtes musulmanes comme la conséquence foudroyante de l'ardeur religieuse des hommes du désert, fanatisés par le monothéisme coranique et lancés par Mohammed à l'assaut du vieux monde, sur leurs chevaux rapides, crinières au vent. Il faut, malheureusement, oublier ce tableau si simple et si saisissant, qui reproduit insuffisamment la réalité.
D'abord, les armées musulmanes ne sont point
seulement composées de cavaliers; car au viie siècle, les chevaux sont rares en Arabie. Ce sont, on l'a dit déjà, des bêtes de luxe, des montures de chef; on se ruine pour les acquérir; on parie quand elles prennent part aux courses : le Coran (1 11.12) met en garde contre la passion pour les chevaux de marque. Dans les longues marches du désert, on ne les monte point; on les tient en main, on les mène à la longe, afin de les avoir tout frais à l'heure de la razzia ou de la bataille. — Mais les nomades avaient, en grand nombre, des chameaux dressés aux voyages prolongés comme aux expéditions rapides; ceux-ci ont joué un rôle important dans les conquêtes de Syrie et d'Iraq, d'Afrique, d'Iran; puis on ne les a plus trouvés que dans les régions voisines du désert, chez les tribus nomades. On imagine aussi dans les armées conquérantes des sédentaires montés sur des ânes. D'autres qui combattent à pied et sont des marcheurs infatigables. Ils vont bientôt rejoindre, les premières bandes des nomades conquérants. Le Yémen, tout peuplé de sédentaires, un instant révoltés avant la mort du Prophète, mais de nouveau soumis, prend une large part à la guerre sainte.
Ces hommes, si différents d'origine, de vie et de coutumes, n'ont point eu le temps, en quelques années ou quelques mois, d'être pénétrés de la foi musulmane. Dans l'immense péninsule, où le désert semble allonger encore les distances, les nouvelles pourtant circulent rapidement. On a appris d'abord la formation d'une puissance nouvelle au Hidjaz; au nom du Prophète, des missions sont venues demander aux chefs de se soumettre à la loi de Dieu; ils ont promis prière et dîme; ils se sont vite dégoûtés de payer celle-ci, mais ils ont appris que cette attitude
avait mal réussi à d'autres, et qu'enfin des bandes arabes montaient vers les riches empires du Nord et y récoltaient un incroyable butin; dès lors, on partit en masses, en une adhésion joyeuse au dieu bienfaisant. Au cours des campagnes, les tribus ne restèrent pas unies, leurs éléments formèrent des groupements nouveaux suivant les circonstances; les rudes campagnes, où il n'y avait point que des victoires, établirent entre eux un sentiment de solidarité arabe et musulmane. Enfin, les bandes disséminées à travers les pays conquis furent peu à peu fixées par la victoire, et tout en fournissant des éléments mobiles aux armées en campagne, elles adoptèrent ou reprirent la vie sédentaire, et ce sont ces groupeslà qui ont formé en pays conquis la véritable communauté musulmane.
Il faut renoncer à attribuer la formation et la propagation de l'islam aux Bédouins, ces agiles meneurs de razzias. C'est en ville, à Médine, autour du Prophète, que s'était formé, après l'hégire, un groupe de plus en plus nombreux d'hommes, dont l'inquiétude religieuse venait se fixer sous la prédication de Mohammed; ceux-là s'étaient entièrement donnés à Allah et à son Prophète; c'étaient, des muslimin, des musulmans. A l'époque des califes, de nouveaux venus se joignirent à eux et renforcèrent le groupe des hommes vraiment religieux qui s'appliquèrent à la récitation du Coran, transmirent ou créèrent la tradition prophétique; qui enfin par leur constant effort d'âme fondèrent le premier islam, antérieur aux influences extérieures et aux querelles théologiques, l'islam vraiment coranique et sans doute bien sommaire que l'on ne connaîtra jamais exactement peut-être, surtout parce qu'il fut en constante formation. Ces
hommes pieux firent de la mosquée du Prophète, à Médine, un foyer de vie religieuse, qui en grandissant donna naissance aux lumières théologiques et juridiques du vme siècle, aux docteurs de la loi et à leurs écoles. Au vne siècle, le cœur de l'islam est, on le répète, dans la cité du Prophète, autour de son tombeau.
