‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 7 sur 180 · LES ARABES · texte numérisé non relu

LES ARABES

Les Arabes, après leur conversion à l'islam, ont jalousement conservé les traditions de leurs ancêtres païens; leur orgueil tribal tient à s'assurer une généalogie qui affirme la noblesse de leur race. Les jalousies et les rancunes, que leur avait léguées l'histoire du passé et que l'islam avait paru effacer, se réveillèrent sous la dynastie omeyyade et ranimèrent des haines qui eurent leur influence sur la vie politique, jusqu'en Espagne. D'autre part, les pratiques religieuses de l'antéislâm ont laissé des traces puissantes sur la vie musulmane : le pèlerinage de La Mekke, par exemple, est un ensemble de rites antéislamiques. La vie sociale des Bédouins de l'ancienne Arabie se conserve intacte dans celle des Bédouins modernes, dont l'existence matérielle n'a point varié. La poésie arabe antéislamique, qui s'est survécu à elle-même pendant la période omeyyade, a conservé jusqu'à nos jours dans la culture arabe son antique prestige. Ce n'est donc point pour satisfaire au respect pédantesque des vieilles choses mortes que l'on rappellera quelques faits de l'histoire traditionnelle de l'Arabie avant l'islam, et surtout les traits principaux de sa civilisation : ils constituent un commentaire perpétuel de la vie sociale, religieuse et littéraire des sociétés musulmanes.

Les documents historiques et littéraires où les Arabes ont raconté la vie de leurs ancêtres sont fort nombreux et bien qu'ils se répètent à satiété, ils fournissent une ample matière à une histoire détaillée des tribus de l'Arabie centrale. Mais ces sources abondantes sont loin d'être pures.

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Les traditions n'ont été recueillies d'une façon générale qu'à la fin du VIIIe siècle. Celles des tribus, de leurs combats et de leurs passions, sont rendues suspectes par la vanité extrême des traditionnistes, et parfois des historiens, à vanter la gloire de leur race. Les faits religieux que nous a conservés indirectement la tradition du Prophète, le hadith, peuvent être inspirés par l'apologétique musulmane et l'on sait combien de ces traditions ont été simplement fabriquées, dès le VIIIe siècle, par les théologiens et les juristes. La poésie même est suspecte : elle a été remaniée par les rhapsodes, au cours de transmissions orales répétées, et les grammairiens qui les ont recueillies, à partir du huitième siècle, ont cessé d'inspirer confiance à l'érudition arabe elle-même, depuis qu'ils ont été pris en flagrant délit de fabrication de poèmes antéislamiques. S'il n'en faut point conclure que tous les documents qui nous sont parvenus sont faux, il importe, du moins, de ne les accepter qu'avec méfiance, sans d'ailleurs que des principes solides de critique permettent de se diriger avec sûreté dans leur étude. Même artificiels, les documents antéislamiques font si intimement partie de la vie intellectuelle des Arabes qu'ils gardent leur place dans l'histoire1.

L'Arabie, on vient de l'indiquer, est un vaste pays, aride et brutal, mais non point entièrement désertique, qui frappe surtout par le contraste de ses parties désertes et de ses régions fertiles, par la vio-

1. On ne raconte point ici les « journées des Arabes », c'est-à-dire les combats d'allure homérique que célèbrent complaisamment les poètes, les littérateurs et les historiens. On trouvera des traductions agréables de leurs récits dans Les Arabes avant VIslam de Caussin de Perceval et dans les Femmes arabes de Perron, et des résumés dans l1 Encyclopédie de VIslam, dans la Lilterary history of the Arabs de Nicholson, dans les manuels d'Aug. Mûller, de Huart, etc.

