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CHAPITRE PREMIER Arabie antéislamique

On souhaiterait avoir un terme qui désignât clairement l'ensemble puissant de civilisation que forment l'Assyro-Babylonie, la Syrie-Palestine, l'Asie Mineure, la Grèce, les Iles, l'Egypte. Il apparaît, plus nettement chaque jour, que leurs activités sociales se sont sans cesse pénétrées dans la paix comme dans la guerre, et que, quelque différentes qu'elles fussent, elles sont comme éclairées d'une lumière commune. Celle-ci pourtant s'est manifestée sous des formes bien diverses. Dans la Grèce aux mille baies, un peuple de navigateurs et de paysans semble avoir été ramasser sur tous les rivages les pensées et les techniques les plus variées pour créer, sous la parfaite pureté du ciel hellénique, une perfection d'harmonie dans toutes les manifestations du sentiment et de l'intelligence et un souci durable de résoudre les problèmes infiniment renouvelés du monde. Dans les terres brûlées de la Judée, aux confins du désert, dans quelques vallons fertiles, sont nées deux religions essentielles de l'humanité, le judaïsme et le christianisme, le premier plus nettement tribal et d'une originalité jalouse, l'autre, empruntant au caractère de Jésus une douceur et une universalité,

à quoi la lumière grecque n'est point étrangère. Plus loin encore, à l'écart de la Méditerranée, creuset du diamant grec, l'islam naît au vne siècle du judaïsme et du christianisme dans une oasis du désert arabe. C'est par rapport à cet événement qu'il importe de considérer ici à cette date la situation de l'Orient proche.

Le centre principal de puissance économique est dans les vallées du Tigre et de l'Euphrate : descendus des montagnes arméniennes, les deux fleuves apportent à un sol qu'ils renouvellent sans cesse une fertilité que, dès longtemps, le travail assidu de l'homme a singulièrement accru. Sous les Sassanides, c'est toujours une contrée fort riche, où de puissants rois placent le siège de leur Etat. Le golfe Persique ouvre le chemin vers l'océan Indien, vers les rares produits de 1 Orient, et l'Euphrate est pour plusieurs siècles la voie qui les conduit vers la Méditerranée, vers la Grèce et vers Rome. Des populations nombreuses et pacifiques y vivent, courbées sur leur travail, héritières des vagues pensées d'une longue civilisation . sans doute, le nouveaux maîtres y ont apporté des administrateurs iraniens, et tout le long de l'Euphrate se sont glissés des groupements arabes, enpartie sédentaires; mais il ne faudra pas oublier, en essayant de comprendre l'éclat de Bagdad abbasside, que les vieilles populations mésopotamiennes ne se sunt point éteintes sans descendance. Leur vie religieuse est confuse, et l'on n'en aperçoit qu'une surface : le mazdéisme officiel, et surtout le christiani .me de langue araméenne, et officiellement de rite nestorien.

Mais si cette vallée fertile a été jadis le foyer d une g ande civilisation, el.e n'a pu être de façon

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durable, le centre d'un vaste Etat. Au nord, le massif arménien l'isole et l'expose à des descentes de pillards; aunord-ouest, la vallée de l'Euphrate lui ouvre vers la Méditerranée une porte étroite qui, depuis des siècles, sert de champ de bataille. A l'ouest et au sud, c'est l'une de ces grandes poches désertiques qui forment une suite d'abîmes incultes entre la Maurétanie et le Thibet. A l'est, la Susiane, jadis cultivée, puis le rebord du plateau iranien, d'accès difficile.

De faible puissance économique, l'Iran est pourtant, au vne siècle, le domaine d'un grand Etat. Les Sassanides touchent par la Caspienne et par la Médie au monde tatare, et, par leurs provinces de l'ouest, ils continuent la lutte de Darius et deXerxès pour la conquête de la Méditerranée ou pour leur propre défense contre Rome ou contre Gonstantinople. Vers l'est, ils sont sur la route de la Chine. Mais, ouvert vers l'est à la foule asiatique, l'Iran est, par lui-même, sans force matérielle et morale pour résister aux invasions des peuples d'Asie centrale. D'autre part, il reste excentrique à l'Etat iraqien, qui est pourtant son débouché normal vers l'océan.

