CHAPITRE IV Les Omeyyaaes
« L'Empire Arabe ».
La mort d'Ali accélérait la réunion inévitable des provinces conquises par les Arabes, dans la main de Moawia. Le gouvernement, qui s'était fortement constitué sur la Syrie et sur l'Egypte, s'étendit pour un siècle sur l'empire tout entier; ce ne fut point un régime nouveau, mais l'extension et la consolidation de l'état antérieur.
Telle n'est point la doctrine des historiens arabes, selon lesquels la dynastie omeyyade a détruit la belle ordonnance de la communauté musulmane créée par le Prophète. Si on la pousse jusqu'au bout, on doit dire que le vrai califat n'a duré que douze années, de 632 à 644, avec Abou Bekr et Omar; car le califat d'Othman est déjà infecté d'esprit omeyyade, et les cinq ans du califat d'Ali sont la fitna, la rupture de l'unité, le désordre.
Après une période heureuse durant laquelle celleci avait été gouvernée, sans effort et sans complications administratives, par le livre de Dieu et par son interprête le calife, l'Imam légitime, elle se trouvait livrée à un régime extérieur à la foi; l'Imâm, le représentant du Prophète était remplacé par un simple
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roi. C'est la distinction courante des historiens, et Ibn Khaldoun l'a développée dans ses Prolégomènes1.
En réalité, il n'y a point eu rupture avec l'état antérieur, point d'innovation profonde, sous la dynastie oméyyade. Depuis la mort du Prophète, les réalités contraignaient la communauté musulmane primitive, unie par le seul prestige de Mohammed, à s'organiser en un Etat régulier.
La nécessité de partager équitablement un immense butin avait obligé Omar à introduire une institution étrangère, le bureau de l'armée, le diwân al jaich. Sous le règne d'Othmân, l'arrivée des Coréichites au pouvoir et la nomination de Moawia au gouvernement de la Syrie avaient marqué l'apparition d'un esprit nouveau, plus ouvert aux inspirations de l'expérience bysantine. Aussi est-ce de son règne, on le répète, que les historiens font dater la corruption de la pure communauté musulmane. Ils ont donné aux événements le visage qui plaisait à leurs maîtres abbassides, alides ou kharijites. Les historiens modernes doivent renoncer à suivre leurs appréciations passionnées2.
Les tribus arabes, qui avaient fait les conquêtes des provinces bysantines et sassanides, n'avaient rien oublié, on l'a dit, de leurs traditions, de leurs amitiés et de leurs rancunes. La « science des généalogies » est l'un des genres les plus appréciés de l'ancienne littérature arabe, comme le récit des « journées glorieuses )> des Arabes, qui sont surtout des souvenirs
1. Trad. de Slane t. I. p. 411; d'où le titre du livre si original et si vivant de Wellhausen : das arabische reich und sein sturz.
2. Les califes omeyyades boivent du vin, accueillent des « gens du livre » à la cour et se plaisent en la société des chanteuses. Leshistoriens abbassides sont scandalisés. Cependant leurs maîtres ont exactement les mêmes goûts, et ce sont eux qui nous le content.
de razzias et de vendettas. Ceux-ci peuvent se réveiller, ou d'autres motifs de querelles venir compliquer les luttes religioso-politiques qui bouleversent la communauté musulmane. Il faut qu'un maître soit prêt à les réprimer. Il a suffi des jours de désordre qui ont suivi le règne de Yézid, fils de Moawia, pour qu'à Marj-Râhit les haines entre Qaisites et Kelbites soient la cause d'un combat, dont le sang versé criera longtemps vengeance.
Il semble qu'Abd-al-Mâlik ait pris des mesures pour prévenir ce danger et pour assurer la cohésion de l'armée. Déjà les événements avaient paru relâcher les liens entre tribus : c'est en effet par couches successives qu'elles s'étaient mises en marche pour la conquête et chaque fragment de tribu s'était rapproché d'un débris de tribu apparentée. Mais cet émiettement n'avait été que relatif, et il avait laissé subsister les unions entre gens du Sud et gens du Nord, dont on vient de rappeler l'antagonisme vivace1. Abd al Malik paraît avoir développé à côté de ce recrutement d'après l'origine en Arabie, des groupements militaires selon leur habitat après la conquête. Bien mieux, on voit apparaître, sous des dénominations ethniques dont le sens reste obscur, des légions formées d'éléments disparates, qui, groupés tout d'abord autour d'un chef illustre, ne se séparaient point après sa disparition et constituaient des unités particulièrement solides.
