Hessling, Civilisation byzantine, p. 66 et suiv
Hist. du monde 10
La comparaison s'impose, frappante, avec les faits qui accompagnent à la même époque les invasions en Occident. Comme en Occident, la décomposition de la société orientale est complète. La foule est à l'écart des affaires publiques : elle n'est point astreinte au service militaire auquel, en Syrie et en Palestine, elle paraît être définitivement impropre. Tout le monde vit de querelles religieuses. Si la chute de l'empire grec n'est que partielle et disputée, c'est qu'en Orient il y a un empereur, une autorité centrale encore solide. Gomme en Occident, la faiblesse numérique des envahisseurs est frappante.
Les deux empires (Perse et Byzance) n'étaient pas assez renseignés sur la situation de l'Arabie pour craindre une attaque sérieuse; aux premières bandes, ils n'opposèrent que les corps organisés pour protéger les frontières contre les razzias coutumières. Il fallut que des défaites successives eussent dispersé les troupes de plus en plus nombreuses qu'ils avaient réunies, pour que le roi sassanide et le basileus comprissent qu'il fallait faire un gros effort, qu'ils se gardèrent d'ailleurs de coordonner. Il était trop tard : l'Arabie, toute déserte qu'elle parut être, avait peu à peu versé en Syrie, en Egypte et en Mésopotamie, des dizaines de mille hommes, tout prêts à la guerre, troupes fraîches auxquelles les empires n'avaient plus rien à opposer. Les Byzantins repassèrent le Taurus, au-delà duquel les Arabes n'osèrent les poursuivre. Toutes leurs forces furent disponibles pour achever l'empire sassanide.
Abou Bekr n'était plus jeune; il ne supporta point longtemps le poids du pouvoir. En 6b4 , il mourut après avoir désigné Omar comme son successeur. Les dix années du califat d'Omar sont la grande
période des conquêtes : on en trouvera plus loin le détail. Ce qu'il convient d'indiquer ici, c'est en quel esprit se font ces conquêtes et comment elles s'organisent : rien n'est, en principe, plus simple.
Le calife étend aux grandes conquêtes les principes que le Coran a posés pour la soumission des tribus arabes. Le chef propose aux populations l'islam : si elles l'acceptent, elles entrent dans la communauté musulmane; sinon, elles sont exterminées. On a déjà vu que cette dernière conséquence était rarement appliquée en Arabie; elle ne l'est point davantage à l'extérieur. Les Arabes pratiquaient l'esclavage; ils savaient donc le prix de la main-d'œuvre servile. qui, avec le travail des femmes, les dispensait de toute occupation domestique. Les vaincus irréductibles furent donc réduits en esclavage, et quand on fut obligé ou entraîné à tuer, on garda du moins toujours les femmes et les enfants. C'était là le traitement que le Coran avait imposé pour les idolâtres : il en avait réservé un autre aux juifs et aux chrétiens, et ses prescriptions restèrent intactes. Or, en fait, ce fut en face de groupements chrétiens, de communautés zoroastriennes qui leur furent assimilées, que se trouvèrent les généraux arabes, et contre eux qu'ils eurent à occuper le pays par violence anwaian ou par traité çulhan. Très libéralement, lesvaincus furent considérés plus ou moins arbitrairement, comme «gensduLivre »; leurs vies et leurs biens furent respectés, à charge de payer un impôt, dont on aura l'occasion de reparler au chapitre suivant et qui, selon les juristes, fut définitivement fixé s'il y avait eu traité, ou arbitraire s'il y avait eu conquête. La réalité fut sans doute moins précise et plus complètement laissée à l'arbitraire. Les Arabes ne se présentèrent ni en conver-
tisseurs fanatiques, ni en destructeurs; ils razzièrent les provinces, invraisemblablement riches en comparaison de leurs pays d'origine, et leurs chefs eurent assez d'avenir dans l'esprit pour en ménager les ressources futures; ils surent nourrir la poule aux œufs d'or; ils laissèrent les vaincus sur leurs terres, en leur imposant de la cultiver et de remettre aux vainqueurs une part de leurs revenus.
