Nicholson, Littérature hislory, p
annoncé comme l'un des signes de la fin du monde, le califat n'en a même pas eu besoin pour retourner au néant.
La guerre bysantine1.
Quelques historiens occidentaux ont répété une légende musulmane tardive, suivant laquelle les conquérants arabes avaient conçu le vaste dessein de faire le tour de la Méditerranée par la France et l'Europe centrale, de prendre Constantinople à revers et de changer la Méditerranée en un lac musulman : Charles Martel seul en aurait arrêté l'exécution. Si 1 on se souvient seulement que les Arabes ignoraient alors la configuration de l'Europe et les peuples qui l'habitaient, et ou'ils avaient mené leurs conquêtes sans ordre préconçu et comme au hasard, il faut renoncer à ces jeux de l'imagination historique. Il suffit amplement à la gloire desOmeyyades de rappeler la clairvoyance et la ténacité de Moawia et de ses successeurs qui, après le premier élan de la conquête, continuèrent la guerre contre l'Empire bysantin et comprirent que le califat, héritier de la Syrie et de l'Egypte, devait s'assurer la domination sur la Méditerranée occidentale. Par terre, l'attaque musulmane continuait tout naturellement par la force acquise et par l'effet d'une sorte de sentimentalisme (< national » et religieux; mais en menant les razzias maritimes, les Arabes montraient unintérêt tout nou-
1. Dans les pages précédentes, M. Cavaignac a tracé excellemment l'histoire de l'empire bysantin aux temps omeyyades et abbassides. On croit pourtant utile de réunir les faits essentiels, du point de vue musulman.
veau pour des intérêts économiques et des besoins commerciaux qui étaient alors obscurs. Les « marchands» mekkois faisaient ici preuve de réelles qualités d'hommes d'Etat.
La razzia continentale s'enfonce chaque année en Anatolie, plus ou moins avant, suivant les hasards de la politique bysantine; en 642 en Cappadoce, en G46 à Amorium, en 653 à Angora, en 668 à Ghalcédoine. Des flottes dont il serait intéressant de connaître nettement les origines1, s'essaient avec succès contre les flottes byzantines et pillent en occupant Chypre, Rhodes, la Crête, les îles Ioniennes, de 648 à 654. Mais ce ne sont laque des étapes vers Constantinople, qui devient nécessairement le but suprême. Vers 654, sur les côtes de Lycie, la flotte qui portait l'empereur Constant II est détruite par les musulmans. En 669, l'attaque contre Constantinople échoue; elle est reprise en une grande opération par terre et par mer, durant cinq années, de 673 à 6r, 8 ; Moawia se résigne à signer un traité avec Constantin IV.
Toute la politique extérieure de la dynastie omeyyade était ainsi tracée par son fondateur. Le guerre bysantine continua donc, mais sans résultat solide, sauf sur mer. En effet, les empereurs b} santins réorganisèrent avec un soin particulier leurs provinces d'Orient; Anatolie, Cappadoce, Arménie; les marches grecques s'opposèrent aux thughûr, aux confins militaires du califat; entre les deux camps, se forma bientôt une région flottante, sans maître, où les deux
1. On sait que nul ne fut aussi peu « turc » que les corsaires barbaresques. Déjà, au vine siècle, les amiraux musulmans sont des Méditerranéens convertis : Helpidios, mécontent de l'i mpératrice Irène, passe à l'ennemi. Au début du xe siècle, un renégat grec, Léon, entretient à Tripoli cinquante vaisseaux, avec lesquels il pille Thessalonique pendant dix jours.
ennemis pillaient à tour de rôle et que les défenses naturelles du terrain empêchaient seules de devenir un pur désert.
La razzia musulmane continue régulièrement avec quelques expéditions de grande envergure. Celle de 692 fut un échec. Le vme siècle s'ouvrit par une série de succès omeyyades en Arménie et en Anatolie; ce fut en vain que des armées et des flottes bloquèrent Constantinople d'août 717 à août 718.
Au moment où, depuis le califat de Hichâm, la puissance omeyyade déclinait, les circonstances des mouvements des peuples en Europe et la qualité des souverains rajeunirent l'empire des Bysantins; ils envahirent la Syrie du Nord en 745, reprirent Chypre en 746, reparurent en Arménie et sur le moyen Euphrate en 751 , à l'heure même où la dynastie omeyyade s'effrondrait.
Onaindiqué plus haut l'importance du changement d'orientation de la dynastie abbasside; le déplacement de la capitale, de Damas à Bagdad, en fut l'expression matérielle. Le califat se détournait de la Méditerranée pour regarder vers l'Orient; et cela fut capital pour ses relations avec Byzance. La Syrie était tenue à l'écart, et la vie particulière et originale de l'Egypte invitait ses gouverneurs abbassides à y rechercher l'indépendance. La conquête de Constantinople ne fut plus pour les califes abbassides qu'un vague rêve de majesté; les flottes méditerranéennes n'intéressaient plus les souverains de Bagdad; préoccupations provinciales, elles ne redevinrent affaires impériales qu'au Xe siècle sous les Fatimides.
