Aug. Millier, Islam in M. und A,, I. 527 d. L
Hist. du monde 19
seurs. 11 essaie de trouver contre la milice un appui dans la population civile aisément fanatisée par les théologiens et les juristes de carrefour; c'est pourtant un mouvement « national ». Le calife interdit de discuter sur le Coran et persécute les Mo'tazilites avec toute la violence qu'on employait avant lui pour anéantir leurs adversaires. Il fait démolir la chapelle qui couvrait le tombeau d'Al Hossain à Kerbéla et y interdit le pèlerinage, qui était devenu un rite essentiel du chiisme. Il réglemente avec âpreté la vie des chrétiens, leur culte, leur costume, leurs usages, pour les ramener à un prétendu décret d'Omar.
Il semble qu'il soit convenu parmi les historiens qu'après le règne de Motawakkil, le califat abbasside sombre tout d'un coup en pleine décadence. D'un pouvoir organisé, opulent, brillant, on passerait à un désordre misérable. On n'aperçoit point cependant les événements qui marqueraient si brutalement le tournant du ixe au xe siècle. Il est certain qu'il n'y eut point chute de l'activité intellectuelle, et bien qu'elle puisse être fort indépendante de la puissance politique, elle ne peut cependant subsister sans un minimum de sécurité sociale. Il faudrait avoir une vue plus nette qu'on ne l'a encore sur les événements du Xe siècle, et sur ceux qui les ont précédés, pour bien distinguer en quoi l'anarchie constitutionnelle du califat s'est alors accrue. Ce sont des questions denuance. Quel que soit le personnage qui semble gouverner l'Empire, l'administration traditionnelle maintient un ordre suffisant chez des populations qui continuent à travailler et à payer l'impôt; sans doute, il est de plus en plus difficile de le sauver des mains des intermédiaires et d'en faire parvenir quelque chose au calife. Mais, la forme générale de l'Empire subsiste, et
il y a encore, dans la famille abbasside, quelques personnages énergiques qui s'efforcent de maintenir l'étendue et la cohésion de l'Empire.
Al Mostancir, que l'on a dit hanté du fantôme de son père durant son court règne de cinq mois, rétablit les tombeaux d'Ali et d'Al Hossain (862). — Sous Al Mostàin, les Byzantins reprenant quelque ardeur, au moment où faiblissait le califat, pénétrèrent en Mésopotamie; le calife s'enfuit à Bagdad avec une partie de la milice turque, tandis que le reste, à Samarra, proclamait Al Mo'tazz sous condition qu'il ferait aux troupes un cadeau de deux années du kharâj. Al Mo'tazz ne reçut pas un dirhem des provinces, ne remplit pas sa promesse et fut déposé par la milice en 869.
De 870 à 908, il y eut une suite de souverains énergiques, qui, en d'autres temps, eussent été de grands rois : Mo'tamid, qui laissa la plus grande part du pouvoir à son frère, Mowaffaq (870-892) ; Mo'tadid, fils de Mowaffaq (892-9C2) et Moktafi (902-908). Ils doivent faire tête de tous les côtés à la fois. Avec des troupes difficiles à recruter et surtout à conserver, puisqu'ils ont grand peine à les payer, il leur faut défendre les anciennes marches syriennes contre les attaques des Byzantins, soutenir la terrible révolte intérieure des Zenj qui ruine les provinces les plus prospères de l'Empire, et encore faire figure de maîtres dans les provinces orientales. Durant les compétitions entre les Tâhirides sur le déclin, les Samanides et les Saffarides, Mowaffaq ne se contente point de gestes et de paroles : il se montre en Iran, avec des troupes, et il y maintient, sinon l'autorité, du moins le prestige du calife.
