Wellhausen : Ar. B.t p
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e serviteur de la maison sainte de Dieu et le chef du pèlerinage, la seule manifestation collective du monde musulman. Il allait jusqu'à renouer la tradition en profitant d'un incident de guerre pour démolir la Kavba et la reconstruire suivant un plan que la tradition disait être celui d'Abraham. Quand il eut été vaincu, Al Hajjâj acheva sa victoire en ramenant la maison sainte aux dimensions qu'elle avait au temps du Prophète, et que, suivant un hadith, il avait refusé de modifier. En somme, les réalités voulaient qu'Ibn Az Zobaïr échouât dans sa tentative. La Mekke ne pouvait pas être d'une façon durable la capitale du califat.
Cependant son prestige religieux était si puissant que les Omeyyades prirent peur et par un détour qui surprend chez des Coréichites et qu'on croirait inspiré par un infidèle, ils pensèrent simplement, à invoquer les plus vieilles traditions, à dépouiller leur ville natale du rang de capitale religieuse et à le reporter sur Jérusalem, première qibla de Mohammed. La proclamation de Moawia à Jérusalem et les cérémonies qui suivirent la fondation de la mosquée d'Aç Çakhra par Yézid, la tentative d'Abd' Al Malik pour faire célébrer à la mosquée de Jérusalem, le jour de 'Arafa, une cérémonie solennelle, et le lendemain, sans doute, un sacrifice, sont des actes politiques par lesquels les Omeyyades cherchaient à vaincre Ibn Az Zobaïr sur son propre terrain. C'est dans le même esprit que beaucoup plus tard, Khalid, le gouverneur de l'Iraq sous Hichâm, proposa de transporter pierre à pierre la Kawba à Jérusalem et de l'y reconstruire. La tentative d'Ibn Az Zobaïr semblait donc bien redoutable au calife de Damas.
Mais c'est dans la fertile vallée des deux fleuves
au carrefour des routes de l'Asie, qu'il convenait de choisir le siège d'un grand empire oriental, auprès de Babylone ou de Ninive. Les Arabes, étaient venus camper plus bas à Coufa et à Baçra : Al Hajjâj s'était installé à Wasit; les Abbassides fonderont Bagdad. C'est un hasard qui a fait de Damas la capitale de l'Empire Arabe, pour un siècle seulement1. Moawia, nommé gouverneur de la Syrie à la fin du règne d'Omar établit nécessairement le centre de son gouvernement à Damas, siège du gouverneur bysantin; la formule même de l'occupation arabe imposait qu'on méprisât les rouages administratifs antérieurs, mais qu'on les respectât dans tous leurs détails. D'ailleurs Moawia, devenu calife, ne pouvait penser à transporter sa capitale dans le pays babylonien dont les habitants venaient de le combattre et qui furent toujours en révolte latente contre lui. Damas resta donc fière d'être la capitale des Omeyyades. Mais ceux-ci ne l'aimaient guère, et pour deux raisons. D'abord les Goréichites, tout citadins qu'on veuille les dire, avaient des goûts de bédouins, et les Omeyyades ne furent à leur aise que dans les résidences campagnardes qu'ils se firent construire au bord du désert. Aussi, ils avaient comme les autres, le goût superstitieux du logis que nul n'a habité avant eux, de la cité neuve que l'on construit selon ses plans et sous son horosrope Solaiman ben Abd al Malik, gouverneur de Ramla, s'y bâtit une ville; il y revint quand il fut calife; et il mourut à Dabiq, un camp pour la guerre bysantine, dont il avait fait sa capitale; Omar ben Abd al Aziz,à Khouassin, dans la campagne de Damas ; Y ézid, à Arbad, en
1. 11 faut bien redire que Damas n'est point une ville sainte de l'islam.
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Tranjordanie Hichâm eut sa capitale à Roçafa, près de Rakka, au coude de l'Euphrate, à l'orée du désert, et il y mourut. Walid II habitait un palais écarté, en pays sauvage, Bakhrâ. Marwân ne put se décider à rentrer dans Damas révoltée et s'établit à Harran. Les Omeyyades, on le répète, sont des Bédouins qui ont des demeures successives1.
La Société.
Les conquêtes avaient réuni des populations diverses d'origine et de culture, sous la domination de l'islam et des Arabes. Pendant les trente années des règnes des califes rachîdin, les peuples s'étaient juxtaposés, sans que nul ait eu soin de les mêler, sans même que se soit encore posée nettement la question de l'organisation de leurs rapports et de leur place dans l'Etat, qui n'est pas encore la même chose que la communauté musulmane. Les califes omeyyades s'efforcent de maintenir en un bloc solide ces éléments divers, et même de les organiser, loin de tout plan précis, sans doute, mais au cours de leurs expériences et des réflexions de leur bon sens affiné Leur « empire arabe » n'a point duré : on doit préciser les causes de sa chute, en indiquant quelques aspects de la société.
