‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 75 sur 180 · Tabari, Ann., III · texte numérisé non relu

Tabari, Ann., III

4. Voir le joli livre d'Audisio, Haroun ar Rachid : un peu romancé, un peu curieux des mœurs, même des mauvaises, mais tout de même, proche de l'histoire et vivant.

LES CALIFES OMEYYADES 281

vera partout le récit de leur fin romantique, et l'essai d'explication par le mariage de Jafar et d'Abbâssa, sœur du calife; des historiens arabes, plus prosaïques, ont pensé que le calife, froissé chaque jour dans sa vanité, s'était décidé à supprimer des serviteurs trop puissants.

Les Barmékides, par une étrange largeur de dessein un peu tardif, ont une politique antibysantine et méditerranéenne. La frontière d'Asie Mineure, sans cesse changeante, faisait partie de la province de Qinnesrin (région d'Alep). Haroun a créé des confins militaires, les Awâcim, qui furent la province mouvante du général commandant la razzia contre Constantinople. Chaque année, celle-ci se déroulait avec des succès divers; l'Empereur Nicéphore lutta avec peine contre la poussée musulmane; des flottes arabes, c'est-à-dire syriennes, attaquèrent Chypre et Rhodes. Il semblait donc que les forces du califat allaient lutter contre celies de l'Empire pour la domination dans la Méditerranée orientale. Cependant, c'est à ce moment même, alors que la renommée de Haroun ar Rachîd pénètre jusqu'en Occident et que le nouvel empereur franc, couronné par le pape, lui envoie une ambassade, que toutes les conquêtes de la Méditerranée occidentale cessent d'être attachées à l'Empire de Bagdad : l'Espagne est nettement indépendante sous une dynastie omeyyade; le nord du Maroc actuel est gouverné par des Alides, les Idrissides; le Maghreb central est un état berbère schismatique, dirigé par les Rostémides, des kharijites ibadites; l'Ifriqiya reste en apparence rattachée à l'Empire, mais en fait l'émir aghlabite est son propre maître.

Dans l'Empire, il y a constamment des révoltes; il est évident que la dynastie nouvelle, cinquante ans

après sa merveilleuse ascension, n'a rien apporté de solide pour assurer la paix intérieure. Les Alides maintiennent leurs prétentions, et il faut les combattre. En Perse, les vieux ferments communistes se combinent avec l'attente d'une incarnation de la divinité qu'Haroun lui non plus ne réalise point. Il meurt dans une expédition contre un descendant de l'ancien gouverneurduKhorassanpour les Omeyyades, qui a trouvé appui chez les hordes turques de la Transoxiane : il faut retenir cette alliance des éléments iraniens et turcs, qui imposeront leur combinaison inféconde aux siècles suivante.

C'est sous Haroun et sous ses fils que se manifeste nettement l'importance, heureuse celle-là, de l'élément iranien dans l'Empire. L'islamisation de la Perse, et dans une certaine mesure son arabisation, atteint son plus haut point au début du ixe siècle; mais en même temps, l'élément iranien prend pleine conscience de sa personnalité. Les Persans viennent gouverner à Bagdad, sous des califes fils de Persanes, en attendant de céder la première place, dans leur propre pays, aux Turcs. La rivalité entre les éléments arabes et persans que l'on retrouvera parmi les gens de science se montre dans les querelles de la succession au trône, préoccupation essentielle de tous les califes. Dans un de ses nombreux et fastueux pèlerinages, Haroun a confié à la Ka'ba son testament, par lequel il divise ses Etats entre ses deux fils, l'un Amin, né d'une princesse abbasside, *,obaïda, petite-fille d'Al Mançour, et l'autre Mamoun, fils d'une esclave persane, en laissant à l'aîné le titre de calife. Le premier, qui aura les provinces de l'Ouest, est conseillé par un Arabe, visir de son père, Fadhl ben Rabi; le second gouverne le Khorassan et les provinces orientales, avec un visir

persan, Fadhl ben Sahl. L'unité de l'Empire musulman est pure apparence.

En 8J8, Amin est calife à Bagdad avec domination complète sur les provinces occidentales; Mamoun gouverne le Khorassan et l'Orient avec un pouvoir mal défini. Le calife demande à son frère des troupes dont il dit avoir besoin; Mamoun y voit le dessein de l'affaiblir et de le priver ensuite de ses Etats : il refuse. Amin répond en^ violant le testament de leur père et en déclarant son frère exclu delà succession au trône.

Mamoun répliqua à son tour en se proclamant calife et envoya de Merw contre son frère des troupes sous les ordres de Tahir et de Harthama : ce sont des Khorassaniens et des Turcs de Transoxiane, qui vont s'opposer aux troupes mi-persanes, mi-mésopotamiennes d'Amin. On s'attendrait presque, et les années suivantes y encouragent, à un califat khorassanien, à un nouveau déplacement vers l'Est. Assiégé dans Bagdad, déposé en 8] 2 par les villes saintes, la Mekke et Médine, Amin, qui jusqu'à la dernière heure s'intéresse surtout à la lumière de la lune reflétée par les eaux du Tigre, tandis qu'une jolie esclave lui chante de petits vers, meurt assassiné en 813. Bagdad est prise et commence à déchoir.

La lutte fraternelle révèle bien des faiblesses de l'Empire musulman : en voici une parmi d'autres. Ls soldats sont les maîtres du califat. Comme Tahir assiégeait Bagdad, Amin promit des flots d'or aux transfuges et tout le monde parla du poids de la cassette léguée par Haroun; les soldats passèrent en foule de Tahir à Amin. Mais la cassette d'Haroun fut vite épuisée : les soldats repassèrent d'Amin à Tahir. On faisait, quelques pages plus haut, mérite

au régime abbasside d'avoir supprimé les querelles tribales; l'orgueil naïf des Bédouins conservait à ces disputes quelque dignité. Ici, c'est le marchandage éhonté du condottiere qui est à vendre au plus offrant. Le califat est mûr pour être gouverné par la garde turque.