La Syrie et la Palestine sont un autre monde, appartenant à un autre système géographique. C'est entre la Méditerranée et le désert un triple couloir; celui du centre est au sud un gouffre, et au nord une vallée fertile. Des faits plutoniques récents l'ont remué pour lui laisser, sous une allure âpre, des parties fertiles, qu'il faut défendre d'un travail assidu et méthodique. La mer y convie un peuple de commerçants à la navigation. Au nord, on passe par le Taurus dans le plateau d'Asie Mineure vers Byzance; un chemin s'ouvre aussi, par la vallée de l'Euphrate, vers le golfe Persique. Au sud, une courte côte dé-

sertique mène en Egypte, et par des chaînes de points d'eau, en Arabie.

La Syrie-Palestine est donc une région méditerranéenne mêlée intimement à la vie européenne, et rattachée directement d'une part, à l'Asie Mineure, et d'autre part, à l'Egypte et à l'Arabie. Sans doute ses destinées se sont trouvées unies, au cours de l'histoire, à celles des empires des vallées du Tigre et de l'Euphrate, par la haute vallée de ce dernier fleuve et aussi par la route du désert qui passe à Palmyre; au vne siècle même, elle revient un instant aux mains des Sassanides. Mais elle est rattachée plus naturellement soit au maître de l'Asie Mineure, qui est au vne siècle l'empereur byzantin, soit à l'Egypte qui, elle aussi à cette époque, est hellénique.

L'Egypte, c'est-à-dire le delta et la vallée du Nil, jusqu'à la troisième cataracte, reste, aux mains de l'empereur de Bysance, un des greniers de la Méditerranée. La vie populaire y conserve les croyances de l'époque pharaonique. Alexandrie est encore, au viie siècle, un centre de culture hellénistique, où les Juifs ont pris une large influence religieuse. La Syrie-Palestine, où la masse christianisée n'a point perdu le souvenir de ses cultes anciens, hésite à trouver sa direction religieuse à Alexandrie ou à Gonstantinople, en guerre de dogmes.

Les frontières septentrionales de l'Arabie sur le désert syrien sont flottantes : l'intérieur de la péninsule est peu connu; on en ignore la surface exacte qui est à peu près égale au quart de l'Europe Suivant la tradition, les Arabes descendent tous d'Abraham, les uns par Yaqtan, c'est-à-dire, Qahtan qui, avec les peuples disparus dont parle le Coran, 'Ad et

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Thamoud, etc., sont les vrais Arabes, les autres par Adnan, et qui seraient les tribus du Nord. La tradition musulmane a compliqué cette division, déjà très artificielle, en donnant aux tribus mekkoises, donc aux Coréichites, une descendance directement abrahamique, en leur attribuant pour ancêtre Ismaël, suivant une légende religieuse dont on reparlera.

Cette légende a modifié la division précédente, et on a distingué les tribus en Qahtanides ou Yéménites, et en Ismaïliennes, divisées elles-mêmes en Rabïe (Asad, Anaza) et enModar (Qaïs, Tamim, Qoréich). La division qui a eu, dans l'histoire une influence est celle entre tribus du Sud, Yéménites, et tribus du Nord, Nizarites ou Ma'addites, mais, dès avant l'islam, il y avait eu de nombreux déplacements de tribus; des Yéménites habitaient le nord de l'Arabie et le désert syrien. — Les traditions opposent les tribus du Sud à celles du Nord: les premières avaient pris sans doute, au contact des sédentaires de l'Arabie méridionale (Yémen) des façons de faire et de dire qui les séparaient des autres; puis au début de l'islam, Médine est yéménite, les Coréichites de La Mekke sont nizarites : on verra quel fait matériel accentuera la haine sous les Omeyyades.