Le massacre ne fut pratiqué que sur les armées en déroute; elles laissèrent sans défense des habitants pacifiques que les musulmans soumirent sans effort. Si les attaques des Arabes en rase campagne eurent lieu contre toutes les règles et surprirent les généraux byzantins, la conquête des villes fortes se fit plus lentement. On en était toujours à la guerre du fossé, où quelques tranchées dans les palmeraies de Médine avaient brisé l'effort des Goréichites. Les Arabes furent arrêtés par la moindre forteresse, dont ils se contentèrent de faire le blocus,, en tentant quelque escalade. Ils ne réussirent à prendre les villes, l'une après l'autre, que parce que les populations dont le ravitaillement n'avait pas été prévu, exigèrent la reddition ou favorisèrent l'entrée de l'ennemi. En Syrie, juifs et chrétiens accueillirent les Arabes sans horreur; on verra plus tard les juifs d'Espagne leur ouvrir la porte des villes1.
La notion générale du califat est bien, on le redira, celle de la communauté musulmane créée par le Prophète : ne rien changer à l'organisation sociale des divers groupements qui entrent à des titres divers
1. On a toute raison de croire, par exemple, que Damas fut livrée aux Musulmans par un chrétien, Sarjun, personnage très intéressant, qui avait été receveur général des finances pour les Sassanides et pour Héraclius (Lammens, Mél. Univ. St-J. Beyrout, III, 1. 253 et
dans la communauté; y superposer simplement l'autorité du lieutenant du Prophète qui impose aux musulmans la prière et l'aumône légale, aux gens du Livre la soumission et le paiement de l'impôt. A la guerre, dans les camps, dans les villes que créent les musulmans, les vainqueurs conservent leurs anciens cadres en tribus nomades ou sédentaires; leurs chefs « naturels » continuent à assurer dans chaque fraction la concorde et la justice. Des historiens annoncent, comme une grande innovation, qu'Omar nomme des cadis aux armées, donc dans les camps et dans les villes : rien n'est moins sûr.
Si les Arabes gardent leur ancienne organisation; il est naturel que les gens du Livre conservent la leur, avec leur religion, leurs coutumes, et les agents chargés de les faire respecter; le représentant du calife veillera seulement à ce que les sujets restent soumis et paient. C'est le « protectorat d'exploitation », sous une forme si naïve qu'elle n'a pu être durable. La conversion des populations est venue à point pour dispenser de trouver une formule plus rationnelle.
Le butin des premières campagnes est immense : les dépouilles des camps des vaincus, des palais impériaux et des maisons des grands fonctionnaires, furent d'abord partagés entre les combattants, qui les gaspillèrent effroyablement. Il eût été vraiment étrange qu'ils eussent, au premier contact, compris la valeur des produits de la civilisation des vaincus ils ont eu donc une sorte d'indifférence étonnée ou de joie enfantine à posséder et à gâter tant d'objets inconnus. La destruction de la bibliothèque d'Alexandrie est une légende, qui est devenue comique par l'usage polémique qu'on en a fait; c'en est peut-être une aussi que l'anecdote du merveilleux tapis persan,
orné de pierres précieuses, qu'Omar ordonna de couper en petits morceaux pour que chacun put en avoir sa part. Il convient pourtant de retenir l'une et l'autre, comme expression traditionnelle de l'incompréhension des premiers rapports.
Très vite, il fallut renoncer à ces partages sommaires; les armées ne purent plus traîner derrière elles des bêtes de somme et des captifs portant sur leur dos le somptueux bric-à-brac du butin. Il fallut que, devenant une puissante machine, l'Etat musulman empruntât des rouages aux empires vaincus. On apprit à Omar ce que pouvait être une organisation financière, des bureaux, des registres, un diwân, au nom persan, mais tout aussi bien byzantin, qui permettait de faire le partage selon des règles.
On pouvait encore moins partager en nature les terres conquises, et la tradition du Prophète ne fournissait aucun modèle à suivre. A Médine, dès qu'il eut pris quelques terres aux juifs, ils les distribua à ses compagnons, qui les donnèrent à bail ou les vendirent : d'autres domaines furent concédés à titre viager, semble-t-il, dès le temps du Prophète. C'est une coutume qui persiste et se développe dans la suite, mais qui ne pouvait qu'être exceptionnelle, et qui, en fait, s'appliqua en partie aux terres du domaine royal ou impérial confisqué et à des terres privées dont les propriétaires avaient disparu. Pour l'ensemble du sol, un régime nouveau s'imposait.
