‹ Histoire du monde (volume 2)Chapitre 79 sur 180 · Mez, Renaissance, p · texte numérisé non relu

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diate de leurs chefs naturels; l'armée est de fonds turc, avec des éléments arabes, kurdes, iraniens, hindous.

Jusque-là, l'Inde avait vécu en dehors de l'Islam; l'occupation du Sind, depuis les Omeyyades, était un fait économique, important d'ailleurs, qui assurait à l'Iraq la sécurité du commerce vers l'Inde et l'Extrême-Orient. A la fin du xe siècle, le lien qui l'unissait au califat était bien faible. Mahmoud le Ghaznèvide trouva pourtant encore un gouverneur de Moultan et du Sind qui maintenait l'allégeance nominale du calife. Avec Mahmoud, ce fut la conquête morale d'une partie de l'Inde à l'islam qui commença, sous diverses influences extérieures et contingentes. En 1001 , le Ghaznèvide vainquit, près de Pechawer, le roi Jaïpal, qui se soumit et semble être resté fidèle; mais il dut s'arrêter devant une confédération de chefs de l'Inde septentrionale. Quand il mourut, en 1020, ses Etats comprenaient, à l'ouest, le Khorassan, avec des parties de l'Iraq et du Tabaristân; au nord, le Turkestan jusqu'à l'Oxus; au sud-est, tout le Pendjab, et à l'est, l'Afghanistan actuel.

Inconsciemment sans doute, Mahmoud avait fui vers l'Inde la poussée de ses compatriotes qui commençaient à envahir l'Iran et qui allaient ruiner son œuvre. Durant son règne, des hordes de Turcs occidentaux, les Ghouzes, dont les Seldjouks sont une branche, se répandirent sur les provinces occidentales de la Perse et jusqu'en Mésopotamie, soit isolément, soit mêlés aux bandes anciennes, qui, sous prétexte de soutenir les droits d'un compétiteur bouyide, vivaient joyeusement sur le pays qu'elles pillaient. En 1037, ce fut un groupe selkjoukide organisé qui, sous Togrulbeg et Tchakirbeg, prit Merw

et Nichapour; il se trouva aussitôt en contact avec le sultan ghaznévide. En 1059, une paix conclue entre Tchakirbeg et Mawdûd le Ghaznévide laissa au premier le Khorassan, Balkh, Hérat et le Seidjistan. Déjà, en 1055 , Togrulbeg s'était emparé de Bagdad et y avait emprisonné le dernier émir bouyide. Il prit aisément le pouvoir sur l'Iraq et sur la Mésopotamie, reconstituant ainsi, autour de Bagdad, les possessions des Bouyides. En même temps, son frère Tchakirbeg (mort en 1059), puis son neveu Alp Arslân, reconstruisaient au Khorassan le royaume samanide. Comme Adûd ad dawla, il voulut épouser à soixante-dix ans une fille du calife El Qâim : il mourut, quelques mois après, en 1063. Malik-Ghah lui succéda. Il eut pour successeur son neveu Alp Arslan, puis le fils de celui-ci, Malik-Chah, qui fut lui-même un souverain éminent et qui eut le bonheur d'avoir un grand ministre, Nizâm al Mulk.

Mais, dès la mort de Togrulbeg, s'était manifesté le mal profond des Seldjoukides, la division des provinces et même des districts entre ses membres, en une sorte de vague régime de fiefs qui, comme dans l'Europe féodale du même temps, menaçait sans cesse l'existence même de l'autorité souveraine. Si l'on s'en tient aux apparences, le califat a regagné du terrain, vers la Méditerranée surtout, dans la seconde moitié du xie siècle, et a repris contact militaire avec Constantinople. Mais quelque accoutumé qu'on soit, dans l'histoire de l'Empire musulman, à tenir compte de l'indépendance des provinces, on est ici en face d'un émiettement d'autorité et d'un conflit permanent de petits intérêts, dont on ne saurait rappeler le détail, mais où tout le monde trouve l'explication du succès de la première Croisade (1096).

Tout sunnites qu'ils fussent, ardemment et de fraîche date, les Seldjoukides ne semblent point avoir eu pour les califes abbassides les égards que leur avaient témoignés les Bouyides. Ces montagnards iraniens avaient acquis aisément le sens de la grandeur de l'islam et de son chef, descendant authentique de l'oncle du Prophète. Togrulbeg ignora le calife, ou le mania rudement. Ses successeurs eurent un sentiment très net de leur propre grandeur.

L'histoire des Abbassides de Bagdad semble avoir été fixée par leurs débuts. Gréée par des Arabes iraniens et venus de l'Iran, défendue par eux durant plusieurs règnes, consolidée sous El Mamoun par les Iraniens, affaiblie, puis protégée contre sa propre faiblesse par des émirs iraniens, dominée par eux et ensuite par des Turcs qui avaient passé à travers l'Iran, la dynastie abbasside, dans la confusion des détails de ses règnes, reste toute soumise à des influences d'Asie centrale.

