Noldeke, Deledus veterum poetarum arabicorum, p
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destructrice; des tribus ont été longuement avilies pour avoir subi l'insulte d'un poète. On possède bien des exemples traditionnels de cette poésie spéciale et un recueil entièrement authentique des injures qu'ont échangées, au temps des Omeyyades, deux poètes illustres, Jarir et Al Farazdaq.
Le poète, représentant essentiel de la vie antéïslamique, devait être par là odieux à Mohammed : par surcroît, les Goréichites le traitaient de méchant poète, auquel un jinn incomplet soufflait une pauvre poésie boiteuse. Il a donc, en principe, traité tous les poètes comme des ennemis naturels de l'islam. Cependant, il était trop arabe et trop sage pour ne point voir qu'il ne pouvait répondre aux insultes des poètes des Goréichites ou des Bédouins qu'en ayant à sa solde d'autres poètes, qui leur répondraient du même verbe; le principal d'entre eux, Hassan b. Thabit, ne fut ni un noble caractère, ni un grand poète.
La poésie arabe antéislamique, si elle est authentique, au moins dans ses tendances, renseigne sur la psychologie du Bédouin, et aussi sur ses pensées : elle est son seul mode d'expression. Il y montre tout entier son orgueil, qui n'est souvent que de la vanité; la passion de la gloire acquise par les hauts faits de la razzia et par la générosité que leurs succès permettent de pratiquer; le goût des grandeurs : il faut toujours monter plus haut et gagner le domaine du commandement ou la tombe. Il serait enfantin de s'étonner que la métaphysique du Bédouin soit courte, et qu'il ne se préoccupe guère de l'au-delà.
La magie est un élément dominant de la « religion » de l'Arabe antéislamique. Comme tant d'autres peuples, l'Arabe vit dans une ambiance surnaturelle,
dont l'agent principal est le jinn. Celui-ci est partout, mais, dans certaines régions de la péninsule, il règne en maître; quelques-unes sont inaccessibles aux hommes, qui ne pénètrent en d'autres, les fonds des ravins par exemple, qu'après des rites de sauvegarde. Ailleurs, les jinns se mêlent à la nature entière et interviennent, dans tous les événements de la vie. On n'explique point comment ils s'incorporent ou s'identifient aux animaux dont certains acte? sont pour les hommes un avertissement et un conseil.
On n'aperçoit pas plus nettement les liens qui unissent les jinns avec les devins. Ceux-ci jouent un rôle considérable dans la vie arabe antéislamique : ils sont les arbitres des cas difficiles. Dans une langue concise et rythmée, qui est la forme élémentaire du Coran et de la future prose rimée, le devin exprime l'inconnaissable et parfois prédit l'avenir. Des anecdotes traditionnelles illustrent la lutte entre la science surnaturelle du jinn et la perspicacité naturelle du Bédouin, observateur attentif, réfléchi et méfiant : celle-ci est exprimée au plus haut point dans l'histoire des trois fils de Nizar et du chameau égaré, que Voltaire a imitée dans Zadig (la Chienne de la reine).
Le culte le plus général est celui des pierres, bétyle, ançâb. Chaque groupe tribal paraît avoir une pierre sainte; le chef-devin semble être en même temps le prêtre de la pierre, son sacrificateur, par une fonction parfois héréditaire. La pierre n'est point toujours isolée : elle peut faire partie d'un petit édifice sacré, devenir une pierre angulaire comme à la Kacba de La Mekke,ou s'attacher à un tombeau et prendre même la forme du tas de pierres, du rajm auquel on sacrifie ou auquel, en passant, le voyageur ajoute une nouvelle pierre. La pierre sacrée est transpor-
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table; on l'emporte pour la soustraire au danger; on l'emmène au combat dans un palanquin (qoubba), porté par un chameau : et l'on retrouve ici le rite ancien, toujours vivant, de la jeune fille portée dans un palanquin pour servir de palladium et de centre au combat, et celui du mahmal du pèlerinage1.