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lence de la nature qui la domine, par l'individualisme exaspéré, la variété et la mobilité de ses populations, en un mot par son romantisme. La différence des conditions naturelles impose aux Arabes des diversités d'existence. Dans la grande division en nomades et sédentaires s'insère une classe de petits nomades à moutons en face des grands nomades à chameaux. Parmi les sédentaires, des groupes isolés de cultivateurs de palmiers, de champs d'orge et de légumes habitent des oasis comme Yathrib etKhaïbar; à La Mekke, c'est, suivant un mot heureux de Lammens, « une république marchande»; au Yémen, l'eau permet dans les vallons, qui creusent chaque marche d'un gigantesque escalier, toutes les cultures, même celles de la montagne. Il y a, en Arabie méridionale (Yémen, Hadramoût, Zofar), un pays des plantes odoriférantes, des aromates. La variété un peu désordonnée de ce pays chaotique en rend l'étude difficile : on essaiera d'indiquer, un peu au hasard, les aspects principaux de la société, en commençant par les nomades.

Dans l'Arabie de la tradition, on aperçoit à peine des populations sédentaires ayant un rôle indépendant et viril : l'histoire de la région yéménite, si importante cependant, est celle d'un monde à part, où d'ailleurs l'épigraphie donne et donnera des certitudes. La Mekke, Médine, At Taïf semblent être des points exceptionnels. C'est le noble nomade qui paraît s'imposer partout et dominer le sédentaire, lâchement occupé à cultiver la terre.

Le chameau est le but et le moyen de toute la vie nomade. Les groupes bédouins, en général d'importance assez faible, se déplacent pour assurer la subsistance de leurs troupeaux : ces transhumances ont lieu suivant des coutumes très précises, car chaque

groupe a ses points d'eau et ses terrains de parcours où le séjour est fixé par les pluies et la croissance des herbes, et dont il est fort jaloux. Le rythme nomadisant est souvent de grande envergure pour les nomades éleveurs de chameaux, la noblesse du désert, pleine de dédain pour les petits nomades, éleveurs de moutons et pour les sédentaires. De ces derniers cependant ils ne sauraient se passer; car ce sont ceux-ci qui, soit sous une forme de clientèle et de redevance qui rappelle le régime moderne de certaines oasis sahariennes, soit par transactions commerciales dans les marchés et foires à date fixe, leur fournissent les grains qui complètent leur nourriture.

Le groupement social est la tribu, ou la fraction de la tribu. Des circonstances accidentelles ont pu former des unions de tribus, mais le fait général est le particularisme et T endettement. Quand on rencontre dans l'histoire musulmane les conséquences redoutables des haines qui opposent gens de Modar et de Kelb, du Yémen et du Nord, on pense à une survivance d'anciennes ligues antéislamiques; mais c'est surtout le souvenir de tragiques événements de l'époque oméyyade qui donné l'âpreté de haines de race à des traditions d'origine.

La tribu est une réunion de familles, en général de même descendance, que l'autorité d'un chef ou des intérêts communs maintiennent unies. La famille comprend tous les enfants, mariés ou non, dont la polygamie accroît le nombre, toujours trop faible dans une population où la vie est rude et courte. L'union matrimoniale est réglée par des usages très divers; le mariage dans la tribu, l'endogamie, paraît être le plus fréquent; quand

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l'union est exogamique, la femme est en général annexée à la tribu de son mari. On connaît pourtant des cas où la femme mariée reste dans sa tribu d'origine; le mari vit dans la sienne et ne passe qu'une partie de l'existence dans la tribu de sa femme; les enfants font partie de celle-ci. Il semble que ce soit un souvenir d'un état ancien où le matriarchat eût été la règle, où par conséquent la femme aurait eu plusieurs maris, et où la filiation paternelle aurait été sans valeur. Il en résulterait pour la femme une indépendance et une personnalité dont on retrouverait une survivance dans la faculté, laissée à la femme par la coutume de certaines tribus, de renvoyer son mari en changeant de sens l'entrée de sa tente. L'islam qui a opté pour l'autorité du père de famille et la répudiation, a aboli ces usages.