Cependant la ruche musulmane essaime dans les armées et dans les camps; des guerriers, instruits du Coran, forment de petites communautés modèles qui font profession de piété, d'ascétisme, de dévouement sans limites à l'islam, d'effort constant pour gagner les récompenses de la vie future. Ils répandent autour d'eux le rayonnement de leur foi; les promesses de Dieu se réalisent; la razzia bédouine est bien la guerre sainte, le jihâd, que Dieu a ordonnée aux croyants ; les peuples infidèles sont humiliés, et les musulmans jouissent de leurs biens. L'imprécision du caractère terrestre ou céleste de la récompense promise perd tout danger devant la victoire. Ascètes pour eux-mêmes, ils encouragent les vainqueurs à la conquête matérielle. Leurs petits groupes, d'âme très vivante, s'orientent suivant une direction propre, et leur originalité fait craindre à Omar, puis à Othman, que des divergences ne s'introduisent ainsi dans la récitation du Coran. Il y a donc une opinion publique religieuse, qui dirige de plus en plus la vie sociale et même la politique : on le vit à la bataille de Ciffin, où certains groupes de l'armée d'Ali s'unirent à d'autres de celle de Moawia pour demander l'arbitrage, alors que de « vieux croyants » du camp alide réclamaient le combat et le jugement de Dieu. Quand la première période des conquêtes fut terminée et que leurs agitations se stabilisèrent, les groupes des
hommes pieux, « lecteurs » du Coran, revinrent à leurs habitudes sédentaires et formèrent autour des gouverneurs de provinces, comme auprès du calife, le conseil religieux du chef et le centre de l'opinion publique. Ce sont eux qui organisèrent alors dans l'Empire le rite essentiel du culte musulman, la prière, dont on sait l'histoire incertaine à La Mekke et à Médine. Ils furent les clients fidèles de la mosquée, et ils y remplirent les fonctions essentielles, imam et muezzin; l'ardeur de leur foi et leur goût bien arabe pour la discussion les mirent en contact avec les milieux chrétiens, et c'est par leur intermédiaire que ceux-ci se convertirent à l'islam.
On s'excuse d'en arriver à un islam si paisiblement religieux, si terre-à-terre, si peu romantique; il convient d'insister sur une façon de voir qui ne paraît pas être encore sortie des milieux islamisants. Il faut, en effet, renoncer à l'image si poétique de la religion des nomades, à la prière grandiose des chameliers au coucher flamboyant du soleil, au Désert de Félicien David. Qu'on en prenne sonparti: l'islam est une religion de citadins et s'est formée dans les villes, à La Mekke, surtout à Médine. Ici encore il n'y a point de miracle : la religionnouvelle, fait social de progrès intellectuel et moral, est née dans un centre de civilisation urbaine : c'est dans les villes qu'elle a prospéré. Il faut répéter, après William Marçais, -qu'il n'y a véritablement d'islam que dans les villes, dont les éléments essentiels sont la mosquée pour la prière et pour le prône à la fois religieux et politique du chef, le bain pour les ablutions rituelles, le marché pour la vie de ce bas monde, les artisans et les marchands : masjid, hammam, souq1.
1. Comptes rendus de V Académie des Inscriptions el Belles-Lettres
La guerre « sainte » réunit donc en un ensemble des éléments sociaux très divers; et c'est bien la foi, l'élan religieux, qui sert de lien aux appétits terrestres qu'excite la razzia. La notion même de la guerre religieuse, conquête et butin réalisés au nom de Dieu, est sans doute aussi vieille que la notion divine chez les hommes : ce n'est point une découverte de l'islam : Yahveh armait le bras de ses fidèles, et le basileus faisait la guerre au nom du Christ et de la Vierge. Le sentiment religieux n'avait point transformé ces hommes, car il n'avait fait, pour la plupart que les effleurer; mais dans ces guerres, qui leur apprenaient tant de nouveautés, les Arabes montrèrent les qualités qu'ils devaient à la rudesse de leur vie sociale : endurance physique, sobriété, souplesse, « débrouillage », aussi nervosité extrême qui parmi les succès les haussera au-dessus d'eux-mêmes. A leur vanité originelle, qui les poussait à l'étalage d'une vaillance douteuse et d'une générosité souvent intéressée, est venu s'ajouter l'immense orgueil d'être le peuple choisi par Dieu pour recevoir le dernier des prophètes. Si l'âpreté de leur individualisme n'a point disparu, un élément nouveau de cohésion s'est imposé, celui que l'armée musulmane doit à sa valeur religieuse et à l'ombre que le Prophète projette sur elle. Parmi bien des exemples de fantaisies individuelles, les guerriers bédouins vont en donner aussi d'une obéissance et d'une unité dont on pouvait les croire incapables. Leurs chefs sauront user des avantages que leur donne l'étrangeté de leur tactique militaire et le trouble qu'elle cause à l'adversaire.