L'Arabie est isolée par la nature, qui pourtant l'a placée sur les routes maritimes qui unissent l'Asie à l'Europe et à l'Afrique. Séparée de la Syrie et de l'Iraq par des déserts, en grande partie déserte ellemême, elle n'est point cependant, on le verra, aussi étrangère qu'il semble aux pensées qui agitent les populations environnantes. Elle renferme en effet quelques régions cultivées et des chaînes d'oasis, qu'habitent des populations sédentaires et qui forment les étapes de routes commerciales; et de larges

plateaux où le printemps ou l'automne font pousser des plantes propres à l'alimentation du chameau et que parcourent, d'un rythme régulier, des populations nomades. Les unes et les autres appartiennent à une même race, qu'elles soient arabes pures, suivant la tradition, ou mélangées à des populations dites sémitiques venues pour la plupart du Nord.

La bordure côtière de l'Est etduSud,Oman, Hadramoû^et Yémen, est la moins aride. Autour de Sanâ, des populations sédentaires industrieuses ont développé un régime de barrages et d'irrigations qui permettent une culture régulière. Des villes, des royaumes prospères s'étaient constitués au Yémen que 1 islam rattacha à la légende de Salomon et de Bilqis, reine de Saba. Il vécut là une civilisation dont les monuments sont à peine explorés. On devine seulement une culture religieuse ancienne qui s'est combinée avec les éléments apportés par des groupements juifs et chrétiens. Le Yémen parlait un dialecte très particulier de l'arabe, avec une écriture spéciale que les Arabes appellent musnad (appuyé). Ses marins jouent un rôle très ancien dans la vie commerciale de la mer Rouge et sans doute de l'océan Indien. L'état actuel du pays, où la ville de Sana a soixantedix mille habitants, est un renseignement précieux pour deviner celui qu'il avait dans l'antiquité : on sent que l'on ne saurait exagérer l'influence du Yémen sur le développement de l'Arabie musulmane. Au VIe siècle, des conflits religieux et économiques servent de prétexte aux Abyssins chrétiens pour traverser la mer Rouge et retrouver en sens inverse l'ancienne route maritime des envahisseurs yéménites

1. Les historiens arabes disent Hadhramanl, mais c'est un jeu de mots.

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en Afrique : à la fin du vie siècle, Abraha pousse sur La Mekke l'expédition dite de «l'éléphant)), dont parle le Coran et que la légende musulmane orne de détails glorieux pour la famille du Prophète. L'empire byzantin s'intéresse un instant à ces petits mouvements de troupes armées, et ce sont ses ennemis héréditaires en Orient, les Perses, qui chassent les Abyssins, du Yémen, s'y installent et y apportent le nestorianisme, non sans conséquence pour l'état religieux de l'Arabie.

La disparition des civilisations yéménites pose, d'une façon particulièrement nette, la question de la transformation du climat de l'Arabie. Malgré la très intéressante étude de Lammens1, la question reste obscure; celle du climat du Sahara, n'est pas mieux décidée : il y a certainement des périodes d'extrême sécheresse qui, dans un climat déjà aride, s'unissent à la nonchalance des hommes pour détruire les cultures, conservées seulement par un système très perfectionné d'irrigation.

Les chefs étaient vaguement tributaires du roi sassanide, au temps où naquit l'islam.

Les traditionnistes arabes ont rattaché à un verset du Coran (34.15) une explication de la dispersion des tribus yéménites qui est célèbre. A Mârib au Yémen, une puissante digue retenait les eaux, dont l'emploi judicieux faisait du pays un jardin de légumes et de fruits. La colère divine détruisit cet ouvrage et causa la perte ou la dispersion des tribus infidèles. Or les débris de la digue existent encore et des inscriptions en expliquent partiellement l'histoire; la date de sa construction, antérieure à l'ère chrétienne, est encore

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