La réunion des chefs de famille forment le conseil de la fraction ou de la tribu; elle choisit le chef, le seyyid, pour ses qualités personnelles, en tenant compte parfois de l'hérédité. Il ne semble pas que l'on retrouve chez le seyyid antéislamique le caractère sacré, la baraka, pour employer un mot plus moderne, que des tribus syriennes reconnaiss sent à leur agid. Il n'a point le caractère sacerdotal que l'on est accoutumé de trouver chez le souverain des communautés primitives de la Méditerranée. Cependant, on a des exemples de confusion entre sa tente (qoubba) et celle du dieu de la tribu. D'une façon générale, les faits religieux ne sont pas de premier plan dans l'ancienne société arabe bédouine.

Le Bédouin est fier de sa qualité d'homme libre, et, dans les joutes oratoires où l'on compare le mérite des divers peuples, c'est elle dont il se fait une particulière gloire. L'Arabie ancienne a des esclaves,

surtout des Abyssins, des noirs, dont l'existence ne paraît point affreuse, et pour lesquels l'affranchissement est largement ouvert. L'histoire du poèteguerrier Antara montre comment un fils d'esclave prend complètement sa place d'homme libre.

On ne sait guère ce que sont ces unions de tribus, parentes, semble-t-il, les Jamarât, qui ont en commun les pierres du foyer. Quand un homme a cherché à créer une union solide sous son autorité, celle-ci n'a jamais été durable; le farouche individualisme a été le plus fort : le poète Imrou 1 Qaïs en fit V expérience.

L'indépendance jalouse des individus se retrouve dans les rapports entre les fractions de tribus qui ne se sont groupées que dans les circonstances exceptionnelles et pour un temps.

Les sédentaires ont une organisation analogue ; à la Mekke, chaque groupe tribal a son quartier, son « défilé », chïb. D'après la tradition, les quatre tribus mekkoises vont se rejoindre au temple, à la Ka'ba, dont elles possèdent chacune une muraille. L'union des divers groupes, on le dira, s'impose ici par la nécessité d'une attention commune à l'exercice du culte et d'une organisation méthodique du commerce. A Yathreb, deux tribus arabes, les Aws et les Khazraj, vivent en lutte constante, et leurs compétitions, atténuées par des accords, se compliquent de la présence de deux tribus juives, les Nadir et les Qoraiza qui sont en une sorte de vassalité devant les Khazraj. — Au Yémen, des dynasties royales dont on ignore les lois, ont eu leurs cultes locaux, nationaux, avec la présence d'éléments chrétiens et juifs. — On reparlera de la cité mekkoise, dont la réelle importance dans l'antéïslam a été certainement grandie par sa

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fortune religieuse et par l'abondance relative des renseignements que l'on possède sur son histoire.

Le vin joue un rôle important dans l'existence de la « jeunesse dorée » de l'Arabie ancienne; les poètes en chantent le parfum et la couleur; Imrou l'Qaïs apprenant le meurtre de son père durant une période de jours d'orgie, la termine, et fait vœu d'abstention jusqu'au jour de la vengeance. Il y a, dans le « désert », des cabarets, à l'entrée desquels un drapeau annonce aux passants qu'il y a du vin. Le commerce en est fait d'ordinaire par des chrétiens, et il y a là une cause non négligeable d'infiltration du christianisme à travers l'Arabie.

La vie matérielle, cependant était partout rude en Arabie, même chez les grands nomades. Sans doute, il convient de ne point prendre trop au sérieux la fantaisie de l' écrivain qui fait parler avec orgueil un Bédouin sur la salubrité et la richesse de son pays; il s'y régale de nourritures « exquises » : lézard, gerboise, hérisson, serpent, peau de mouton grillée1. Cependant, le lait des chamelles ou des brebis est la nourriture essentielle; mêlé à quelque farine, que fournissent les sédentaires, il prépare des bouillies qui, avec les dattes, constituent un ordinaire bien frugal. Aussi la tribu s'efforce-t-elle d'avoir un seyyid riche et généreux, qui ne regarde point au sacrifice qu'exige une fête, la venue d'un hôte; parfois on s'unit pour sacrifier une bête, dont on tire au sort les dépouilles.