Pierres et jinns se sont d'ordinaire transformés en dieux, peut-être sous l'influence des cultes syriens. Le devin, le prêtre de la pierre, est devenu le prêtre du dieu. Il pratique, auprès de son sanctuaire et de son informe représentation, la divination par les flèches sans pointes, les azlâm, qu'il tire d'un sac de peau. Sans doute, certains grands faits religieux de l'ancienne Arabie supposent un pacte (ahd) entre l'homme qui apporte son offrande et ses vœux, et la divinité qui les exaucera : on le devine dans les cérémonies générales du Hidjaz, les seules qui soient assez bien connues. D'une façon générale, l'Arabie ancienne ne paraît pas avoir établi, entre le dieu local et la tribu ou la ville, des relations étroites et constantes, une communauté d'instincts qui supposerait chez le dieu une influence favorable ou néfaste sur la communauté. Cette faiblesse des conceptions divines explique l'aisance avec laquelle les Arabes ont accepté l'islam : il y a, dans cette brusque conversion générale, un fonds d'indifférence religieuse.
On s'attend à trouver en Arabie, comme chez la plupart des peuples de la Méditerranée, une union intime entre les fonctions de devin, de prêtre et de roi. On a déjà dit que, si la tente ronde en peau rouge du seyyid, se confond parfois avec celle du dieu, le chef est d'ordinaire indépendant du devin et du
1. Voir Lammens, Le culte des Bétyles et mon Pèlerinage de la Mekke, p. 160 et s.
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prêtre et n'a aucun caractère sacré. L'ancienne Arabie semble avoir ignoré Vàqid des Syriens modernes, le chef qui a une baraka, en général héréditaire. Le seyyid arabe n'appartient pas normalement à une famille royale, et c'est une influence extérieure qui introduit la notion d'hérédité chez les rois kindites de Hira, comme ce sont des conceptions extérieures à l'islam primitif qui reconnaissent des mérites spéciaux et héréditaires à la descendance du Prophète, puis à tous les Hachimites, et notamment aux Abbassides.
Les grandes cérémonies religieuses que nous connaissons, celle des environs de La Mekke, sont des fêtes saisonnières, des mawsim. S'il n'y a pas lieu de suivre la direction où la vanité coréichite a mené l'opinion musulmane, et de considérer les rites mekkois comme un syncrétisme des religions arabes, il faut pourtant reconnaître qu'elles assemblent des actes de caractères très différents, avant que l'islam n'en ait achevé l'inextricable complexité. On y reconnaît le sacrifice propitiatoire par lequel tous les Sémites, et bien d'autres peuples, pensent obtenir du dieu le salut du troupeau par le don d'une des jeunes bêtes; le sacrifice résultant d'un vœu; moins clairement celui de communion; des offrandes diverses; des circumambulations avec des moments à allure rapide et rythmée qui rappellent les danses rituelles de certains cultes syriens, et de grands déplacements de fidèles, dévalant en flots rapides, qui ne diffèrent guère du rite circumambulatoire et qui succèdent à des « stations » de vénération immobile, à des attentes de mouvement astral ; des illuminations, des attouchements et des jets de pierres; tout cela précédé et accompagné de précautions rituelles : ablution, vêtements spéciaux, respect d'interdictions
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diverses, notamment sexuelles. En conservant le pèlerinage, l'islam a rendu à l'histoire des religions le grand service de maintenir vivants des rites qui auraient dû mourir avec les vieux cultes sémitiques; mais il en a changé le caractère en n'y accueillant que les fidèles et en en écartant strictement les autres hommes. Les cérémonies antéislamiques ne célébraient point les mystères d'un dieu jaloux et exclusif; elles s'adressaient à des sanctuaires presque impersonnels, auxquels tous pouvaient se rendre, à la seule condition d'accomplir les rites imposés par une sorte d'opinion publique. Les traditions musulmanes rapportent, comme un titre d'honneur pourtant oublié, que des Perses et des chrétiens fréquen taient les fêtes des sanctuaires mekkois.
Ces cultes que la tradition a organisés et dont le strict respect doit produire des effets certains sur la nature et sur les hommes, ne correspondent point à une théologie; c'est un rituel sans dogme : on ne saurait s'en étonner. Le Bédouin n'a point de métaphysique : il ne semble point s'être préoccupé du commencement du monde, ni de sa fin. Il partage seulement quelques notions pratiques de cosmogonie avec les grands peuples voisins auxquels il les a sans doute empruntées. Il a adopté un calendrier qui cherche à combiner les mouvements du soleil et ceux de la lune, en les reliant par des mois intercalaires; il a d'autre part, des fêtes saisonnières qui répondent, comme les anciens noms des mois, à des réalités de la nature, le hajj hijâzien et la omra mekkoise. Sans doute a-t-il attribué un rôle divin au soleil, à la lune, aux grandes planètes. Dans sa vie de voyageur nocturne, il a fait des observations et combiné des positions de constellations; on est tenté de
croire que c'est lui qui leur a donné des noms qui affirmaient leur ressemblance et leur rapport avec des objets de la vie quotidienne, et dont l'Arabe applique aussi quelques-uns aux dessins dont il marque ses troupeaux (wasm); mais il est possible qu'il y ait partout emprunt aux astrologues babyloniens, et il faut bien renoncer à croire arabe le calendrier si intéressant des manâzil al qamar, des mansions lunaires. Et l'on ne sait à peu près rien de la civilisation sud-arabique.