Les querelles sanglantes entre gens du Nord et gens du Sud se combinèrent et se confondirent, sous la seconde dynastie oméyyade issue de Merwân, avec une
1. Goldziher a indiqué que l'antagonisme entre Arabes du sud et Arabes du nord peut s'être combiné avec la jalousie des Ançâr envers les Coréichites; car les premiers s'estimaient d'origine yéménite. (Encyc. Islam 1.363).
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division qui eut des conséquences politiques plus graves encore et qui tenait à la nature même, celle qui séparait la Syrie et l'Iraq. L'histoire des Omeyyades est jalonnée par les luttes entre les deux régions centrales de leur empire, le pays bysantin de Syrie-Palestine, de richesse médiocre, mais confinant à la Méditerranée et mêlé par sa situation géographique à la vie de l'Occident, et le pays sassanide, l'Iraq et la Mésopotamie, de grande fertilité, plein des souvenirs des empires disparus et tourné vers l'Orient. Dès le règne d'Othmân, l'antagonisme s'était montré. C'est en Iraq qu'Ali trouve des partisans, d'ailleurs infidèles, contre Moawia; c'est là que Abd Allah benaz Zobéir semble pouvoir puiser la force de créer à la Mekke le centre de la communauté musulmane. Au cours de toute l'histoire omeyyade, on voit le poing syrien maintenant les populations turbulentes de l'Iraq sous une féconde domination : les discours menaçants, que le grand El Hajjaj prononçait à la mosquée de Goufa, sont célèbres.
Ce n'est point en général par la force que les califes omeyyades maintinrent pendant de longues années leur autorité sur des populations difficiles à manier- Ils surent mener à la bédouine la politique de bascule et d'intrigue entre les éléments rivaux. Ils perfectionnèrent l'instrument puissant des cadeaux, et surtout la répartition des commandements des armées et des provinces, qui menaient déjà à la fortune. Pour tenir en main les grandes familles, ils ne négligèrent point le moyen classique dont s'était servi le Prophète luimême, l'alliance matrimoniale qui faisait entrer des tribus entières dans le harem du prince. Le calife savait aussi donner un encouragement à d'utiles querelles.
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Envers la population arabe, le calife est donc un roi bédouin, qui gouverne toujours par son prestige personnel et par l'appât des faveurs qu'il peut distribuer. Il reste un chef de nomades, car les Arabes n'ont point cessé d'être une armée qui campe en territoire soumis et qui en change suivant l'ordre du maître ou son propre désir.
L'aristocratie arabe ne prend point racine dans le sol. La concession territoriale, Viqltf, dont on reparlera, a déjà mis des chefs arabes en possession des terres vacantes dans les provinces conquises. Mais ces grands propriétaires fonciers gardent des allures de Bédouins; lintérêt lui-même ne transforme point en quelques années un nomade en un agriculteur attaché à la terre. Les Arabes n estiment dans leurs domaines que le revenu qu'ils en tirent; les paysans qui les cultivent leur semblent être les successeurs des habitants des oasis, leurs anciens tributaires. Dans les citéscamps élevées par les conquérants, les Arabes sont groupés suivant leurs origines tribales, à la bédouine : chaque unité a seulement à sa tête un 'arif qui répond d'elle devant le gouverneur. En 680, Obaidallah ben Ziyâd ordonne aux 'arif de Coufa de chasser les « étrangers » de leur 'irafa, sous la menace que celle-ci perde ses droits aux pensions1.
Ce qu'il y a de nouveau peut-être dans 1 attitude du calife oméyyade, c'est qu il est plus vivement préoccupé de commandement politique que de direction religieuse, et qu'en lui le temporel l'emporte sur le spirituel; mais leur confusion reste complète, et il faut considérer comme caricature politique la silhouette du calife oméyyade incroyant, que les historiens arabes ont dessinée.