Le chameau et le mouton sont les deux animaux essentiels de la vie bédouine : bête de somme et mon-

1. Kilàb al mahsâin wa Vadhdàd, éd. Van Vloten, p. 119; c'est un faux Jâhiz, mais tout de même, bien amusant.

ture, source de lait, animal de boucherie. Il y a, un peu partout, des chèvres, contentes de peu, mais destructrices de toute végétation. Chez les sédentaires, au Yémen par exemple, il y a quelques vaches et quelques buffles. Dans les régions relativement fertiles, où les Bédouins pratiquent la transhumance, ils sont fiers de chasser des gazelles, des antilopes, une sorte de poule de bruyères, des loups, etc. Il faut dire et répéter que le cheval est rare dans l'Arabie ancienne; c'est une monture de chef; dans les expéditions, le Bédouin la mène soigneusement à la bride à côté de la chamelle qu'il monte jusqu'au rendez-vous, où il saute en selle pour le galop fougueux de la razzia. L'âne et sans doute aussi un petit cheval montagnard remplacent le chameau pour traverser les échelons immenses du plateau yéménite.

Le chameau et le mouton donnent la matière première de l'industrie domestique; de leur laine, les femmes fabriquent les vêtements et aussi les bandes qui, assemblées, forment la tente. Les peaux couvrent la tente du chef, et l'on en fabrique le harnachement des bêtes et les ustensiles domestiques; car le nomade ignore la poterie, bien mal adaptée à ses déplacements. Les riches achètent, pour eux-mêmes, et pour leurs femmes, les étoffes bigarrées du Yémen et de l'Egypte, les cuirs travaillés des sédentaires.

La faim n'est point pour le Bédouin une figure de rhétorique, c'est une réalité; en certaines saisons, dans les années de disette, elle le prend à la gorge. C'est alors qu'intervient le vrai chef, le seyyid idéal, dont les razzias fructueuses ont enrichi les troupeaux et qui, durant la famine, les sacrifie pour nourrir sa tribu. L'éducation bédouine est dirigée vers la rapine, le vol des troupeaux des tribus voisines, ou

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les visites furtives à leurs femmes. Comme le petit Spartiate de la légende, le jeune Bédouin est dressé à des qualités de bandit supérieur : se rendre maître d'une chamelle endurante et rapide; savoir se glisser dans le désert sans être vu, entendu, ni flairé; faire à l'improviste le coup d'éclat; puis disparaître en une fuite muette; risquer sa vie, sans désir de combattre et encore moins de tuer, sauf s'il y a une vengeance à exercer. Atteindre à ces qualités suppose un sentiment d'individualisme féroce, une endurance à toute épreuve, un sang-froid sans défaillance, une énergie aux ressorts longuement tendus.

Quand la vengeance a contraint à l'assassinat, quand des meurtres successifs ont poussé à l'extrême la vanité des hommes de deux tribus, il y a de petits combats, des rencontres auxquelles les poètes donnent homériquement les proportions d'une bataille. La vendetta normale, c'est le pur assassinat, qui surprend la victime sans méfiance ou sans défense; un acte qui, à première vue, est simplement de féroce lâcheté, mais qui change un peu d'aspect si l'on pense que l'assassin se sentira désormais épié par un ou plusieurs hommes, qui, eux aussi, chercheront à le frapper par derrière, qu'il le sait bien et qu'il en court la chance.

Cette rude vie forme des hommes endurants, agiles, souples, adroits aux embuscades et aux surprises^ manieurs habiles de leurs armes et de leurs coursiers. Quand les conquêtes leur fourniront un plus grand nombre de chevaux et qu'ils seront en mesure d'en élever, ils formeront une cavalerie incomparable, pour quelques dizaines d'années.

Le trait saillant du caractère du Bédouin est sa nervosité, au sens le plus général du mot : énergie

pour un exploit rapide, mais extrême impressionabilité ; vanité exaspérée de sa généalogie, de sa valeur personnelle, de tout ce qui l'approche; on ne saurait toucher à rien de ce qui est ainsi son « honneur ». De là encore un mélange, parfois déconcertant, de férocité et de bonté un peu théâtrale, de duplicité et de fidélité à une parole solennellement donnée. La qualité suprême est celle qui est sans doute la plus malaisée à pratiquer et la plus rare, la générosité1.