Les conquérants arabes forment une aristocratie qui ne réussit pas à équilibrer ses habitudes anciennes et les goûts qui lui naissent de la conquête : elle est devenue tout d un coup trop riche; non qu'elle ait allure de parvenus, car ces Bédouins ont de 1 allure;
1. Sous Walid b. Yézid en 126, « la Syrie était à ce moment-là malsaine. Ils sortirent dans la badiya » (Tabari, II. 1784.5.).
mais elle en est étourdie et grisée. Ils jouissent largement des richesses dont la fortune les a comblés, des maisons spacieuses et ornées, des tapis, des étoffes et des armes; mais ils restent bédouins, et comme leur maître le calife, étouffent un peu dans les villes et dans les camps. Les plus actifs vivent autour du prince et lui font une cour; ou bien ils sont gouverneurs de provinces, chefs d'armée, occupent tous les postes d'autorité dans l'empire. Ils sont dans les grandes villes, en Syrie, en Iraq, en Egypte; en Khorassan, dans l'Iran lointain, ils semblent s'être espacés en petits groupes et s'être mêlés à l'aristocratie indigène, qui n'a point disparu et se tient sur la réserve.
Nulle part, il ne se crée, comme en Occident à la même époque, une aristocratie du sol. Les gouverneurs des provinces omeyyades sont trop éphémères pour pouvoir former des dynasties. Le régime des dotations foncières ne crée point de seigneurs terriens, vivant parmi leurs vassaux, leurs clients et leurs serfs ; le maître vit dans les villes, dans les camps. Il faut quelque temps pour qu'un bédouin s'attache au sol.
Dans les villes, les Arabes conservent, en partie, leur activité de jadis, violente et passagère : ils commandent, parlent, intriguent et querellent. Quelquesuns, surtout dans les deux villes saintes, Mekke et Médine, s'adonnent pieusement à l'étude de livre saint et du hadith et préparent les « sciences musulmanes ». Mais il en est beaucoup qui sont pris, tout de suite, par la béatitude des richesses, et s'y endorment. L'aristocratie arabe ne conserve point toute entière sa valeur sociale. Elle est d'ailleurs numériquement faible. Il est difficile de fixer un chiffre aux conquérants; on a dit deux cent mille, au hasard. Surtout, ils se sont mêlés aux indigènes par mariage et con-
cubinat, et ces métis sont devenus des musulmans et des Arabes. Les califes omeyyades, on le répète, ne sont pas de purs Arabes.
Ce sont les indigènes qui constituent tous les éléments productifs de la société omeyyade. On se serait attendu à voir les goûts mercantiles des Coréichites s'élargir avec les frontières de leurs parcours et créer un vaste réseau commercial dans l'Asie Antérieure rajeunie par leur conquête; celle-ci avait bien haussé jusqu'à la valeur d'hommes d'Etat, des Omeyyades, Ziyad, Hajjâj, Qasri, bien d'autres. Il ne semble pas qu'aucun des vainqueurs se soit soucié de commercer. Toute la force productive de l'empire, l'agriculture, l'industrie, le commerce est aux mains des indigènes. Et cette immense masse conquise vit en marge de la communauté musulmane, presque hors de l'Etat.
Des écrivains, en Orient et en Occident, ont vu, dans ce fait, une preuve de la tolérance consciente que les musulmans avaient pratiquée envers leurs sujets. L'histoire, sans doute, est une admirable mine d'arguments pour les polémiques. Il faut pourtant ici se mettre en face des réalités.
La notion qui a dominé toute l'histoire de la première expansion de l'islam et des relations avec les infidèles, est celle de la prédestination des Arabes à être « le meilleur des peuples », le peuple d'Allah, chez lequel il a fait construire sa maison par Abraham. Il faut donc que tous les Arabes, non seulement ceux de la péninsule, mais aussi ceux qui se sont répandus sur la bordure du désert syrien, les B. Taghlib, les B. Ghassan, les Kindites de Hira, etc., se convertissent à l'islam. Ceux qui s'y refusent, on les chasse ou on les tue. D'ailleurs, comme ce sont des « frères Arabes », les califes ne les brusquent point; ils leur accordent
en matière d'impôt un traitement de faveur, en attendant leur conversion1.
Les autres peuples, ce sont des 'adjam, des « barbares, )> au vrai sens du mot, des gens qui ne parlent pas, des non-arabes. Ceux-là, on les soumet, on les fait payer, et pour qu'ils paient, on respecte leur personne et leurs biens. Mais ce sont des gens inférieurs qu'il n'y a aucune raison pour faire admettre à l'honneur et au profit divin de la communauté musulmane. On leur laisse donc leurs croyances religieuses, car ils sont «gens du livre », et la politique, qui s'appuie sur le fisc, est très large sur le sens de « gens du livre » ils conservent leurs lois, car le calife, qui commande au nom d'une religion où la justice (al'adal) joue un si grand rôle que bientôt la pensée musulmane sera profondément remuée par les controverses sur la justice de Dieu, le calife ne s'inquiète nullement qu'elle règne parmi ses sujets : la justice n'est faite que pour les musulmans.
La justice de vengeance, celle de l'antéislâm qui a été en partie sanctionnée par le Coran, est seule appliquée aux tributaires : le livre saint l'a prévu, et ses décisions confirment l'infériorité du tributaire, dont le meurtre, comme dans les lois des barbares d'Occident,est plus facile à expier que celui d'un musulman. C'est en matière civile que le tributaire est laissé dédaigneusement à sa loi ou à l'arbitraire des agents du calife Pourtant, Arabes et tributaires, musulmans et gens de livre, vivent en des relations de voisinage et de vie sociale, qui créent des conflits d'intérêts. C'est le juge musulman, le cadi, qui décide, et voici la porte ouverte à la juridiction bénévole du cadi sur