Le califat abbasside a bien décidément rompu avec la Méditerranée. Dès le début du Xe siècle, le calife ne se sent plus chez lui, à l'ouest de la vallée des deux fleuves : la Syrie est une province extérieure, une marche quasi-étrangère. C'est vers l'Orient que les regards sont tournés. Les chefs des jeunes Etats qui naissent, vivent et meurent en Iran, sont, en échange, attirés vers Bagdad, et ils n'ont point d'ambition plus haute que d'être le protecteur du maître. Cette fidélité naïve à la communauté musulmane en maintient encore l'unité et sert, en quelque manière, la civilisation. En tournant leur visage vers Bagdad, en même temps que vers La Mekke, les musulmans de l'Iran, de l'Asie centrale et de l'Inde maintenaient

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une unité de civilisation et conservaient à l'antique vallée des deux fleuves le rôle d'un centre de culture, avec lequel les grandes foules de l'Inde et de la Chine, héritières de vieilles civilisations, entretenaient des relations fructueuses et durables. Par là ont pénétré des idées, des techniques industrielles et artistiques qui ont contribué au développement des sociétés méditerranéennes. Il faut donc se désintéresser des agitations des dynasties éphémères dont les vicissitudes cadencées semblent donner quelque généralité à la doctrine maghrébine d'Ibn Khaldoun : un groupe compact d'hommes d'énergie aventureuse et de mœurs grossières trouve un chef pour les mener à la grande razzia, dont le butin est un Empire; il y a quelques années de domination magnifique, puis c'est la décadence brusque, l'effondrement: les barbares ont été incapables de résistera l'amollissement delà fortune. Si le califat, lui, a résisté, bien qu'en une condition misérable, et s'il a conservé la façade d'un Gouvernement organisé, il doit sans doute un peu cette résistance vitale à la grandeur de l'idée qu'il représente; mais il la doit encore à une cause plus mesquine, à la continuité de ses bureaux. Les révolutions et les calamités submergent un pays de façon à y faire disparaître toute trace du passé, et après la tempête on s'aperçoit que le squelette de l'ancien Gouvernement est intact et qu'il n'y a que la chair à en reconstituer. C'est que la société a cependant vécu durant les jours obscurs, et qu'elle s'est raccrochée aux organes dont elle était habituée à se servir pour assurer son existence. Le califat, au temps de sa splendeur, avait eu des bureaux qui avaient continué pour lui la routine bysantine et sassanide; ce sont eux qui ont été l'élément conservateur de l'Empire.

Au-dessus des détails misérables des petits faits, celui qui domine, c'est la propagation de l'Islam en Asie et l'opposition qui s'accentue entre le chiisme et le sunnisme. On indiquera, au chapitre suivant, comment l'Iran était devenue le domaine de l'Alisme, du chiisme, le berceau des Ismaïliens et des Assassins. En face de l'Alisme violent des sociétés secrètes, un chiisme « modéré » s'organise où domine bientôt un parti clérical, dont les mollahs modernes ont conservé les traditions, et qui opposait ses fureurs à celles des fuqahâ sunnites. On admire la puissance « laïque » d'un Adûd ad dawla qui domine cette mêlée. Elle continue après eux, car les Turcs sont sunnites : les Ghaznévides, les Seldjoukides, les Ayyoubites, les Ottomans. Mahmoud le Ghaznévide est dans la grande tradition de l'imâma orthodoxe; il fait une guerre ardente aux Chiites et aussi auxMo'tazilites : la persistante vitalité de cette secte intéressante nous est attestée par les persécutions de Mahmoud comme par les allusions de Hamadhani (mort en 1008), de Hariri (mort en 1122), deGhazâli (mort en 1111) et d'Ar Razi (mort en 209). Les Mo'tazilitesont fini par disparaître; mais on peut se demander si les violences des Ghaznévides et des Seldjoukides n'ont point, comme jadis celles d'Al Motawakkil, préparé le réveil de la propagande secrète des Alides, si active à l'époque des Croisades.

A Bagdad et dans le proche Orient, les Seldjoukides, puis les Ayyoubites sont les agents d'une réaction contre le libéralisme du Fatimisme et contre une activité intellectuelle qu'ils s'attachent à détruire. #Van Berchem a admirablement montré par un fait concret d'histoire de l'art, la transformation de la dâr al ilm en mcdrassa, comment l'orthodoxie étroite

des Ayyoubites a porté le coup définitif à l'activité intellectuelle de l'islam, en restreignant son effort à l'étude des manuels de jurisprudence et de droit. Les Turcs semblent avoir été, tout au long de leur histoire, des esprits violents et simplistes, tout d'une pièce et sans nuances, qui ont été jusqu'au bout de doctrines sommaires et restreintes, islam sunnite ou positivisme.