Le type classique de l'homme généreux, c'est Hâtim at Tay, et il ne l'est point sans quelque ostentation; lui-même, car il est poète, se vante de sa générosité et réclame d'en être loué, récompense suprême. Ce n'est point tout à fait la noblesse d'âme d'un Grec généreux par dédain de la jouissance personnelle, d'un chrétien charitable par élan de cœur, d'un musulman renonçant aux biens de ce monde pour être plus entièrement à Dieu. Hâtim est, avant tout, vaniteux. On y insiste, car dans certaine littérature ancienne et moderne, on vante les mérites extraordinaires des Arabes antéislamiques, et particulièrement leur générosité : il importe d'en peser la valeur. Les Bédouins avaient et ont gardé, comme bien d'autres, les vertus et les vices qui conviennent à leur tempérament et à leur condition sociale.

Le chef réalise en perfection les qualités du Bédouin complet : on vante son hilm, c'est-à-dire sa possession de lui-même, son sang- froid avisé; aussi sa hardiesse et sa force. Il est le chef des razzias; il sait entraîner ses compagnons vers la fructueuse

1. Telle est l'attitude des hommes dont nous parle la littérature; elle s'expliquerait aussi comme une survivance d'un rite de don (conf. Mauss, Le poltlatch in Année sociolog., 1926).

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rapine, d'où tous reviennent sains et saufs avec un grand troupeau de chamelles grasses. Il est généreux : il nourrit la tribu dans les années de disette; il a toujours pour l'hôte le repas rituel qira, et même l'hospitalité des trois jours. On voit de loin briller le feu sous ses marmites, et il n'est point de ceux, qui, par avarice, en dissimulent l'éclat.

La vie du Bédouin est rude, on le répète; le climat a des sautes redoutables, comme le tempérament de l'homme qui le subit. Pourtant, toute la besogne suivie est laissée aux femmes : traire les bêtes, piler le grain, préparer les aliments, tisser les étoffes de la tente et des habits, même chercher l'eau bien loin et la rapporter dans les outres de peau; les hommes égorgent et dépècent les bêtes que l'on sacrifie dans les grands jours; parfois, quand les chamelles paissent assez loin du campement, ce sont eux qui vont les traire. Mais l'essentielle occupation des hommes, c'est la razzia; et elle n'occupe tout de même qu'une bien petite part de leur existence.

Heureusement, les Bédouins aiment à parler et le temps passe en palabres ou simplement en bavardages au cours desquels ils ont forgé la langue arabe du vne siècle, instrument linguistique brillant, à la fois primitif et très compliqué. Elle y a acquis la concision que les écrivains arabes ne se lasseront pas de vanter et qui ne signifie pas toujours précision. La vanité du Bédouin s'exalte dans ces réunions, dont on trouverait tant de semblables autour de la Méditerranée et ailleurs : il veut y briller, y montrer la variété et la richesse de la langue; il a le sentiment naturel du rythme, qui autour de lui domine la nature entière, la lumière et le son, avec le minimum de vie végétale et animale. Le Bédouin sent et exprime la

couleur et la forme du paysage et des animaux, et aussi le pas cadencé de ses montures, les bruits de la nature, l'orage rare espéré, mais terrible; surtout le vent qui, en une harmonie douceouviolente, souffle à travers le défilé des monts et dans les plis de la tente, en des cris où le Bédouin met un rythme et presque une âme.

L'homme qui sait le mieux exprimer ces images en une forme particulièrement vibrante, colorée, harmonieuse, occupe, dans cette société raffinée et naïve, une place à part : le poète est un vales, un être auquel un génie, un jinn, inspire des pensées et des expressions que le commun des hommes ne saurait inventer. Les vers passent de bouche en bouche et subsistent dans la mémoire tenace du Bédouin; mais aussi son goût personnel, sa verve l'incitent à y modifier un mot ou un trait, à les démarquer pour un autre usage, à préparer la « variante », aussi à redonner par un accent nouveau la jeunesse à une image qui, frappante jadis et originale, s'est doucement changée en banalité faite au moule. Comme beaucoup de poésies dites populaires, celle de l'Arabie ancienne est un tissu de clichés.