A la fin du ixe siècle, le calife règne encore sur l'Iraq,
la Mésopotamie, les confins syro-byzantins (Awâcim), la Médie, le Khouzistan et le Fars; l'Azerbaijan lui fait hommage; les Saffarides ont allure de vassaux et les Samanides sont déférents; Ibn Touloun, indépendant de fait en Egypte, s'empare de la Syrie, mais il envoie un tribut; de leur lointaine Ifriqiya, les Aghlabites eux-mêmes manifestent un respect gratuit. Par extraordinaire, il s'est trouvé trois hommes énergiques pour user utilement de leur pouvoir; mais c'est une rencontre qui ne se produira plus au xe siècle; rien n'arrêtera plus l'effritement d'un régime qui n'a pas de constitution, pas d'unité nationale, aucune raison naturelle de vivre : la communauté musulmane est un mot vide de sens politique. Les invasions turques et mongoles la briseront.
Al Moqtadir (908-932) avait treize ans à la mort de son père Al Moktafi; une querelle entre émirs de la milice porta au trône son cousin, le bon poète Ibn Mo'tazz, qui fut le « calife d'un jour ». Mais l'émir Mounis rendit le pouvoir au jeune souverain, lui imposa sa tutelle, et prit le titre d'« émir des émirs », amir aVoumarâ. Les historiens choisissent cette date de 908 comme le début d'une ère nouvelle, durant laquelle « l'émir suprême» domine le calife et l'annihile. C'est en effet le moment où la rivalité entre le maître et son serviteur se fixe par le succès de celui-ci. Les Barmékides avaient été tout-puissants sous les premiers Abbassides et particulièrement sous Haroun ; il les avait mis à mort : Ibn Moslim, Harthama, Afchin, tous les grands auxiliaires des Abbassides avaient été assassinés par eux. Au xe siècle, Y amir aVoumarâ dispose de la vie du califat, qui n'a plus la force de le supprimer et qui n'en a pas toujours le désir.
Cependant le calife gardait, aux yeux de l'émir lui-même, un prestige qui surprend. On s'est étonné des précautions qu'avait prises Haroun ar Rachid avant de faire couper la tête à Ja'far.On est plus surpris encore des ménagements que prenaient, et des comédies que se croyaient obligés de jouer, en face du calife, les tout-puissants émirs qui semblent posséder une force que nul ne pouvait leur disputer. L'histoire de cette période n'est point assez bien étudiée pour qu'une formule générale ait quelque valeur. L'autorité absolue de Yamir aVoumarâ ne paraît point s'être établie brutalement; sous Moqtadir, ce fut à un visir, qui est indépendant de l'émir Mounis que le calife confia le pouvoir. Il semble que les premières années furent remplies des batailles que se livraient les compétiteurs à la conquête du calife jusqu'au jour où le gouverneur de vVasit, Mohammed ibn Raïq, en 935, profita de la détresse du calife pour s'emparer définitivement du pouvoir. Il n'y eut plus de visir, et le rec eveur général des finances devint l'agent de l'émir1.
Ce pouvoir si âprement disputé n'avait plus ni surface, ni profondeur. L'Egypte et la Syrie, où s'éteignait la dynastie des Toulounides, allaient être possédées pendant quelques années par une famille de gouverneurs turcs, les Ikhchidites. Sur le Bas-Euphrate dominaient les descendants d'un ancien chef du berîd, les Barîdi. En Mésopotamie, vers 936, Mossoul était devenu le centre d'un groupement de Bédouins de Taghleb, auxquels s'étaient joints des Rabi', des Bakr et des Modar, et que dirigeaient les Banou
1. Les faits sont, bien entendu, plus complexes que cette formule simpliste. Voir Mez, Renaissance, p. 83.
Hamdân. Mais c'est des provinces orientales de l'Empire qu'allait venir le nouveau maître du califat, l'émir Bouyide. Avant de dater son entrée à Bagdad (945), il importe de résumer l'histoire des provinces iraniennes qui avaient vécu en marge de l'Empire. On dira aussi un mot très bref des destinées particulières de l'Egypte à la même époque et de celles des royaumes hamdanides.
