Lammens : Yezid, II 1.1274 et s
4. Lammens, ibid. III. 1234; Ibn Khaldoun, Prolégomènes, trad. 11.415 et 416.
La langue que les Arabes apportaient avec eux était, par certains côtés, très développée; soit dans des variétés dialectales que nous ignorons, soit sous l'aspect d'une langue commune qui semble avoir été celle des poètes que les grammairiens arabes ont conservée, soit enfin dans le Coran, l'arabe se montre riche de formes, de flexions et de mots, mais encore mal propre à exprimer de véritables pensées, c'està-dire des abstractions. C'est en effet la prose qui est la forme essentiellement expressive de la pensée, et à l'époque de la conquête, il n'y a pas de prose arabe. Il faut redire que le Coran, où il est convenu de voir le modèle divin de la prose arabe, n'est point écrit en prose de penseur, mais en prose de poète, en partie rythmée et rimée; ordres, menaces, récits, préceptes isolés sans doctrine, le Coran est avant tout un recueil de fortes images. C'est à l'époque omeyyade, pour satisfaire aux nécessités nouvelles du gouvernement d'un grand Etat et sous l'influence de populations soumises qui, elles, ont une prose oratoire et théologique et reçoivent encore quelques lueurs du rayonnement grec, c'est en ce temps nouveau qu'est créée, hors de l'observation de l'historien, la prose arabe : discours officiels ou khotba du calife ou d'Al Hajjâj; édits califiens, hadiths, que nous ont conservés par fragments qui semblent authentiques les historiens abbassides (Tabari par exemple).
En Gaule, en Italie et en Espagne, comme dans le proche Orient, c'est la langue religieuse qui a dominé : d'un côté le latin, idiome des vaincus, de l'autre l'arabe, celui des vainqueurs. La récitation du Coran en langue arabe était un mode de diffusion, et l'aristocratie arabe imposait son parler à des indigènes dont elle dédaignait d'apprendre les « patois ». La
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langue courante du peuple en Iraq et en Mésopotamie, comme en Syrie, était, avec des variétés dialectales, l'araméen, langue sémitique toute proche de l'arabe et en pénétration constante avec lui. L'araméen a cédé rapidement à l'arabe après la conversion des populations à l'islam. Des communautés chrétiennes, dont le centre était à Edesse, ont fait durer une forme de l'araméen, le syriaque, qui a survécu comme langue religieuse, et qui est encore, au xxe siècle, la langue parlée par de tout petits groupes. Le latin et le grec n'avaient jamais été que des langues étrangères, d'êtuie, de religion et de science. La Perse, où l'occupation arabe a été relativement faible, a maintenu l'iranien comme langue courante, et après la mort du pehlevi, elle s'est redonné une langue littéraire propre, le persan, auquel l'islam a imposé outre son écriture une grande masse de mots abstraits arabes. Ailleurs, dans le malais, par exemple, l'arabe n'est intervenu que pour infiltrer dans une langue étrangère des mots religieux ou de culture; en Afrique du Nord, il est devenu la langue de civilisation et a, en partie, envahi le domaine des dialectes berbères.
La fixation de l'écriture arabe date des Omeyyades : c'est encore Al Hajjâj qui paraît avoir donné aux lettrés les points diacritiques qui permettent d'éviter l'étrange confusion que des signes identiques imposaient entre des sons différents, et aussi d'avoir fait tracer les trois indices qui représentent les voyelles brèves. Si l'instrument matériel s'est grandement perfectionné, si la naissance d'une langue administrative est venue dominer les variétés dialectales de la langue parlée, il manquait encore à la prose arabe la pratique d'un vocabulaire et d'une syntaxe qui permettent l'expression de la pensée abstraite. Il est
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frappant que les premiers monuments de la prose arabe soient des traductions soit du pehlevi, soit de l'araméen, soit du grec, et que celles-ci aient été naturellement l'œuvre d'indigènes, convertis de la veille, pour lesquels l'arabe était une langue étrangère. Ces traducteurs, qui sauf Ibn Al Moqaffa, sont obscurs, sont les grands ancêtres des Iraniens qui, sous les Abbassides, feront la gloire de la pensée « arabe ». Aucun fait ne précise mieux l'importance des éléments étrangers dans le développement de la civilisation dite arabe1.
Les Bédouins de l'Arabie antéislamique étaient restés étrangers à toute production artistique; ils n'étaient point cependant insensibles à la splendeur relative des étoffes à ramages et à figures que leur commerce avec l'Egypte, la Syrie et le Yémen laissait entre leurs mains. A la conquête, ils rencontrèrent en Syrie et en Egypte les monuments accumulés par de longs siècles d'art et les produits d'une activité artisane encore puissante. Plus loin, ils entrèrent en contact avec la Babylonie et avec l'Iran.
Les églises chrétiennes, dont ils admirèrent la beauté, ne leur parurent point tout d'abord des demeures diaboliques indignes d'Allah, et ils y firent la prière solennelle après en avoir chassé les faux dieux qui lui étaient associés. On ne saurait donc s'étonner que la mosquée, dès qu'elle a une forme propre, emprunte des éléments à l'église chrétienne. Le minaret, d'oà le muezzin répand sur la cite l'appel à la prière
1. Conf. William Marçais in Revue africaine, 1927, p. 20 et suiv
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èï jw appa.aît à une date imprécise, dérive de la tour de l'église. Le mihrab, c'est-à-dire la niche en cul de four qui termine la travée centrale du temple et devant laquelle se place l'imâm,face à la Mekke, est une réduction de l'abside des églises. Le minbar omeyyade en est la chaire. La maqçoura, où les califes s'enferment, à l'écart des sujets et aussi à l'abri des assassins, est un souvenir de la loge impériale du Basileus. L'influence bysantine sur l'art omeyyade est évidente. Des monuments comme les bains du palais de Qoçair 'Amra1 et celui d'Al Mchatta démontrent le caractère nettement hellénique des constructions auxquelles se plurent les califes omeyyades. On y voit aussi que l'interdiction des « figures » n'est point encore fixée par la doctrine musulmane; on redira qu'elle a eu grand peine à s'imposer. C'est d'ailleurs en 726 que l'édit de l'empereur Léon suscita dans l'empire bysantin la grave querelle des images, qui ne fut point sans conséquence pour l'opinion musulmane — Il semble que les artistes bysantins ne soient point intervenus toujours directement dans les constructions et l'ornementation des monuments omeyyades2 ,mais qu'il y ait eu une école syrienne d'architectes et de mosaïstes, instruits des procédés bysantins. Ceux-ci seraient les maîtres d'œuvre de la Qoubbai aç Çakhra de Jérusalem , construite par 'Abd al Malik, et de la coupole et des mosaïques récemment découvertes de la mosquée des Omeyyades à Damas3. La dynastie coréichite a donc été servie par une école d'artistes locaux, en même temps que par des étrangers.