‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 24 sur 180 · Ferdinand Lot Fin du Monde Antique, p. 117 et s · texte numérisé non relu

Ferdinand Lot Fin du Monde Antique, p. 117 et s

privées, à tous les travaux qui conservent l'activité économique du pays, pour s'étonner de l'insouciance absolue de l'Etat musulman pour les intérêts généraux. C'est ce long usage, qui, s'il n'a point certes assuré la vie économique de l'Orient, a pourtant permis de vivre et, dans les périodes heureuses, est devenu un instrument facile à manier entre les mains des grands ministres, comme Al Hajjâj et les Barmékides.

Il faut noter au passage cette carence de l'Etat musulman. Il serait risible d'en faire un grief spécial au califat : l'empire romain avait des lacunes analogues; et les royautés contemporaines d'Occident sont bien peu de chose. Si l'on insiste sur l'incohérence du gouvernement d'Omar, c'est que la doctrine musulmane moderne prétend le donner pour modèle et en célébrer la perfection, qu'elle étend volontiers au califat abbasside. Des publicistes européens séduits par le mirage oriental, impressionnés par la naïve assurance des historiens de la moderne renaissance arabe, renouvelant ainsi le procédé de critiquer l'Occident en célébrant les mérites inconnus de l'Orient, ont accepté des théories qui sont des nuages. Ce qui reste exact, c'est la conception très juste des anciens historiens arabes qui voyaient dans le règne des quatre premiers califes, la continuation de la communauté musulmane telle que Mohammed l'avait créée. Il n'y a point de constitution de l'Etat musulman, bien que le Coran descende jusqu'à de menus détails de la vie sociale. La puissance du souverain reste faite, comme était celle de Mohammed, de son prestige, mélange d'héritage spirituel du Prophète et d'autorité personnelle. C'est cet impondérable dont ont joui à un haut degré Abou Bekr et Omar; Othman

et Ali, qui en furent privés, s'effondrèrent. En somme, le califat « légitime » est la continuation de l'anarchie bédouine sous un souverain prestigieux. Les publicistes orientaux, qui prétendent l'imposer à l'opinion comme un idéal démocratique des sociétés modernes exagèrent.

La tradition musulmane a fait d'Omar le grand législateur de l'islam. Elle le montre parfois créant la loi par sa propre initiative et changeant même la tradition du Prophète pour imposer sa propre volonté. Ce sont les juristes qui ont plus tard invoqué son nom à l'appui de leurs propres initiatives; mais il convient de conserver à Omar le prestige du calife sous lequel l'islam est entré au contact du monde extérieur et a commencé à être influencé par lui, et de mettre en relief la forte personnalité de l'homme qui a conservé la communauté musulmane à l'heure du péril, et qui l'a commandée au temps des grandes conquêtes.

Omar est le maître de cette société un peu fruste. C'est à lui le premier que s'applique le titre de amir al muminin, « prince des Croyants ». Il est, dans la tradition musulmane, le type légendaire du calife, grand et fort, d'une rude simplicité dans sa nourriture et dans ses habits, toujours debout, prêt à faire respecter la justice, sa courbache (dirra) à la main; c'est à sa puissante volonté qu'on rapporte les règles fondamentales du califat. Une tradition le montre désireux de passer sa vie en tournées d'inspection, pour assurer la justice dans son vaste empire.

Omar mourut en 644, assassiné dans la mosquée, au début de la prière du matin, par unPersan esclave, auquel il avait refusé son appui. Avant de mourir, il désigna une commission de six membres, qui, après

trois jours de discussion, choisit pour son successeur, Othman ben Affân, riche Coréichite, l'un des premiers adhérents de Mohammed et deux fois son gendre.

Pendant ses douze ans de règne, les conquêtes continuent, mais l'édifice craque. L'histoire musulmane a pris parti contre Othman, auquel elle reproche surtout son amitié pour les Omeyyades. Sans doute il faut admettre que ce vieillard de soixante-dix ans, d'un caractère débonnaire, n'eut ni l'énergie, ni le prestige qu'il eût fallu au calife pour continuer le règne d'Omar1; peut-être même une partie des fautes qu'on attribua à sa sympathie pour son secrétaire Marwân, ont-elles été vraiment commises par lui. Mais le grand malheur de ce vieux Coréichite fut de régner au moment où les nécessités sociales allaient imposer des méthodes un peu moins bédouines que celles du puissant Omar. Or personne autre n'était capable d'en comprendre la nécessité que les Coréichites, les convertis de la onzième heure, que la vie commerçante et citadine avait préparés à quelque ouverture d'esprit. Les Omeyyades, aristocratie mekkoise, en s'emparant des hautes charges de la communauté musulmane, ne pouvaient manquer d'exciter la haine des fidèles des mauvais jours, des Médinois surtout, qui ne comprenaient point que leur ville, oasis perdue dans le désert arabique, ne pouvait rester la capitale d'un vaste empire. Dès les débuts de son gouvernement de Damas, Moawia prit une allure de roi.