Très convaincu de la valeur de sa personnalité, et entouré des dangers et des peines d'une existence quotidienne très rude, le Bédouin pense que la vie de l'homme est courte et qu'il importe d'en jouir largement. La poésie, à laquelle on peut au moins se fier comme source d'histoire religieuse, la poésie « antéislamique » répète le refrain des neiges d'antan et de la disparition des peuples anciens. Elle semble être hantée de l'idée de la mort, sans réussir à y attacher une notion précise. L'Arabe paraît avoir partagé, avec les populations voisines, l'Egypte comprise, la croyance à la pluralité de l'âme humaine. L'une est purement animale et meurt avec le corps. L'autre lui survit, d'une existence fragile et d'une durée éphémère; elle conserve, invisible, des besoins corporels : c'est pour la satisfaire que l'on attache auprès de la tombe, jarrets coupés, la chamelle qui mourra lentement d'infection et d'inanition; c'est pour elle que l'on enterre auprès du guerrier ses armes familières; c'est elle qui, s'il y a meurtre sans vengeance, rôde autour du tombeau sous la figure d'un oiseau sinistre et hurle en demandant à boire. C'est à elle que les pleureuses adressent leurs appels et leurs lamentations rituelles :
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« Quand Laïlat al Akhyaliya me dira « salut » et qu'il y aura, entre nous, terre et dalles,
« Je lui répondrai un « salut de joie »; ou criera vers elle l'oiseau sinistre, hurlant près de mon tombeau1».
Après l'islam, les rites, plus durables que les croyances, ont conservé des traces des repas mortuaires, répétés jusqu'à l'apaisement de l'âme et, semble-t-il, son anéantissement final. Et la doctrine musulmane elle-même, tout en n'admettant qu'une troisième âme, spirituelle, éternelle sans doute et responsable, retrouve, dans bien des croyances comme celle du châtiment de la tombe, l'âme semi-corporelle de l'Arabe antéislamique.
Il serait, sans aucun doute, absurde de considérer comme des barbares, des hommes qui ont réalisé au vie siècle, une société très vivante, qui s'exprime en une langue riche, compliquée et expressive. Mais il est clair que s'il apparaît parmi eux, au début du viie siècle, à la veille de l'islam, des individus qu'agitent vraiment des pensées religieuses, celles-ci sont d'importation récente et ne vont s'imposer que par le prestige de quelques hommes à une foule qui leur est étrangère. De son propre mouvement, le Bédouin n'a pas été religieux, si l'on donne à ce mot son sens « moderne »; il n'était point sorti, au viie siècle, de la période où dominent les rites magiques avec le minimum de croyances et de préoccupations étrangères à la vie matérielle. Par la rudesse de sa vie et par son isolement relatif, l'Arabe du temps de Mohammed est religieusement et métaphysique-
1. Vers de Tawba le Odailite (Nôldeke, Deîedus vet. poel. arab.,
ment en retard de plusieurs siècles sur les populations voisines.
En parlant de la vie de la société arabe antéislamique comme d'un ensemble uniforme, on néglige certainement une partie de la réalité humaine, variée et complexe comme la nature. Il faudrait surtout donner une place, et très large, à l'Arabie méridionale, au Yémen, dans l'histoire de la civilisation arabe. Or, bien que des historiens se soient efforcés de faire connaître son rôle dans l'histoire de la culture religieuse et économique de l'Arabie, avant et après l'islam, ce sont encore des indications un peu vagues. On se restreint donc à montrer ici l'Arabie ancienne sous son aspect fermé, « barbare », indifférent aux mouvements des civilisations voisines. Et c'est aussi une conception trop étroite de la réalité. Pour s'en approcher davantage, il convient de considérer avec plus d'attention le rôle de la principale cité de l'Arabie de la fin du VIe siècle, La Mekke, et d'en montrer le rôle économique et religieux, puis d'indiquer d'un mot l'importance des marches arabes en Syrie; enfin de noter quelques faits religieux essentiels de la fin du VIe siècle. On essaiera ainsi, après avoir envisagé surtout le particularisme et l'isolement de la société antéislamique, de faire voir en quoi elle restait accessible aux influences extérieures.