La masse des terres, on le répète, resta entre les mains des indigènes, qui devinrent des protégés, des dimmi, à la condition de payer une redevance modérée le kharâj; on distingua plus tard, dans cette redevance, une taxe personnelle djizya et un impôt fon-
cier kharâj1, l'une et l'autre fixes quand les populations avaient profité d'un traité, ou arbitraires au cas de conquête : en Egypte, la djizya fut de deux dinars par tête d'adulte. Ces revenus furent considérés comme faisant partie du butin de la communauté musulmane, et comme appartenant à chacun de ses membres, parmi lesquels le calife aurait une part spéciale rappelant l'ancienne prérogative du chef bédouin; mais ils échappaient aux règles coraniques qui ont fixé le partage de l'impôt musulman, de la zakâ.
C'est donc le trésor public qui recueillit les impôts des indigènes, des tributaires; la taxe de capitation, quand elle se distingua du kharâj, fut, peut-être, dès le début, acquittée en espèces; mais l'impôt sur le sol fut payé en nature2, c'était l'usage établi pour l'acquittement de la dîme musulmane. A l'imitation du Prophète, le calife a des silos et des parcs : quand ils ne contenaient que les produits de la zakâ, la répartition en avait lieu suivant les règles coraniques, avec un large laisser-aller et un complet gaspillage : pour la guerre sainte, pour les pauvres, pour les voyageurs, pour les cœurs à « concilier ». Suivant les besoins, le calife en faisait sortir un sac d'orge, un chameau, une lance; on ne voit point qu'une comptabilité en ait été tenue par les rares agents du maître. On concevait la possibilité d'une administration
1. L'empire gréco-romain connaissait la capitation et l'impôt foncier. Les conquérants arabes, qui les trouvèrent établis en Syrie et en Egypte, les maintinrent sans distinguer la nature différente de redevances dont le taux était conservé dans les registres des cotes personnelles et des évaluations cadastrales. Plus tard quand des agents islamisés et arabisés eurent en main la perception des impôts les juristes s'aperçurent de la distinction.
2. Tel est d'ailleurs le régime bysantin à partir de Constantin; Ferdinand Lot, p. 62 et suiv., a montré comment l'économie romain était revenue du stade monétaire à l'économie « naturelle •.
aussi patriarcale dans la communauté primitive; elle devint impossible, quand les « magasins » s'ouvrirent au butin non partagé et aux redevances des tributaires. A côté des grains et du bétail, une énorme masses d'objets nouveaux, des tapis, des étoffes, bientôt des pièces d'or emplirent des sacs et des jarres.
Nul ne pense, bien entendu, à créer une comptabilité publique, des réserves, un budget. Le butin, quel qu'en soit la forme, appartient à tous les musulmans, et il convient de le partager entre eux. C'est ainsi qu'est organisé le célèbre diwân, que les historiens musulmans modernes présentent comme la création géniale d'Omar, le fondement de toute une idéale organisation sociale. Le diwân, exactement diwân al jaïch, « bureau de l'armée », est un bureau, de finances, qui enregistre l'entrée des redevances, procède aux ventes nécessaires, et remet, en nature et plus tard en numéraire, une pension aux combattants et à leurs familles. On distinguera, un peu plus tard, la solde payée encore en nature aux combattants, et la pension versée aux familles des anciens combattants, suivant une progression basée sur l'ancienneté dans l'islam et la participation plus ou moins étroite à la vie de la société musulmane primitive : la famille du Prophète, les combattants de Bedr, ceux d'Ohod, les Muhâjirin, les Ançâr, etc. C'est la seule restriction à l'égalité du partage que l'islam impose à l'individualisme arabe.
Les collecteurs de l'impôt, tous ceux qui le manient, se paient sur lui : et du restant, le calife, le pouvoir central, ne touche en principe que le quint