Il semble qu'il y ait quelque incohérence dans la conduite et dans les idées de Mamoun, intelligent d'ailleurs et cultivé, sous le règne duquel la langue arabe atteint sa perfection. On ne peut croire que ce soit par simple nonchalance qu'il passe les six premières années de son règne à Merw dans une lointaine ville de son ancien gouvernement, et l'on imagine qu'il a rêvé d'un califat iranien.

Son visir, Fadhl ben Sahl, gouverne en son nom et confie à son propre frère, Hassan ben Sahl, le gouvernement des provinces occidentales conquises sur Amin, et à Tâhir la Syrie et la Mésopotamie. En 814, un Alide, Mohammed ibn-Tabataba, assemble tous les éléments que la guerre civile a préparés au désordre ; il faut tout le prestige de Harthama pour reprendre Madâïn, Wâsit, Goufa; encore grandi par ses victoires, Harthama est assassiné par ordre du calife, qui l'a attiré à Merw (81 6 )*.

On ne sait point sous quelles influences Mamoun s'imagina que l'autorité des Alides était essentielle à l'Empire. Tout à coup, il fit proclamer l'Alide Ali Rizha son héritierprésomptif, et il lui annonça qu'il lut donnait sa fille. Alors Bagdad, qui, comme le reste

1. On comprend mal cette aventure. D'abord qu'Hartama, prévenu, soit venu se prendre au piège ; naïf orgueil, sans doute ; « Ils n'oseront point !» ; ni que Mamoun se soit prêté à cet assassinat stupide d'un brave homme, excellent chef d'armée, tout d'une pièce, mauvais courtisan, pas dangereux et utile ; faut-il croire, avec Tabari (III. 998), que le calife était dupe de son vizir jaloux ?

de l'Iraq, conservait pourtant aux Alides un respect traditionnel, se souleva à cette nouvelle et mit sur le trône un grand-oncle de Mamoun, Ibrahim fils d'Al Mahdi, un bon poète et un pauvre homme (81 7)1. Peut-être la capitale se sentait-elle menacée par la longue absence du maître et par l'autorité grandissante des Iraniens. Devant ce suprême désordre, Mamoun sembla comprendre qu'il ruinait de ses mains son pouvoir et se décida à régner.

Il quitte Merw et marche sur Bagdad; en route les événements tragiques se pressent, avec cet à-propos qu'ilsobservent toujours dans l'histoire des Abbassides: Fadhl ben Sahl est assassiné par des misérables que le calife vengeur se dépêfhe de faire décapiter; l'imâm Ali Rizha meurt d'une indigestion de raisin. Mamoun entre à Bagdad, arborant encore l'étendard vert des Alides, mais il reprend bien vite- la couleur noire2 des Abbassides (818). Il accueille avec bienveillance Ibrahim, fils d'Al Mahdi, qui renonce au califat.

Gependant,lesprovincesprenaientdeplusenplusl'habitude des troubles; les utopies communistes reparaissaient en Perse avec Babek, qu'on ne matera qu'après une longue guerre. L'Egypte s'agitait depuis 813 : les Arabes de Qais y étaient pour Amin, ceux de Kelb pour Mamoun. — Un épisode de ces longs désordres manifeste du moins un fait nouveau, une sorte d'unité musulmane en Méditerranée, en face de la décadence bysantine; à la suite de la révolte de Gordoue sous Hakam I l'Omeyyade en 81 4, quinze mille fugitifs anda-

1. Barbier de Meynard : Ibrahim, fils d'El Maldi 1869. (Ext. Journ. Asiat. n° 3).

2. Il n'est point du tout net que les Abbassides aient adopté comme couleur officielle le noir pour exprimer une intention de vengeance et de deuil. Des traditions peut-être tendancieuses attribuent au Prophète un étendard noir.

lous arrivent à Alexandrie en 826, et c'est à grand peine qu'Abd Allah ben Tâhir s'en débarrasse en les expédiant à Chypre, .qu'ils occupent et d'où la renaissance bysantine les chasse en 96 1 .

Al Mamoun. dans les trois dernières années de sa vie, mena activement la razzia bysantine en prenant Damas pour base d'opérations. Ses petits succès contre l'Empire grec en sommeil ne doivent point faire illusion sur la faiblesse irrémédiable de l'Etat musulman : pour récompenser les services de Tâhir, peut-être aussi pour l'éloigner, le calife le fit passer du Gouvernement de Damas à celui du Khorassan; Tâhir s'y déclara indépendant, et si la petite dynastie d'émirs tâhirides nominalement soumis au calife fut courte, elle commença pourtant la séparation des provinces iraniennes.

Durant tout son règne, Al Mamoun montra un vif intérêt pour les questions théologiques; il prit à cœur son rôle d'imam de la communauté musulmane. Il paraît d'ailleurs avoir eu une large culture; non seulement, dit la tradition, il possédait à fend les sciences arabes, c'est-à-dire religieuses et philosophiques, mais aussi les sciences étrangères, rhétorique, astrologie, médecine1. — En 82t, il avait ordonné que le nom de Moawia fut maudit dans la khofba du vendredi. En i 2 , il fit proclamer la prééminence d'Ali. Surtout, il intervint violemment dans la controverse desmo' tazilitrs et des orthodoxes. Goldziher a excellemment montré comment la masse des fidèles qui ne s'était intéressée que médiocrement à la question du libre arbitre et de la prédestination se passionna pour une question plus concrète, dont

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