La tradition musulmane connaît toute l'histoire de La Mekke, depuis la venue d'Agar et d'Ismaël, jusqu'à la domination des Goréichites, parmi lesquels la famille du Prophète a naturellement joué un rôle prépondérant. Il faut renoncer à toute précision et, sans doute, accepter que, dans le dernier quart du ve siècle, les Coréichites aient été
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les maîtres d'une cité qui semble être devenue la première de l'Arabie après la décadence des provinces méridionales. Les Mekkois sont des meneurs de chameaux, mais pour des fins commerciales; ce sont des sédentaires voyageurs, et leur ville est un centre important d'affaires. La nature cependant n'y est point accueillante; on y trouve des sources, mais la principale, Zemzem, est de débit variable et de saveur changeante; le site est brûlant, et il semble qu'il n'y ait eu des arbres que quand les Omeyyades en ont planté. Mais elle n'est pas loin d'un petit port qui est le moins mauvais de la côte; elle est à égale distance du Yémen et de Pétra-Gazza, route commerciale entre l'océan Indien et la Méditerranée; il en part, vers l'oasis de Doumat al Jandal, une route praticable vers les vallées du Tigre et de l'Euphrate1, C'est la croisée des chemins, et le centre des foires dont la date concorde avec celle des cérémonies religieuses.
Elle est gouvernée par l'assemblée des chefs des tribus de la cité qui, suivant la tradition, se réunissent solennellement dans un édifice voisin de la Kaba, « la maison de l'assemblée ». Chaque jour, les principaux des Mekkois se rencontrent à l'ombre mobile du temple, y discutent les affaires, le départ des caravanes, le cours des marchandises, celui du change.
En effet , le commerce de l'Arabie, comme celui de tout pays de sécurité incertaine et de faibles ressources, ne saurait être individuel, il ne peut vivre que d'efforts collectifs et d'associations de capitaux. Les caravanes mekkoises n'étaient pas seulement
1. Wellhausen, reste ar. Heid., 2e éd., p. 91; Lammens V Arabie occidentale, chap. IV, p. 22 à 56.
exposées aux dangers qui résultent de la nature, mais aussi aux attaques de Bédouins pillards qu'il fallait ou arrêter par la crainte d'un armement puissant, ou prévenir par de véritables traités de commerce. Les Mekkois connurent donc une sorte de législation commerciale, dont nous ne savons à peu près rien, sur les sociétés en participation, l'avance de fonds, l'intérêt, le change, en un mot le capital. Ils ne semblent pas avoir consolidé leurs gains en accumulation de numéraire, en monnaie ou en lingots : les profits servaient à la création de nouveaux moyens commerciaux, ou étaient placés à intérêt chez les Bédouins. Ceux-ci venaient demander aux Goréichites riches des emprunts qui, escomptant leurs gains futurs, leur permettaient de faire figure dans les marchés et aux foires annuelles1.
Ces prêts, usuraires sans doute, mais excusables en face des risques courus, étaient la cause de haines farouches entre les Bédouins et les Coréichites; on en retrouve la trace dans le Coran, qui par une réaction, peut-être légitime, a prononcé contre le prêt à intérêt un interdit qui a été pour le commerce musulman un mal, auquel les juristes ont trouvé d'ailleurs des remèdes fort habiles.
Le libre passage des caravanes, entre la Syrie et La Mekke d'une part, était assuré par de véritables traités de commerce, résultats de longues négociations. Aux garanties financières venaient se joindre entre les grandes familles coréichites et celles des
1. Il importe de se méfier un peu du modernisme des « guichets de ban< ue », dont parle Lammens. Les opérations des banquiers mekkois se réduisaient à l'avance de fonds, au change et à l'usure. On est bien loin du capitalisme. La monnaie ne jouai, qu'un rôle très-secondaire, dans et s opérations où l'échange est courant. Comparez ce que dit F. Lot de l'économie au Bas-Empire (l. c p. SO).