La mémoire d' Othman a été poursuivie par la haine

1. Un historien rapporte qu'Othman ayant voulu continuer à La Mekke l'œuvre d'Omar qui expropriait des maisons pour agrandir le masjid al haram, l'enceinte de la mosquée sainte, les propriétaires protestent violemment; le calife constate piteusement que, contre les décisions d'Omar, nul n'avait osé ouvrir la bouche.

des Alides, et, à leur suite, des Abbassides. On l'accusait volontiers d'impiété. C'est lui pourtant, qui, inquiet des variantes qui apparaissaient dans la récitation du Coran, désigna la commission qui assembla la version définitive et officielle duLivre saint: peut-être souleva-t-il encore par là des jalousies et des rancunes. Sur sa fin, il est impossible de discerner la vérité dans les récits de la tradition dont les détails abondants, précis et contradictoires déconcertent.

Les trois grands centres urbains, créés par les deux premiers califes en terre conquise, Coufa, Baçra et Fostât (Le Caire), se plaignent de leurs gouverneurs, qui sont des Mekkois; les envoyés des trois villes se rejoignent à Médine et y mettent le désordre. Une perfidie de Marwân, soutenu par Othmân, aurait été la cause d'un soulèvement; le vieux calife est assassiné, et son sang rejaillit sur le Livre saint qu'il continue de lire jusqu'à son dernier souffle1.

La mort d' Othmân est un fait grave dans l'histoire de la communauté musulmane; c'est le signal de la rupture d'équilibre, de la fiina. Omar avait été assassiné par un esclave étranger et mazdéen; Othmân tombait sous les sabres de musulmans qui l'accusaient d'avoir manqué à ses devoirs de calife. C'était un précédent redoutable; en outre, sa vengeance était une arme entre les mains des Omeyyades.

En effet, l'événement amenait si naturellement au pouvoir le gendre du Prophète, Ali, que l'on comprend que ses ennemis l'aient accusé de l'avoir préparé. Il semble qu'il se soit contenté, comme les autres candidats au califat, d'attendre patiemment la vo-

1. L'exemplaire du Coran taché du sang d'Othmân, a été pieusement conservé. Il y en a même plusieurs, dont aucun n'est du vu® siècle.

lonté d'Allah. Elle le plaçait en face d'une situation bien difficile. Une partie des Médinois lui était hostile : Talha et Az Zobair avaient derrière eux un groupe d'hommes résolus. La vieille haine de 'Aïcha n'oubliait pas qu'Ali avait conseillé sa perte, le jour où elle s'était égarée dans le désert, et la « mère des croyants » avait gardé sa passion d'influence et d'intrigue. Tout le jeune parti musulman, omeyyade et thaqifite, qui avait pris les rênes du pouvoir sous Othmân, comptait bien les garder; leur chef, Moawia, était maître de la Syrie.

Ali avait, dans son parti, de vieux croyants fidèlement attachés à la famille du Prophète, et semblait-il, les gens des cités-camps, Coufa, Baçra et Fostât, éléments suffisants à un tempérament de chef pour se maintenir au pouvoir; mais Ali n'était rien moins qu'un homme supérieur. Gros, de lourde force physique et de grande bravoure de soldat, le calife manquait de toutes les qualités d'un chef : souplesse d'esprit, vivacité d'intelligence, promptitude de décision, fermeté de caractère. En face de lui, Talha et Zobair étaient des hommes de second plan : 'Aïcha ne pouvait donner corps à ses intrigues qu'en se mettant sous l'étendard d'un maître. L'ennemi était Moawia, un gros homme lui aussi, non sans courage physique, mais prudent à la bédouine, ayant au plus haut point la qualité essentielle du chef, le hilm, le sang- froid souriant qui laisse, au moment du péril, le cerveau intact et la décision prête, et qui permet de répondre, un bon mot à une injure, une générosité à une trahison, si cela est utile, sans rien oublier et sans être dupe ni des événements, ni des hommes; un réaliste sans â prêté, et, en 656, un chef déjà formé par le contact avec la Syrie à une conception plus large de l'Empire.

La fortune d'Ali était précaire. Elle débuta par une victoire.

•Aïcha, Talha et Zobair formèrent une grande armée qu'Ali, appuyé sur les gens de Goufa et de Baçra, vainquit à la bataille dite du Chameau, dans le bas Iraq; \Aicha dans son palanquin, avait été le centre du combat : elle fut prisonnière, ses deux compagnons tués. Ali, vainqueur dans cette première grande bataille, où des musulmans s'étaient entre-tués, restait en présence de Moawia.