Bien que les provinces orientales, le Khorassan, aient fait la révolution abbasside, et qu'elles aient fourni aux premiers califes leurs plus solides défenseurs, la scission est faite, dès le règne d'Al Mahdi, entre elles et le centre gouvernemental de l'Empire, et, sous Al Mamoun, soixante-dix ans après l'avènement des Abbassides, l'Iran est en réalité détaché du califat.
En 827, Al Mamoun nommait, en effet, au Gouvernement du Khorassan le persan Tâhir, qui lui avait rendu le grand service de mettre une fin brutale au règne de son frère Amin. Tâhir prit aussitôt des allures de maître et, à la veille de sa mort (822), il avait supprimé le nom du calife dans la khotba de la prière du vendredi. Celui-ci feignit de n'en rien savoir et conserva le pouvoir au fils du rebelle, Talha (mort en 828). En même temps, la Transoxiane, convertie à la religion musulmane, était gouvernée de Samarkand par un persan, Asad ben Samân, qui était en relations de vassalité avec le Tâhiride et avec le calife. Les provinces orientales du califat formaient donc, dès le milieu du IXe siècle, deux Etats indépendants, de goûts pacifiques, sans doute, mais dont le dévelop-
pement économique et intellectuel suivait ses voies particulières. Sous une souveraineté plus ou moins effective du calife, ils pouvaient servir d'avant-garde contre les Barbares de l'Asie centrale, former des centres de civilisation musulmane en étapes sur les routes de la Chine et conserver entre eux une apparence d'équilibre. Mais il était plus conforme à la nature humaine que chacun des deux princes s'efforçât de dominer l'autre et, aussi, d'aller à Bagdad conquérir sur le calife une influence plus étendue.
Abd Allah ben Tâhir (828-844) tenta d'être à la fois souverain à Nichapour et personnage dominant à Bagdad; et ses successeurs cherchèrent à en maintenir la tradition; mais c'était compter audacieusement sur une ubiquité dont les lacunes devaient encourager d'autres ambitions. Comme on était au temps et au pays des Etats éphémères, de croissance et de disparition rapide, il s'en forma précisément alors un tout modeste au Seidjistân (Séistân), sous un chef de volontaires orthodoxes contre des « insurgés » kharijites; parmi eux, trois frères, dont l'aîné Yaqoub avait été chaudronnier (çaffâr), lui enlevèrent son domaine (861 ) et l'agrandirent. Cependant les Tâhirides, malgré leurs prétentions souveraines, avaient, comme il convient, perdu leurs qualités militaires, et l'émir jouissait à Nichapour des plaisirs de la vie élégante. Dès 862, le Çaffâr était dangereux et menaçant. Mais les princes tâhirides ne s'intéressaient qu'à leurs compétitions de famille et usaient leurs forces à se disputer l'autorité à Bagdad, sous Al Mo'tazz, en 869. Le calife redoutant également les Tâhirides et le nouveau venu, crut fort habile de reconnaître officiellement à celui-ci le Gouvernement du Fars et de le mettre en conflit avec le Tâhiride. Le Çaffâr
prit bien vite possession de son domaine et se prépara à l'étendre. El Mowaffaq, qui régnait sous El Mo'tazz, aurait eu assez de suite et d'énergie pour imposer la primauté califienne aux émirs des provinces iraniennes; mais il était alors absorbé par la révolte des Zenj, et pour n'avoir point à s'occuper de l'Iran, il céda, lui aussi, Balkh, le Tokharistân et les confins du golfe Persique et du Sind à l'émir Çaffâr. Celui-ci réalisa un conquête réputée impossible, celle du pays de Caboul et de Hérat, le moderne Afghanistan, qu'il islamisa. A sa mort, en 8/9, il était la puissance éminente de l'Iran, où s'effritaient les derniers restes de l'édifice tâhiride.