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chefs bédouins, des alliances matrimoniales qui rejoignaient et consolidaient les intérêts commerciaux. C'est à cette savante école de diplomatie bédouine, où de médiocres intérêts étaient défendus par toutes les ressources d'une finesse naturelle aiguisée par l'avarice, que se formaient les hommes, les Omeyyades et leur clientèle, que l'on est ainsi moins surpris de trouver, après les conquêtes, capables, d'un seul coup, de comprendre quelques-unes des difficultés du gouvernement d'un grand Etat.
Il est naturel de supposer que ces marchands connaissaient l'art de l'écriture. Sans doute, les calculs se faisaient d'ordinaire de mémoire; mais il y avait trop d'intérêts divers enchevêtrés pour qu'il ne fût point nécessaire de rédiger des actes1. Il faut d'ailleurs se rappeler que la croyance a l'absence d'écriture chez les Mekkois provient surtout d'une fausse interprétation du mot oummi appliqué au Prophète et qui signifie, non point « illettré », mais « qui n'a reçu l'enseignement d'aucune religion organisée ». L'utilisation de l'écriture se réduisait, sans aucun doute, parmi les Mekkois à des fins commerciales et ne servait point à un développement intellectuel.
La route sur laquelle les Arabes assuraient le trafic, entre le Yémen et Gazza, avait conservé son importance au vïe siècle. Gonstantinople était, pour le monde civilisé, c'est-à-dire romano-grec, le grand centre du commerce et particulièrement le caravansérail des produits orientaux nécessaires au luxe de l'empire : c'est là que venaient s'amonceler la soie, l'encens, l'aloès, les épices, les pierres rares.
1. Le Coran parle clairement de rédiger un acte confirmant une créance : par exemple, dans une sourate médinoise ( 2.282).
Ces précieusesljdenrées avaient longtemps passé par la route moyenne, celle qui de Béirout traversait le désert à Tadmor (Palmyre) et finissait au golfe Persique; mais les guerres incessantes entre les Sassanides et les Byzantins y avaient interrompu le trafic. Justinien, tout en s'efforçant de remplacer l'importation de la soie orientale par la culture du mûrier et l'élevage du ver à soie en Syrie et en Asie Mineure, avait cherché à se réserver une route vers l'Orient, qui atteignit les ports du Yémen, base de la navigation de l'océan Indien. La navigation le long des côtes de l'Arabie ou du désert égyptien et de l'Abyssinie était trop difficile et trop mal connue pour que l'on pût penser à utiliser normalement les ports du fond de la mer Rouge, Alla par exemple. La voie directe par terre, de Gazza au Yémen, appartenait aux Coréichites, et il semble que l'empereur ait tenté en vain de les séduire et de les soumettre à ses desseins. Il lui restait à adopter la route terrestre de l'Egypte qui atteint, le long du rivage, les ports abyssins, d'où la navigation est courte vers ceux du Yémen. C'est donc pour défendre des intérêts commerciaux, autant que pour venir en aide aux chrétiens de Nejrân, que les Abyssins poussèrent des expéditions au Yémen. Quoi qu'il en soit, le commerce de la route arabe continuait, au début du viie siècle, à jouer un rôle essentiel dans la ville du Hidjaz.
La politique impériale qui montrait ainsi une certaine largeur de vues, était dominée en matière commerciale par le protectionisme le plus étroit, auquel s'ajoutait peut-être en Syrie la crainte des pilleries arabes. Ainsi à Gazza et à Boçra, les marchands coréichites trouvaient un emporium jalousement gardé contre la concurrence par des douaniers, et
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une citadelle solidement défendue contre une surprise. Ils campaient hors de la cité, sur une esplanade, une rahba, où ils étaient admis avec leurs marchandises dans un marché intérieur, fermé et réservé aux étrangers. Il y avait interdiction d'entrée pour les marchandises qui pouvaient concurrencer les produits grecs, et levée de lourdes taxes pour les autres. La finesse et la ténacité mekkoises, qui avaient déjà su assurer la tranquillité régulière de la route, étaient encore nécessaires pour défendre des intérêts essentiels contre la rapacité des agents impériaux.
