Wellhausen. Arab. Reich. p
nettement prévoir la rupture de ses deux moitiés, impossibles à joindre en un tout solide. C'est en 711, sous Al Walid, que les musulmans, c'est-à-dire quelques Arabes et un flot berbère vaguement converti de la veille, se lancent à la razzia espagnole qui les conduit jusqu'à Poitiers et qui fera naître dans la presqu'île l'une des sociétés les plus brillantes de l'islam. L'Etat dont Damas est la capitale est donc nettement tourné vers la Méditerranée : par l'Egypte et l'Arabie, il peut penser à rétablir l'une des grandes routes de l'Inde; ses guerres avec Bysance ont pour objet la domination maritime dans la Méditerranée orientale, qui demain pourrait s'étendre par la conquête de la Sicile, de l'Espagne et des Baléares à toute la Méditerranée occidentale.
A partir de la Mésopotamie, vers l'Est, on est sur un autre domaine qui est plus pleinement encore qu'aujourd'hui, tourné vers l'Orient. Isolée de la Syrie et de l'Arabie par les déserts, la vallée des deux fleuves, l'un des greniers du proche Orient, regarde vers l'Inde par le Golfe Persique. Les passes des montagnes persanes la mettent en relations faciles avec le plateau iranien et de là avec l'Asie Centrale et avec l'Inde. C'est dans cet autre monde que les Turcs, après leur conversion à l'Islam, serviront d'éducateur aux nomades de l'Asie, pour son plus grand dommage et pour celui de l'Europe.
En fait, toute la partie orientale de l'Empire est sous les califats d'Abd al Malik et d'Al Walid, dans la main un peu brutale d'Al Hajjâj, qui règne à Wasit (702). Les canaux qui drainent entre les deux fleuves les eaux des marais du Sawad, ont été bien négligés depuis deux siècles : Al Hajjâj en impose la réfection, et en quelques années, la sage répartition de l'eau, rend
à cette terre fécondée du soleil, ses admirables moissons. Le terrible vice-roi, soucieux de protéger le travail des sujets, s'efforce d'imposer un peu d'ordre aux vainqueurs qui n'en ont ni le goût, ni l'habitude1. Son énergie tenace et intelligente crée une société stable. Il meurt en 714, et Walid, en 715.
Le second fils d'Abd al Malik, Solaïmân (715-717) profite de l'œuvre de ses prédécesseurs et ne la détruit point. C'est une haine rétrospective et personnelle contre Al Hajjâj, plus qu'une influence de clan, qui conduit le calife à lui donner pour successeur son plus mortel ennemi, Yazid ben Mohallab2, qui d'ailleurs continue sa politique. Un ancien collaborateur d'Al Hajjâj est receveur général de l'impôt en Iraq. La division que l'on a signalée entre les deux parties de l'Empire s'accentue et s'aggrave; les rebellions qui secouent les pays iraniens ont dès lors un caractère hostile envers les « Syriens », et c'est le début du mouvement qui soulèvera la partie orientale de l'Empire contre le Syrien oméyyade, au profit des Abbassides3.
Dans cet Etat, malgré tout bien sommaire, la capitale elle-même est incertaine; Damas a grand peine à en conserver la réalité. Solaiman et la plupart de ses successeurs n'y habiteront plus. On l'a expliqué surtout par un réveil de bédouinisme chez les Oméyyades, une passion pour le désert et pour la chasse4.
1. Il s'intéresse à la vie intellectuelle; il fait réformer l'écriture et l'orthographe. Mais les historiens abbassides voient en lui un tyran sanguinaire, un monstre; ils reflètent, suivant Lammens (Taïf' p. 175), Ja haine des nouveaux convertis contre un pur Arabe, et celle des grands propriétaires fonciers contre l'énergique défenseur des droits du prince.