Le monde arabe est resté très fier de son ancienne poésie nationale. Les noms de Imrou l'Qaïs, Antara, Tarafa, Zohair, An Nabiga sont toujours illustres, et le critique arabe moderne a continué, en général, non seulement de regarder leurs vers comme l'expression la plus parfaite d'un genre poétique, mais de considérer les poètes eux-mêmes et leurs contemporains comme des modèles de chevalerie. Il faut ici faire une large part à la vanité arabe. Le poème antéïslamique, la qacida, dont les Moallaqât sont le recueil le plus connu, est une pièce de soixante à cent

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vers environ, qui commence par la plainte du poète sur le campement abandonné par la tribu de sa maîtresse, décrit ensuite, avec une précision vibrante, la nature du désert et de ses habitants, la chamelle du poète, l'antilope, la gazelle, l'oiseau catha (coq de bruyère), l'autruche, les croupes arrondies des sables, le nuage et l'orage; à côté de ce genre noble, les poètes antéislamiques pratiquent l'éloge, la satire, la pièce fugitive, l'élégie à tendance morale, notamment sur la brièveté de la vie.

Si l'expression de cette poésie n'en était point trop particulière pour qu'une traduction en fût possible, elle plairait aux doctrinaires d'une esthétique moderne qui n'a souci que du rythme et de l'harmonie des mots et considère la pensée comme un assaisonnement inutile. Le poète arabe ancien ignore l'enjambement et s'évertue à donner à chaque vers un sens isolé et complet : ses idées, quand il en a, sont donc courtes; il préfère les remplacer par des images, qui peut-être éveillaient chez les auditeurs des impressions dont nous ne touchons point la profondeur.

La langue des poètes antéislamique est une et semble dominer les dialectes de l'Arabie : il n'est nullement absurde de supposer une hoirie poétique. Mais toute doctrine hésite devant l'incertitude qui plane sur l'authenticité de la poésie arabe ancienne et devant notre ignorance des anciens dialectes. Transmis par la mémoire de rapsodes, ces poèmes n'ont été écrits que par les grammairiens du vme et du ixe siècle, qui les ont recueillis chez les Bédouins, parmi lesquels on peut admettre qu'ils étaient restés vivants. Mais on sait que certains de ces grammairiens ont fabriqué de faux poèmes antéislamiques, « à la manière » d'Ossian, et que ces pastiches ne sont pas authentiques.

La critique moderne hésite à prendre parti et à refuser à la poésie arabe antéislamique l'antiquité qui faisait une partie de sa gloire. Quoi qu'il en soit, authentique ou fabriquée par des écrivains habiles suivant les règles de la tradition arabe, elle a une allure très bédouine; elle exalte les vertus des grands nomades et leur mépris pour les citadins.

Quand Maïsoun la Kelbite quitta sa tribu pour épouser Moawia, gouverneur de Syrie, elle improvisa ces vers biens connus, dont la traduction ne rend ni l'expression ni le rythme :

« Au château altier je préfère la tente où palpitent les vents;

« A la robe de fine étoffe, la cape bédouine qui me sied;

« Au pain blanc délicat la dure galette croquée en un coin de la tente;

« Au battement des tambourins, les voix des vents au défilé des monts;

« Au chat caressant, le chien qui pour moi aboie sans fin sur le rôdeur;

« A la mule docile, le chamelon rétif qui court après les litières;

« A l'étranger épais, je préfère un homme de chez moi, maigre et généreux1 ».

Le poète est l'historiographe de sa tribu : il en vante les hauts-faits et la noble généalogie. Il jette aussi la honte sur la tribu ennemie, en des compositions que les théoriciens de l'époque classique appellent « satire » hijà, et qui est un collier rythmé d'injures. La parole du poète a un caractère magique qui ajoute à la violence même des mots une force

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