Tabari Ann. II. 1.448.1: et
LES CALIFES OMEYYADES 197
domaine de l'Etat vaincu, quelle qu'en soit la nature juridique, les terres « mortes » et les terres privées abandonnées par leurs propriétaires, composent ce qu'on peut appeler le domaine de la communauté musulmane. Toutes les terres qui appartenaient à des indigènes devenus protégés (dimmi) restent en leur possession, mais avec des obligations et des restrictions qui prouvent bien la précarité de leur droit. Le sol des pays conquis est bien un butin du conquérant; mais comme il n'a ni les moyens, ni le goût d'en entreprendre la culture, il le laisse aux indigènes, moyennant le paiement d'une taxe qui a nettement le caractère d'un butin1. L'indigène est lié à la terre, et les prestations d'hospitalité et les réquisitions de toutes sortes qui le frappent ressemblent à des obligations serviles2.
D'après la théorie classique, l'impôt des tributaires se composait d'une taxe de capitation jizya3 que payait chaque mâle adulte, suivant trois catégories, riches, moyens et pauvres, et d'un impôt foncier appelé kharâj, dont le taux était variable suivant les conventions et les usages locaux. Bien que cet impôt soit fixé en nature, il est nettement un impôt foncier et se base, non sur la valeur réelle de la récolte, mais sur la surface de la terre cultivée : le gouverneur de
1. La notion de l'immeuble, butin de la communauté musulmane, persiste sous les Abbassides. Il prend fantaisie à Al Mançour de démolir le « palais blanc » des Sassanides à Ctésiphon; il déclare que quiconque sera trouvé en possession d'une brique d'un édifice sassanide sera puni d'une amende; car « cela fait partie du butin musulman ». (Tabari Ann. II 1.385.)
2. A Alexandrie (voir ci-dessus p. 153), un Arabe ramassait un indigène dans la rue, et l'emmenait ramer sur sa barque « comme un esclave » (Maqrizi :Khitat éd. Wiet. v. 44).
3. Le mot est une fois au Coran dans un verset médinois qui n'est pas clair (IX.29).
l'Iraq est donc amené à constituer un cadastre qui rajeunit de vieilles traditions1.
Telle est la distinction des théoriciens; mais les historiens emploient indifféremment, surtout pour les faits anciens, jizya et kharâj. Il est probable que jizya est l'impôt de capitation des citadins, et kharâj l'impôt des ruraux.
Il convient d'ailleurs d'avouer que malgré le travail si perspicace de Wellhausen.et les excellentes études de Becker2, qui ont été suivies ici, la question reste obscure. Van Berchem, le premier, dans son mémoire sur la propriété foncière, avait bien vu que la difficulté est sans cesse aggravée par l'incohérence administrative des vainqueurs ou, si l'on veut, par leur indifférence à la condition des indigènes, et aussi par l'incertitude de la terminologie, toujours redoutable chez les écrivains arabes, Un historien du xve siècle3 explique qu'en Egypte les Coptes qui se sont soumis par traité paient deux dinars de capitation et un impôt sur la terre, qui paraît suivre les usages locaux; les gens d'Alexandrie, qui ont été conquis, paient la capitation et l'impôt foncier suivant un taux fixé par l'arbitraire du gouverneur; ceux-ci, ajoute Maqrizi, « ne jouissent ni d'engagements, ni de protection »; ce ne sont pas réellement des protégés [dimmi). Il convient donc d'essayer de préciser la condition des indigènes : on parlera ensuite de leur conversion et des réactions qu'elles ont causées dans la communauté musulmane, sous les Oméyyades.
L'islam, on le répète, a considéré ses conquêtes comme
1. Au vme siècle, les gouverneurs oméyyades de l'Egypte font transcrire à leur usage le vieux cadastre de la vallée du Nil. On in" siste sur la permanence des faits administratifs.
2. Réimprimées dans ses Islam- Studien, t. I. 5. Maqrizi. Khiiat éd. Wiet. V.40.
LES CALIFES OMEYYADES 199
un butin que Dieu accordait à son peuple, la communauté musulmane. Les premières générations de musulmans regardent l'islam comme une religion arabe qui place le peuple arabe dans une situation privilégiée, en ce monde et dans l'autre : c'est « la meilleure des nations ». Il est donc nécessaire de convertir tous les Arabes, et de faire de la péninsule un pays purement musulman ; mais il n'y a aucune obligation à convertir des non Arabes.
La croyance s'accorde fort heureusement avec la réalité économique. Les Arabes n'ont point l'amour de la terre; ils ne songent nullement à cultiver leurs conquêtes, mais à en tirer un gros profit. Le régime, que les pages précédentes ont résumé, suffit à les satisfaire. Il parut d'abord supportable à des populations pressurées et agitées naguère par des gouvernements affamés et incertains : elles avaient craint le pire, et elles se retrouvaient, après l'orage, chez elles, un peu pillées, un peu battues, avec quelques morts, et obligées de payer un impôt dont le poids n'excédait point leurs forces1.
Mais, dès la fin du vne siècle, un grand nombre de tributaires se lassent de leur posture d'inférieurs dans la société musulmane : ils se convertissent à l'islam et leur exemple est largement suivi au vnie siècle. On redira plus loin les résultats principaux de ces conversions. C'est en matière d'impôt foncier qu'elles posèrent les questions les plus graves, dont les effets se faisaient sentir sur la condition des terres et sur les ressources du trésor public
Si l'on admet, avec la doctrine musulmane, que les
1. L'impôt de capitation était, comme le foncier, un impôt bysantin, qui a été conservé par les Arabes avec l'ensemble de l'organisation des vaincus. Conf. Mez. Renaissance p. 42.
protégés avaient à payer une taxe de capitation, jizya, il est clair que leur conversion les en dispensait, en les soumettant à l'impôt musulmam de la zakâ ; mais en même temps, se trouvaient-ils libérés de l'impôt sur la terre, le kharâj ? La question se compliquait, pour les contemporains comme pour nousmêmes, de l'absence de doctrine ferme et aussi, on le répète, de l'incertitude de la terminologie Cependant des faits graves prouvèrent, dès le règne d'Abd al Malik, qu'il fallait avoir des principes et, en tout cas, les appliquer : voici quelques uns de ces faits.
La communauté musulmane possédait, dans le Sawâd iraqien, des terres fertiles, confisquées sous Omar, qui fournissaient au fisc un gros revenu, mais avaient été, semble-t-il en partie concédées à des particuliers; au cours des troubles qui eurent lieu sous Al Hajjâj, les registres du diwân furent brûlés, et les terres furent occupées par des musulmans qui prétendirent ne plus payer le kharâj1. — Un tributaire [dimmi) fut autorisé par le fisc à vendre sa terre à un musulman, sans doute parce qu'il ne se sentait plus capable de payer le kharâj. Le nouveau propriétaire musulman, prétendit ne plus payer que la çadaqa. Le fisc y consentit, mais prit pour lui le prix de vente et déchargea le groupe agricole dont la terre faisait partie, d'une part du kharâj correspondant à l'étendue de la parcelle vendue, ce qui, entre autre chose, prouve que l'impôt foncier était évalué par le fisc suivant des communautés agricoles, à l'intérieur desquelles il était réparti. — Des faits de ce genre se répètent; en 721, des Sogdiens veulent émigrer au Ferghâna et renoncer à leurs terres pour ne plus payer le kharâj :