On ne peut échapper au contraste qui apparaît entre la richesse des objets précieux qui seuls pouvaient alimenter le coûteux commerce des caravanes, et la médiocrité de la vie économique en Arabie. Les grands et petits nomades vivaient dans l'instabilité misérable et orgueilleusement supportée, qui est encore aujourd'hui celle des tribus bédouines de l'Arabie et de la Syrie. On a déjà indiqué (p. 56) que, dans les villes seulement, l'industrie féminine familiale s'élevait un peu au-dessus des besoins quotidiens. A At Taïf, on fabriquait des cuirs renommés ; quelques cités avaient des forgerons qui étaient naturellement des étrangers, à la fois craints et méprisés, et dont les femmes étaient danseuses et sorcières. Les armes, sabres, javelots, lances, viennent presque toutes du Yémen, où l'industrie prospère sous l'influence des relations avec l'Inde. Quelques-uns des objets rares que les navires y apportent et que les caravanes chargent vers Gazza, s'arrêtent au Yémen et servent de modèles pour renouveler un art traditionnel. Le Yémen était célèbre en Arabie, par ses étoffes rayées (burd) et, peut-être, y fabriquait-on
certains objets que l'on vendait en Méditerranée comme produits de l'Inde. Quelle que fut leur origine, des exemplaires isolés de ces raretés s'arrêtaient en chemin.
Il n'est donc peut-être point absurde de trouver un fonds de vérité dans les hadiths, d'ailleurs tendancieux, qui montrent le Prophète au dernier degré du besoin, mais entouré d'étoffes précieuses et de luxueux coussins de cuir brodé. Il est vraisemblable que, par un nouveau contraste qui ajoute encore au romantisme du milieu arabe, des objets d'une réelle valeur artistique se soient montrés, dès 1 antéislâm, dans des intérieurs de sédentaires, par ailleurs aussi peu luxueux que ceux des nomades eux-mêmes. Il est possible que certaines femmes aient porté des bijoux précieux. Il convient de redire que, sauf dans la province yéménite à vieille civilisation sédentaire, les Arabes n'ont point tenté de reproduire les objets exotiques qui faisaient leur admiration. L'incapacité de l'artisan arabe au sens précis du mot, est dès lors fixée.
On ne saurait trop insister sur l'importance sociale de la route commerciale Yémen-LaMekke-Gazza, avant l'islam; elle a eu aussi une influence sur ses destinées. Quelles que fussent les chicanes et les petites extorsions qui agitaient les relations commerciales entre Arabes et avec les Byzantins, elles créaient des rapports pacifiques et permanents qui mêlaient les Mekkois au monde extérieur et les préparaient doucement à leur rôle futur de maîtres. On voudrait pouvoir sortir du vague qui domine les indications qui précèdent; mais il ne semble point que Ton puisse faire mieux, même préciser le rôle de civilisation des chefs des deux marches campées sur les bords du désert syrien.
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L'empire romano-byzantin et celui des Sassanides avaient l'un et l'autre, on l'a déjà dit, suivi, aux confins du désert syrien, la politique de la défense des frontières par des groupements, empruntés aux populations mêmes contre lesquelles il s'agissait de les défendre. La dynastie Lakhmide, comme celle des Banou Ghassan était campée sur l'ancienne route commerciale, Damas, Tadmor, l'Euphrate, le golfe Persique, que l'empereur ne se résignait point à voir fermée.
Le seyyid Kindite qui tenait sa capitale à Hira, dans la vallée inférieure des deux fleuves, était une sorte de vassal du roi sassanide et par ses relations avec la cour d'Ecbatane, il subissait l'influence des idées politiques et religieuses de la Perse. Devenu d'allure sédentaire, campé dans un palais au milieu d'une population arabe d'origine, mais de religion chrétienne nestorienne, le roi lakhmide était resté païen et bédouin.
C'est un croquis très fruste de la cour des Omeyyades à Damas que représente celle des souverains des deux marches. Les poètes illustres de l'Arabie bédouine y viennent auprès du maître qui sait toute la puissance de la louange et de la satire sur l'opinion publique arabe et qui la ménage sans doute pour des desseins de grandeur personnelle, plus modestement pour le vaste « service de renseignements » qu'il y entretient au profit de son suzerain. Il est probable que c'est sur ses avis que le roi sassanide a entrepris la lointaine conquête du Yémen, qui l'a mis en possession de l'extrémité de la grande route commerciale de l'Orient par la mer Rouge et par l'Arabie, infli-