Le second des trois frères Çaffârides, Amr, accepta la suzeraineté de Mowaffaq et reçut l'investiture du Khorassan, Séistan, Ispahan, Fars, Kirmân et Sind, un vaste royaume, que l'émir prétendit accroître encore. Comme il hésitait entre le dessein d'intriguer à Bagdad pour y dominer le calife, ou celui de pousser à fond contre le Samanide qui s'était renforcé des dépouilles des Tâhirides, celui-ci réagit avec une force inattendue, et se jeta sur Amr qui fut vaincu et pris en 900. En 910, le dernier Çaff aride abandonnait ses provinces à l'émir Samanide, Ahmed ben Ismaïl.
De 910 à 999, les émirs samânides de Samarkand gouvernèrent l'Iran oriental en toute indépendance, de leurs capitales de Nichapour et de Bokhara : les historiens vantent la justice et la sagesse pacifique de leur administration. Ils favorisèrent le réveil de l'esprit iranien, et c'est vers 970 que le poète Rudagi chanta auprès d'eux en la langue nouvelle qui est le persan moderne. Ils manifestèrent du goût pour les lettres et ils rassemblèrent une bibliothèque. Bien
que chiites, ils furent pleins de courtoisie pour le calife de Bagdad, dont ils maintinrent le nom dans la prière du vendredi, et ils lui envoyèrent même des cadeaux. Mais le chiisme n'était point un lien assez fort pour assembler des provinces sans unité naturelle. Le pacifique Etat des Samânides fut absorbé sans peine par une autre famille d'aventuriers heureux, les Bouyides.
Au milieu de ces essais incohérents de groupements politiques, il convient du moins de retentir deux faits qui se développent ensemble et en sens opposé. D'une part, les populations iraniennes maintiennent leur originalité linguistique et sociale, par conséquent leur particularisme, et, dans cette attitude, les montagnards marquent une personnalité particulièrement forte. Cependant, l'islam non seulement maintient sur elles son emprise, mais étend régulièrement son domaine en surface et en profondeur, conserve ainsi aux provinces orientales leur place dans l'ensemble tout artificiel de la communauté musulmane et prépare la conversion des Turcs avant leurs grandes razzias vers l'Ouest.
Dans les provinces occidentales de la Perse, dans la Médie d'Ispahan et de Hamadan, le particularisme s'était manifesté au ixe siècle par des mouvements d'apparence alide que suscitaient en réalité les souvenirs des traditions iraniennes et les restes du vieux communisme mazdakien. Au Xe siècle, il s'organisa. Vers 932, il eut pour chef un aventurier du Guilân, Merdawieh Ibn Siyar. Mais, par une répétition qui pourrait passer pour un thème de folklore, il y eut dans ces bandes de pillards trois frères ambitieux, les fils d'Abou Ghodja Bouiyeh, qui s'emparèrent du Fars, de la Médie, du Kirman et du Khouzistan, d'où
le cadet, Ahmed, chassa les fils d'El Baridi. En décembre 945, il entrait en vainqueur à Bagdad.
Depuis dix ans, les restes du califat abbasside étaient aux mains de gens qui ne songeaient qu'à s'enrichir et à jouir de leur butin II ne faudra point s'étonner d'avoir à signaler ailleurs la misère morale des masses et l'amertume d'une petite élite intellectuelle. Ibn Raiq, Yamir aVoumarâ, défenseur et délégué du calife, menait avec Baridi l'aventurier qui exploitait le Ahwâz, un commerce de marchandages et d'intrigues qui en disent long sur la moralité des deux compères. Le calife en était réduit à chercher une aide auprès des Hamdanides en 944, puis auprès de l'Ikhchidite du Caire. Il n'est point surprenant que le calife ar Râdi n'ait fait aucun geste pour défendre le dernier amir aVoumarâ, Chirzadh, contre l'attaque que le Bouyide avait préparée de loin II s'empressa de l'honorer du titre de Mo'izz ad dawla, «celui qui fait la puissance de l'Empire». Les deux jeunes frères vinrent rejoindre leur aîné à Bagdad et prendre leur part des titres et de l'autorité. Il convient d'ailleurs de remarquer que l'entente régna durant de longues années entre les Bouyides, et que le désaccord n'apparut qu'aux dernières heures de la dynastie.
