‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 31 sur 180 · Tabari. Ann. II · texte numérisé non relu

Tabari. Ann. II

Hist. du Monde 13

mais il acheva, par quelques mesures inopportunes, de s'aliéner les intérêts et les sentiments; il eut à conquérir tout son Empire, en commençant par la Syrie. Il y avait une ébauche de royaume oriental qui s'était formé autour d'un Alide, Ibn Moawia, en un étrange assemblage de Chiites et d'Oméyyades. En Mésopotamie, les Kharijites menaçaient de former un Etat avec Mossoul pour capitale; d'autres, en Hadramout, avaient été assez forts pour occuper Sanâ, la Mekke et Médine. Il apparaissait de plus en plus clairement que l'Empire musulman n'avait aucune unité naturelle. Devant le danger d'une dissolution immédiate, Marwan montra de réelles qualités de chef: en 748, il avait reconquis la Syrie, l'Iraq, l'Egypte et 'Arabie. Mais la valeur d'un homme ne suffisait plus pour réagir contre la nature des choses.

La décadence de la dynastie oméyyade a lieu au moment où les conquêtes musulmanes en Occident faisaient prévoir à l'islam dans la Méditerranée un avenir infini; il y a juste un siècle entre la mort de Mohammed et la bataille de Poitiers. On pouvait imaginer que Damas ou Jérusalem serait la capitale d'une grande communauté musulmane qui absorberait l'Empire romain, et qui, avec le ciment d'une foi née des deux grandes religions palestiniennes, construirait un immense édifice, à la fois en Europe et en Asie. Des historiens ont inventé un grand dessein qui de la Gaule eut ramené les musulmans à Constantinople et « bouclé la boucle » : leur ignorance totale de la géographie de l'Europe en montre la fantaisie. Mais le fait pouvait se réaliser, sans que les vainqueurs l'eussent voulu, ni même qu'ils s'en fussent aperçu. Il est d'ailleurs inutile d'insister sur cette fantaisie : car la capitale syrienne a disparu en 750, et avec elle

LES CALIFES OMEYYADES 195

les possibilités d'un grand Empire musulman Méditerranéen. Les Fatimides ne surent point les renouveler. On redira comment, dès les Oméyyades, les provinces orientales de l'Empire avaient pris l'habitude d'être gouvernées de l'Iraq, et c'est la nature même qui les éloignait de Damas. C'est dans les riches provinces assyro-babyloniennes que, le califat va se reconstituer sous la pression immédiate d'intrigues que l'on indiquera et qui auront pour résultat brutal, en 750, la chute de la dynastie oméyyade et l'assassinat du calife Marwân à Bouchir, en Egypte. Le califat se déplaçait vers l'Orient.

La terre et l'impôt

Il convient de reprendre ici les indications que le chapitre précédent a données en quelques mots sur la condition des indigènes, sur celle de leurs terres et sur l'organisation de l'impôt. Ces faits, tels qu'ils se présentent à l'époque oméyyade, se conjuguent avec le mouvement de conversion des vaincus, pour créer des difficultés sociales et politiques que les califes dits marwânides ne réussirent point à vaincre et qui causèrent la ruine de la dynastie.

Quoi qu'en disent les historiens arabes, la proclamation de Moawia au rang de calife n'a point transformé la société musulmane, ni l'Etat musulman. D'une façon générale, rien n'est si semblable aux mœurs antéislamiques que celles de la société arabe, éparse à travers les provinces conquises, pendant de longues années après la conquête. Il faut redire que le calife oméyyade est un souverain « bédouin », et que si son passé coréichite lui permet de comprendre

un peu mieux que ses prédécesseurs la complexité des événements qui se pressent autour de lui, il est, comme eux, impuissant à les organiser.

Le Coran, on le répète, paraît ignorer la propriété foncière, dont le régime antéislamique semble être surtout la collectivité. C'est sur la propriété mobilière qu'il a établi un impôt en nature, la zakâ ou çadaqa. Le Coran prévoit aussi le butin qui, par les conquêtes, devient considérable et est à la fois mobilier et immobilier. Les dépouilles des vaincus et le résultat du pillage que les généraux ne sauraient interdire à leurs soldats, embarrassent vite les vainqueurs. En 104 (723), on prend une place forte du Khorassan; l'armée vend aux enchères tout ce qu'elle y trouve; ailleurs, les soldats vendent ainsi leurs bagages, c'est-à-dire leur butin1. Le butin mobilier se transforme donc très rapidement en une somme en argent qui supportera la çadaqa.

La terre conquise est le butin immobilier de la communauté musulmane. Dans des pages précédentes, on a indiqué les diverses espèces d'immeubles que les vainqueurs trouvèrent devant eux et dont la plus grande partie fut laissée entre les mains des indigènes, protégés et exploités. La doctrine musulmane a distingué les terres conquises par la force et les terres cédées par un traité; les premières seraient biens d'Allah, c'est-àdire du calife, soumis à une redevance arbitraire; les secondes, biens de la communauté musulmane, soumis à un tribut fixé par le traité. Les conquérants ne s'étaient point embarrassés de ces finesses de juristes. En fait, la communauté musulmane a un droit éminent sur toutes les terres conquises. Le

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