‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 57 sur 180 · Tabari, Ann · texte numérisé non relu

Tabari, Ann

comme leur droit de musulman. Leur attitude eut pour conséquences la ruine de la dynastie omeyyade et l'avènement de la dynastie abbasside, sous laquelle ils continuèrent victorieusement la lutte. Le royaume vraiment arabe a été détruit par les intrigues des Abbassides, c'est convenu ; mais celles-ci, quel que soit le mérite d'Abou Moslim, n'auraient causé qu'un désordre momentané et partiel, si elles n'avaient pas correspondu au développement de faits profonds, et si elles n'avaient pas promis satisfaction aux aspirations légitimes des foules indigènes.

Dans le désordre des esprits, on aurait peine à discerner la situation religieuse des populations de l'empire musulman à la fin du vne siècle et dans la première moitié du vme. Il y a plénitude de vie, donc contradictions; les ardentes querelles théologiques du ixe siècle se préparent.

L'aristocratie arabe, dont les sentiments religieux étaient un peu imprécis à l'époque des conquêtes, se pénètre peu à peu de la foi qu'elle a apportée dans les provinces conquises. Les califes omeyyades sont en général des musulmans pieux1.

Ce n'est point, cependant, à la cour qu'est le centre religieux de l'Empire. Il est dans les deux villes saintes, et surtout à Médine, où voisinent d'ailleurs étrangement la foi la plus pure, et le goût le plus vif des divertissements mondains sans omettre celui des intrigues politiques. Mais, dans tout l'Empire, même aux armées, il y a des groupes de dévots qui se font mérite et métier de réciter le Coran2 , suivant la

1. Voir les preuves qu'en donne Goldziher : dogme ei foi, p. 264, note 3.

2. En 730, à l'armée du Khorassan, les uns passent la soirée à réciter le Coran, les autres à chanter des vers (Tabari, Ann., II. 1547. 5).

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bonne règle. Ceux-ci sont, en partie, des croyants sincères, dignes de tout respect, mais aussi des fanatiques qui font prévoir, par leur attitude, les désordres que leurs successeurs, les fouqahâ, susciteront si souvent dans la communauté musulmane. C'est sous les Omeyyades, au moment où la conversion des tributaires commence à mêler les peuples et prépare la société nouvelle, que se forme le mouvement théologique et juridique qui fera la grandeur et le trouble de l'islam abbasside. Dès la période omeyyade, ces pieux savants ont une grande influence sur la société, et même à la cour. Le grand imâm Abou Hanifa donne à un individu une lettre de recommandation pour le calife Al Walid1.

Parmi les conversions, certaines, sans doute, sont de surface et d'opportunisme, mais d'autres néophites sont sincères, et ceux-ci, par la logique même des choses, doivent contribuer à développer et à affermir la foi musulmane dans la société arabe. On ne saurait exagérer l'influence des nouveaux convertis sur le progrès de l'islam.

On ne peut malheureusement qu'imaginer le mouvement qui se faisait dans les esprits; il est certain que ce fut sous les Omeyyades que commencèrent à se former les traditions, les hadilh, qui servirent de commentaire perpétuel au Coran et qui furent la base de la « science » musulmane. Alors se fixa le récit véridique de la vie du Prophète, la sîra.

Il faut répéter que l'islam est une religion citadine, et que c'est à la mosquée que l'on fait la prière : Tabari, dans son commentaire, cite un hadith suivant lequel, du temps du Prophète, on ne la faisait qu'à la mosquée. C'est là que le culte s'organise, et les nouveaux convertis, habitués à concentrer leur vie

religieuse dans les églises, contribuent au développement de la mosquée. — Les historiens parleront plus tard de la prière « de la peur », exécutée suivant les règles spéciales du Coran en face de l'ennemi (IV. 102); les historiens des conquêtes n'en parlent guère.

Les simples indications de faits que l'on vient de lire suffisent à marquer la différence profonde qui sépare la formation des sociétés en Orient et en Occident à la même date, après les invasions. Elle résulte d'un fait religieux avec toutes ses conséquences sociales. Car, si l'on a cherché dans les pages précédentes, à réagir contre la croyance commune qui fait de la conquête arabe un jihâd, une pure guerre sainte, il convient cependant d'insister sur l'importance de l'élément religieux pour le développement de la société musulmane. ■ — L'invasion des Barbares d'Occident est simplement un fait économique : des groupes sociaux très différents les uns les autres et sans union durable entre eux pénétrent dans l'Empire romain pour y jouir de la paix et d'une vie plus facile. Ils apportent des pensées et des coutumes, assez variées, bien que de valeur semblable; mais aucun instinct commun, et surtout aucune croyance religieuse qui s'élève au-dessus d'un paganisme naïf. Dans les ruines de 1 Empire romain, ils trouvent un organisme très vivant, l'Eglise, et des restes d'un ordre ancien, une administration locale encore organisée. Gomme les Arabes, ils laissent d'abord intacte cette administration, qui a conservé le reflet du prestige romain; mais ils se convertissent à la religion des vaincus, au christianisme, dont ils deviennent les défenseurs.