Cette simple indication des faits suffit à signaler une nouveauté : le déplacement et le dédoublement du centre de l'Empire. Les Arabes n'avaient pas eu le goût des cités, et leur vie ancienne ne les y préparait pas. Hors des villes saintes : La Mekke, Médine et Jérusalem, il n'y a point de cités musulmanes. Il leur déplaît d'habiter les anciennes villes des infidèles : on redira la répugnance des Omeyyades à demeurer à Damas. Les armées musulmanes fondent des camps permanents, où les fonctions naturelles de la vie citadine se créent d'elles-mêmes, et où s'organise l'islam, religion de sédentaires unis autour d'une mosquée. Coufa, Baçra, Fostât sont des camps qui deviennent, comme malgré elles, de grandes villes : les nomades y sont peu à peu attachés. La tradition veut que la fonction de cadi, essence de toute justice et de tout ordre, ait été créée pour ces cités militaires par le calife Omar. Dès le califat d'Ali, La Mekke et Médine sont en dehors de la vie politique de l'Etat musulman, et l'on verra l'effort infructueux d'Abd Allah ben Az Zobair pour leur rendre leur prépondérance perdue. En 660, la lutte se joue entre la Syrie, Damas, où Moawia est gouverneur et où il s'est posé en chef, vengeur du sang d'Othmân,

1 gO LE MONDE MUSULMAN

et l'Iraq, où Ali cherche un appui bien incertain auprès des habitants de Goufa et de Baçra, cités nouvelles qui remplacent la capitale de la marche iranienne, Hira, et auxquelles Bagdad succédera.

La lutte est déjà posée entre deux religions et deux esprits, les provinces byzantines et méditerranéennes, la Syrie et l'Egypte, en face de la province sassanide, l'Iraq. Elle se dénoue à Ciffin, près de Raqqa, au grand coude de l'Euphrate entre Syrie du Nord et Mésopotamie. C'est une vraie bataille de Bédouins qui dure des mois. La tactique antéislamique n'a guère changé. Quand les Arabes se sont rencontrés avec les troupes byzantines, ils ont commencé par chercher avant tout le butin : mettre l'ennemi en fuite, et le dépouiller; mais celui-ci a réagi brutalement et a tué : alors on l'a massacré. A Ciffin, on est entre frères qui ne sont pas d'accord sur le choix du chef; on se retrouve entre gens qui connaissent la règle du jeu : on en revient à la grande parade homérique; des cavaliers entrent en lice, se menacent, s'injurient : il y a des combats singuliers; plusieurs blessés, quelques morts : à midi, on se sépare pour la prière et pour la sieste; et cela continue pendant trois mois, au bout desquels les deux partis ont fait des pertes, sans doute, quand ce ne serait que de maladie, mais point les quarante-cinq mille et les vingt-six mille hommes des historiens, qui empêcheraient de rien comprendre au dernier acte. Un jour que le combat semble devenir général et tourner en faveur d'Ali, les guerriers de Moawia, gens pieux, attachent des Corans au haut de leurs lances et viennent au contact de l'ennemi, en réclamant un arbitrage, au nom du Livre saint. Dans le camp d'Ali, les fidèles sont partagés; les uns sont pour la résis-

tance, les autres pour l'arbitrage : les derniers l'emportent. Ali, sans décision et sans volonté, cède et nomme un arbitre, Abou Mousa al Achari. On trouvera partout le récit traditionnel de la scène où le conquérant de l'Egypte, Amr ibn al Aç, aurait déposé «Ali et proclamé Moawia, à la face de son adversaire réduit au silence : le P. Lammens en a montré l'invraisemblance1. L'arbitrage aboutissait à la déposition solennelle d'Ali, et permettait aux partisans de Moawia de proclamer son avènement au califat.

Ali était perdu. Dès le lendemain de la conclusion de la trêve d'arbitrage, les plus énergiques de ses partisans l'abandonnèrent, protestant que lui aussi venait de manquer aux traditions du Prophète. Il fallut bien les combattre, et à Nahrawân, le gendre du Prophète fit massacrer des hommes qui avaient été parmi les premiers fidèles de l'islam. Ces Kharijites, « sortis » contre le calife et contre l'islam orthodoxe, on les retrouvera organisés et dangereux, sous les Omeyyades et sous les Abbassides. Cependant, Moawia poussait avec méthode la conquête de l'Empire quand Ali fut assassiné, dans la mosquée de Coufa, par un Kharijite le 22 janvier 661. La légende, conditionnée par la propagande chiite2, devait doucement, de ce pauvre homme faire presque un dieu.

1. Encycl. 7s/., 1.138; après Wellhausen, Das arabische Reich, p. 56 et s.

2. L'expression chinai AU, qui signifie simplement « le parti d'Ali », a conduit au mot « chiite », qui désigne ses partisans et les adhérents de la secte qui ne reconnaît que l'autorité de ses descendants.

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