L'influence personnelle des chefs sur les soldats et sur les événements est une des explications de l'histoire; elle correspond d'ailleurs fort bien au besoin
d'adoration des foules. Elle est très réelle parmi les conquérants arabes. C'est l'un des éléments romantiques du caractère bédouin que son flottement entre le dévouement absolu et l'individualisme intégral. Si aisément émietté en fragments ou en individus rivaux, le groupement bédouin accepte passionnément l'autorité d'un maître, dont l'habileté et l'énergie sont reconnues. L'instabilité arabe devient de la docilité entre les mains d'Omar, de Moawia ou d'Al Hajjâj. Leur influence personnelle est doublée de celle que l'islam prend sur les âmes. Ils sont les représentants du Prophète, auquel Dieu a promis pour son peuple, la victoire dans ce monde, et à ceux qui tomberont en combattant, les récompenses futures du paradis et des joies célestes immédiates. Le nom d'Allah plane sur les étendards avec une bien autre puissance que celle de l'ancien fétiche des Bédouins, du palanquin contenant une pierre sainte ou une femme.
En face de ces indications un peu confuses, qui cherchent à expliquer la force des envahisseurs, il convient de dire un mot de leurs adversaires.
Les deux grands Etats, contre lesquels la communauté musulmane tentait sa fortune, l'empire byzantin et le royaume sassanide, venaient d'être longuement aux prises. Les Perses s'étaient emparés de Jérusalem et avaient conquis l'Egypte; en 626, ils avaient poussé une expédition jusqu'en Ghalcédoine, tandis que quatre-vingt milleAvares pressaient Gonstantinople par terre. Héraclius, en deux ans de guerre sainte, où la Vierge intervint, reprit Jérusalem et la vraie croix, la Syrie et l'Egypte. Entre-temps, les Juifs de Palestine avaient été anéantis ou dispersés. Mais ces résultats n'avaient point été obtenus sans
une grande dépense de forces ; les deux partis étaient bien las de combattre, quand apparut le nouvel ennemi fort inattendu, dont tous deux méprisèrent la faiblesse et contre lequel ils ne pensèrent point un instant à s'unir1.
L'Orient avait subi d'une façon durable l'influence de la conquête d'Alexandre et du gouvernement de ses successeurs. Il avait préparé son adhésion à la puissance romaine et à la suprématie byzantine. Il semblait que l'hellénisme revînt chez lui en se manifestant dans les écoles d'Antioche, de Beirout, d'Alexandrie et de Gondéchapour. Les évangiles se répandent en grec; toute la « science » parle grec. Mais la foule, et la religion pratique qui s'adresse à elle, n'ont point oublié les langues locales. L'Egypte parle copte; en Syrie, en Palestine, dans une grande partie de la Mésopotamie et de l'Iraq, la langue courante est l'araméen.
L'indépendance linguistique du Proche-Orient rejoint au vne siècle son indifférence politique envers Constantinople. En se christianisant, il ne s'était point soumis avec plaisir à l'autorité du basileus dont la politique ne satisfaisait ni ses intérêts matériels ni ses aspirations religieuses. La situation économique était mauvaise, la vie des corps difficile comme celle des âmes. Les embarras de l'Empire le contraignait à écraser d'impôts ses sujets. Les querelles religieuses entre Constantinople, Antioche et Alexandrie agitaient les consciences et les interventions violentes du pouvoir impérial jetaient le trouble dans la vie sociale. Après avoir semé la discorde et la haine, les agitations religieuses avaient répandu la lassitude et l'indifférence.