La différence est bien visible. Les Arabes sont plus

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semblables entre eux que les Barbares; ils ont les mêmes coutumes, et hors des haines tribales, ils ne sont différents que par leur qualité de nomades et de sédentaires. Surtout, ils ne sont partis à la grande razzia perso-bysantine qu'après avoir été mis, par la révélation d'un homme supérieur, sous une foi et une loi commune qu'ils ne connaissent d'abord que bien en surface, mais qui pénètre chaque jour plus profondément dans leurs âmes. La conquête leur a soumis des populations plus cultivées qu'eux; mais en entrant en contact avec elles, en Syrie, en Egypte, en Iraq, ils remontent pour ainsi dire vers la source de leur propre foi; ils trouvent les fidèles de Moïse et de Jésus, qui, toute supérieure que soit leur culture, se convertissent très vite à la religion de leurs vainqueurs. Et ce sont ces nouveaux convertis qui, par un singulier détour, développent l'islam, le nourrissent de pensée et de philosophie, fondent la théologie musulmane, car ils ont en eux des traditions de théologiens. Avant la conquête musulmane, il y avait en effet un milieu chrétien, celui des écoles théologiques et juridiques d'Antioche, deBeirout, d'Edesse, d'Alexandrie, de Gazza. Les nouveaux convertis apportèrent à l'islam des habitudes d'esprit qui étaient bien étrangères aux Bédouins. ■ — Le Coran qui n'avait pu paraître clair qu'à des esprits insoucieux de toute réflexion philosophique, livrait son incohérence naïve à des esprits habitués aux subtiles controverses du christianisme. Il allait résulter de ce contact, à la lumière durable de l'esprit grec, une théologie musulmane raisonnable qui maintient en Orient et en Occident des foyers de haute culture. La grande querelle du libre arbitre naît sous les Omeyyades, et les nouveaux convertis y jouent leur rôle.

La vie économique.

On est fort mal renseigné sur la vie économique de l'Empire arabe des Omeyyades. Il est du moins évident que c'est de l'agriculture que les populations tirent l'essentiel de leur existence. Les procédés de culture sont primitifs et les instruments sont les outils sommaires que l'on sait: ce ne sont point les Arabes, s'ils y pensaient, qui seraient capables de les améliorer. La question essentielle est celle de l'eau; en Egypte, la réglementation des débordements du dieu Nil; en Mésopotamie et Iraq, des irrigations et des drainages qui combattent la sécheresse ou l'inondation nuisible; partout l'utilisation des eaux des pluies trop rares et de celles des rivières et des sources pour la vivification de surfaces aussi larges que possible. Des coutumes se sont établies parmi les habitants; des associations se sont formées pour veiller aux travaux d'art, digues et canaux, et à la juste répartition de l'eau entre les intéressés. Les guerres et les désordres des deux derniers siècles ont causé bien des maux que la conquête arabe a accentués brutalement. Des régions se dépeuplent, des travaux sont interrompus, la nature, particulièrement violente en Orient, efface bien vite le travail de l'homme et ramène le désert ou le marais .

C'est dans la vallée des deux fleuves que le mal semble être le plus grave, d'autant plus que l'impôt foncier y doit être spécialement fructueux. Les califes ne semblent point se soucier beaucoup de ces choses et abandonnent à eux-mêmes desg ouverneurs avides et éphémères. Cependant quelques-uns y pensent pour eux. Al Hajjâj voit plus loin que stricte-

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ment Tannée présente, où, avec un peu de poigne, on saurait bien trouver les ressources en nature et en argent dont on a besoin; il pense qu'à laisser le pays s'appauvrir, on va très vite à l'anéantissement de l'impôt. Il ravive donc les associations agricoles en sommeil; partout, sur son ordre, on reconstruit digues et canaux. Le calife et les grands personnages1 ont acquis de vastes domaines délaissés, qui ne sont presque d'aucun rapport : il faut qu'ils y installent des esclaves qui redonneront vie au sol. En attendantla main du fisc pèse lourdement, et bien des gens quittent leur terre pour aller se perdre, inutiles et besogneux, dans la foule des villes. Al Hajjâj comprend le danger de la désertion des campagnes : il renvoie brutalement les déserteurs dans leurs villages, en leur faisant marquer les mains au fer rouge, pour les reconnaître en cas de récidive2.

L'Egypte n'avait point cessé de jouir des bienfaits du Nil : la vie agricole y continuait le rythme que lui avaient donné le Pharaon, et les gouverneurs omeyyades comprenaient bien l'importance des travaux qui répandaient les faveurs du dieu-fleuve= Mais dès l'origine, l'Egypte semble extérieure à l'empire : c'est vers la Méditerranée que se tourne sa vie commerciale. Les choses y ont une vie propre, et les gouverneurs ne tarderont pas, sous les Abbassides, à y être tout-à-fait indépendants. Il semble qu'il faille revenir en Iraq pour se sentir vraiment en pays califien.

1. Parmi les griefs du calife Hichâm contre Khâlid al Qasri, il y a une obscure histoire de terres revivifiées. (Tabari 2.1655.4.) Khâlid a acquis d'immenses revenus en creusant des canaux, dont l'un a gardé son nom. Le calife en est jaloux et on conseille à Khâlid de partager avec lui (ibid. 11656.1).

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