Les premiers Bouyides ont une vitalité de grands bandits romantiques, qui devrait leur réserver une place de choix dans l'une des collections de biographies qui font la joie du public de ce temps. Ils sont dominés par une passion effrénée de l'argent. Sans doute, ils doivent payer leurs bandes qui ont toujours faim; mais aussi ils veulent jouir, avec une fureur de faste qu'ils appliquent à tout, même à l'acquisition de livres rares et nombreux, que, bien entendu, ils ne lisent point. Ils paraissent trouver en eux-mêmes
des desseins d'hommes d'Etat, tout en ayant des réactions de bandits vulgaires. Mo'izz ed Dawla est glorifié par les annalistes pour avoir, de ses propres mains, commencé la réparation d'une digue au Sawad. Féroce à ses heures, il s'attendrit ensuite jusqu'aux larmes.
Le grand homme de la dynastie est Adûd ad Dawla (977). qui fut vraiment un chef, et dont le Gouvernement rappelle celui des premiers califes abbassides.
Le Gouvernement des Bouyides fut en somme bienfaisant pour l'Empire, qui, depuis longtemps, n'avait été aussi étendu et aussi tranquille. Les provinces iraniennes qu'ils gouvernaient jouissaient d'une relative tranquillité qui leur semblait être une paix profonde. Les autres, celles où dominaient les Samanides et les Ghaznévides, accentuaient alors le particularisme de leur vie politique et se tenaient à distance des affaires califiennes. En Mésopotamie, les agitateurs Kurdes se résignaient à la paix, derrière Mossoul et Hamadan. Sàad ad Dawla le Hamdanide reconnaissait l'autorité suprême du calife. Les Byzantins, qui avaient recommencé la marche vers la Mésopotamie et la Syrie, devaient diviser leur effort pour faire tête contre le jeune califat fa timide transporté en Egypte en 969. Celui-ci ignorait poliment son vieux concurrent sunnite, à l'ombre duquel les Garmates bien affaiblis de l'Arabie venaient chercher abri.
Les Bouyides portent un titre nouveau, celui de « sultan », un vieux mot arabe qui signifie « puissance ». Leur entrée à Bagdad marque bien une étape nouvelle dans la décadence de la dynastie abbasside : le calife ne gouverne plus, et le vrai et seul maître est le sultan bouyide. Et comme, grâce à lui, le cali-
fat abbasside fait encore figure de grand Etat civilisé, on est prêt à trouver que c'est lui qui fait honneur au calife Et Tâi en épousant sa fille et qu'il a vraiment le droit de ressusciter pour se l'attribuer (1037) le titre sassanide de chachinchah, « roi des rois1 ». On bat le tambour à l'heure des cinq prières quotidiennes devant le palais du Bouyide; les sultans mameluks n'auront qu'à l'imiter.
Le sultan bouyide paraît distinguer les limites d'exigence d'un souverain qui prétend tirer de gros revenus de l'impôt, mais se défend de réduire le peuple contribuable à la famine. Il veille au maintien de l'ordre; il favorise la production et le commerce; il ordonne des travaux d'utilité publique; il a une politique économique. En un mot, il gouverne. Et, par surcroît, il est fastueux; il protège les « sciences et les lettres » !