Dès le xie siècle, ce n'est pas seulement par ses tendances alides que l'Iran marque son particularisme, c'est par un fait plus grave, le réveil de l'idiome national. Langue savante avec le pehlevi, d'où Ibn al Moqaf fa, traduisait le Kalila et Dimna, le perse, resté vivant dans le peuple, avait repris une vie littéraire sous El Mamoun, dont Abbâs de Merw avait fait l'éloge en persan. C'est à la cour des émirs samanides que Roudagui rhabille à la persane les bêtes humaines du Kalila et Dimna, que Daqiqi travaille à un Chahnameh et que Bal' ami résume en persan les Annales de Tabari. Mais la dynastie persane et chiite des Samânides est détruite par les Ghaznévides, turcs et sunnites, qui sembleraient obligés de défendre la langue arabe, expression du Coran et du hadith; c'est cependant à la cour de Ghazna que Firdawsi vint se réfugier et composa l'épopée nationale des Persans, le Chahnameh, le « livre des rois ».

Durant les trois siècles de la dynastie abbasside que l'on vient de résumer, l'orientation iranienne de l'Empire l'avait, on le répète, isolé de la Méditerranée. Les relations suivies étaient rompues avec le Maghreb et avec l'Espagne. L'Egypte et la Syrie, restées provinces

califat, avaient, elles aussi, commencé à mener une existence particulière.

L'Egypte est, dans l'Empire musulman, l'une des régions qui a le plus nettement une personnalité; elle est la fille du Nil, et elle vit largement des dons qu'il accorde chaque année à ses habitants. Elle a une longue histoire, qui est bien à elle. La logique veut qu'elle continue à disputer à la puissance établie dans la vallée des deux fleuves, ou à celle de Bysance, la possession matérielle et économique de la Syrie.

Dès la période omeyyade, le gouverneur de l'Egypte fut un personnage aussi considérable et aussi indépendant que celui de l'Iraq. Le déplacement de la capitale des califes et le développement des intérêts de la dynastie abbasside vers l'Orient accentuaient l'isolement de l'Egypte, qui cessait, par la force des choses, d'être l'étape vers l'Afrique mineure et l'Espagne, devenues indépendantes. Le gouverneur de l'Egypte, tout sujet qu'il se reconnût du calife abbasside, tendait donc à restreindre la quotité du tribut qu'il devait envoyer à Bagdad. Et c'était, naturellement, à mesure que les forces du califat s'affaiblissaient avec ses ressources, que le gouverneur de l'Egypte se sentait le courage de diminuer de plus en plus la contribution si importante et si nécessaire que sa province devait à l'Empire. Dès le milieu du ixe siècle, des mœurs administratives, que la cour de Louis XIV n'a point inventées, compliquaient encore les rouages : le titulaire de l'Egypte était un très grand personnage de la courde Bagdad, l'un des grands émirs persans ou turcs; il ne pouvait donc quitter l'entourage du calife; il déléguait l'exercice de sa fonction à l'un de ses parents. Le tribut que celui-ci voulait bien encore envoyer à Bagdad était en partie conservé par le gouverneur non résidant.

C'est un fait de ce genre qui, à la fin du ixe siècle, conduisit en Egypte une dynastie éphémère, mais fastueuse, celle des Toulounides. Le grand émir, auquel le calife Mo'tazz confia l'Egypte, y délégua son gendre Ahmed ibn Touloun (868). Son père, originaire de la Transoxiane, avait été mis dans le lot « d'esclaves, de chevaux, d'argent et autres objets formant le tribut annuel1 » du Khorassan. Pendant les premières années, Ibn Touloun contribua assez largement aux dépenses du califat, représenté par Muwaffaq. Puis il rompit toute relation, sauf la politesse gratuite de la kholba et il s'empara de la Syrie (878) et même des confins militaires jusqu'à Tarse, ce qui le mit en contact avec l'Empire bysantin. L'Etat normal de la Méditerranée orientale était reconstitué; Ibn Touloun voulut pousser plus avant, et il jouait déjà le défenseurdu calife légitime, contre Al Muwaffaq quand, après divers insuccès, il mourut en 884 à l'âge de cinquante ans. Non seulement ce fils d'esclave d'Asie centrale avait fondé un Etat; mais il avait noblement dépensé une part des larges ressources de l'Egypte en constructions religieuses, dontsa célèbre mosquée reste un bel exemple, et en travaux utiles. Son règne marque les débuts de la résurrection de l'Egypte, depuis la conquête musulmane.

Son fils Khumaraweih représente, après la génération qui monte jusqu'au sommet, celle qui descend et prépare la ruine. En 892 encore, c'est lui qui nomme le gouverneur de Tarse2. Mais au lendemain de sa mort (895), les habitants en demandent un au calife abbas-

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