La situation religieuse est pleine de paradoxes et d'imprévu. L'émir bouyide est chiite et garde le calife, souverain temporel et spirituel de la communauté musulmane sunnite. Il serait imprudent de chercher là un parallèle entre Adùd ad dawla et le sultan Akbar. Le bouyide est simplement d'une parfaite indifférence religieuse. Puisqu'il est chiite, il fait reconstruire magnifiquement Kerbéla et Nedjef; comme chef effectif de l'Etat sunnite, il veille au paiement régulier des prédicateurs et des muezzins; mais il permet à son visir Naçr, qui est chrétien, de faire reconstruire églises et couvents; et il accueille les philosophes. Il y a néanmoins des troubles religieux, des querelles entre sunnites et chiites à Bagdad, où les
1. Le premier imâm, qui fait suivre à Bagdad le nom du Bouyide de ce titre nouveau, reçoit des fidèles une volée de pierres (Mez, Renaissance, p 133).
classes cléricales ont toujours le pouvoir d'ameuter la populace.
Si l'on tient à croire que les faits politiques sont tous conformes à une logique constitutionnelle, on devra renoncer à comprendre que dans un Etat où la confusion des deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, est complète, le calife sunnite a pu déléguer toute son autorité à un sultan chiite. On n'échappera point à la conviction quele calife a retenu toute l'autorité spirituelle : et rien ne sera plus hasardé.
Une autre façon de ne voir les faits que dans leur masse serait de considérer le chiisme comme prêt à dominer la communauté musulmane en Orient. Les Bouyides sont chiites; les Fatimides et les Carmates sont chiites. Mais chaque groupe l'est à sa manière; les Bouyides sont « duodécimains », c'est-à-dire qu'ils s'attachent au douzième imâm alide; les Fatimides sont ismaïliens, c'est-à-dire attachés au septième, et l'initiation des Carmates leur laisse une grande indépendance en face des Fatimites. Il a suffi de ces variétés de Groyance, et, peut-être, de l'insuffisance politique des Fatimides, pour arrêter une évolution possible du califat, et autour de ce centre égyptien la formation d'une unité qui pouvait devenir un obstacle aux invasions turques et mongoles : le supposer est d'ailleurs pur divertissement1.
Tous ces aventuriers, chefs de dynasties éphémères, sont des montagnards, un peu grossiers et rudes,
1. Il y eut cependant un jour où l'intrigue d'un émir turc, resté fidèle au souvenir du sultan bouyide, réussit à évincer le nom de Togrul beg et celui du calife, de la prière du vendredi et à y faire proclamer celui du calife fatimide (1059).
mais ce sont des Iraniens, et il convient de s'en souvenir pour comprendre toutes leurs attitudes. Elles sont différentes de celles des Turcs, dont l'influence sur la vie musulmane va grandir au cours des siècles : les Ghaznévides forment la première dynastie turque de l'Islam.
Ce n'est point que des éléments turcs n'aient pas pénétré dans l'Empire bien avant le XIe siècle. Dès le ixe, la garde turque du calife Al Mo'tacim et de ses successeurs joue un rôle essentiel dans les tragi-comédies de Bagdad et de Samarra. Entre tous les gardiens du calife abbasside impuissant, l'émir turc Betchkem est très représentatif de l'ensemble. C'est une solide brute, résistant à toutes les fatigues, féroce et bon enfant, qui vaut surtout par son endurance physique : un admirable type de soldat1.
Mais ce n'est point seulement dans la capitale et par l'un des corps de la garde califienne que les Turcs ont pénétré dans l'Empire. 11 y a un peu partout des îlots de captifs, dont l'humaine loi de l'Islam fait rapidement des hommes libres. C'est l'un d'eux qui, en 961 , se met en mouvement sous Alptégin, puis sous Subuktégin (977), dont le fils Mahmoud anéantit, en 999, le royaume samânide. Ici encore l'essor est rapide : dans le milieu iranien, politiquement amorphe, de mœurs molles, et de cœur inconstant, il suffit de quelques centaines d'hommes solides et sans préjugés pour former un empire, de vie courte et troublée. Celui qui se crée à l'extrême fin du xe siècle autour de Ghazna est d'une formule nouvelle : le maître est un Turc qui domine des populations iraniennes, et aussi hindoues, restées sous la direction immé-