Ls deux grands Etats de l'Orient proche ne pouvaient cependant s'ignorer l'un l'autre. Comme les empereurs de Rome, puis ceux de Byzance avaient
été jadis en conflits d'intérêts et de passions avec les Perses, les maîtres de l'Empire grec amoindri, mais toujours puissant, restaient en étroit contact avecle califat, héritier des rois sassanides. L'Etat musulman était seulement plus proche et plus étendu que son prédécesseur, surtout doué d'une plus grande force vitale et d'une autre originalité. L'empereur grec ne pouvait oublier qu'il était jadis le maître incontesté de la Méditerranée orientale, de la Syrie et de l'Egypte; la possession paisible de l'Anatolie ne pouvait lui être assurée que s'il dominait le nœud du massif arménien et des hautes vallées du Tigre et de l'Euphrate. Il envahit donc la Syrie, dès qu'il s'en sentit la force.
Des questions économiques et sociales, dont on reparlera, mettaient aux prises les intérêts des deux adversaires, qui ne semblaient penser ni à les poser ni à les résoudre pacifiquement. Constantinople resta le grand marché de l'Europe orientale, et malgré les désordres causés par les invasions continues des Barbares, la grande cité continua de fournir à l'Occident les produits naturels ou travaillés de l'Asie. Sans doute, Alexandrie devint le port de sortie en Méditerranée pour le commerce qui, par la mer Rouge, rétablit, sous une autre forme, l'ancienne route qui passait jadis par la Mekke; et la Méditerranée occidentale, en s'islamisant, devint en partie sa cliente et celle des petits ports de la Syrie. Cependant, les grandes routes de l'Extrême Asie passaient toujours, soit par terre au nord ou au sud du Caucase, soit par mer par le golfe Persique, pour aboutir à Baçra et à Bagdad. Baçra et Bagdad sont les deux grands marchés qui doivent une partie essentielle de leur activité à leurs relations avec l'Europe et sans lesquels, en revanche, Cons-
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tantinople ne peut maintenir sa prépondérance commerciale.
Il y a donc entre les deux empires des intérêts communs et des relations pacifiques qui, sous un autre régime international, devraient imposer des accords et des période? de paix. On pourrait croire que l'antagonisme religieux est une cause essentielle d'hostilité entre le calife abbasside, représentant de la famille sainte du prophète d'Allah et presque vicaire d'Allah lui-même, très soucieux de connaître et de régler les choses de l'Islam, et l'empereur bysantin qui tient pour son premier devoir d'exercer sur ses sujets le gouvernement de la foi et de les contraindre à obéir à sa direction spirituelle. On redira plus loin qu'on n'en distingue que faiblement les effets.
La guerre de majesté impose aux califes abbassides la continuation des razzias en Anatolie. On pourrait énumérer chacune de ces expéditions d'été, la çâïfa, une sorte de geste rituel, un peu monotone, qui permet à de jeunes princes de cueillir quelques faciles lauriers et aux soldats de maintenir la tradition du butinconquis sur l'infidèle1.Cen'estpointun actenécessaire à la sécurité de l'Etat. Sous Haroun ar Rachid d'ailleurs, la frontière de Syrie est ccnsolidée : en face des thèmes bysantins, le califat a une marche syromésopotamierme, les Awâcim. Dès le règne de Mançour, la çaïfa ne se forme que si les soldats ne sont pas nécessaires ailleurs; elle n'a pas lieu en 137 (755) où la révolte de Sinbad les appelle tous en Iran; l'année suivante, l'empereur Constantin prend Malatia, que les musulmans réoccupent un an plus tard; puis il y
1. La guerre bysantine est une gloire de la dynastie. Le poëte Abou 1 Atahiya célèbre la paix imposée à Nicéphore par Haroun et, après sa rupture, la prise d'Héraclée.
eut trêve entre Mançour et Constantin; et les razzias recommencent en 766, ininterrompues par les révoltes iraniennes. En 775, Mahdi fait une promenade d'apparat jusqu'à Angora. En 782, la razzia pousse victorieusement jusqu'à Chrysopolis, en face de Constantinople. Il semble que des vaisseaux coopèrent à certaines razzias; il y a de grandes pilleries maritimes indépendantes, comme celle de Chypre en 8C6.
La guerre entre Amin et Mamoun et les rébellions qui agitent le califat interrompent la çâïfa; ce sont les Byzantins qui attaquent et contre lesquels la marche musulmane défend à grand peine la frontière; les armées abbassides ont déjà perdu leur cohésion et leur mordant. Les Bysantins n'ignorent point l'affaissement du pouvoir califien : en 837, Théophile profite de l'insurrection de Babek pour pousser jusqu'à l'Euphrate; en 838, après la capture du rebelle, des troupes, en grande partie composées de Turcs, battent l'empereur, en présence du calife qui s'e mpare d'Amorion; mais tout se termine par une trêve imposée par l'empereur. On touche au moment où les Grecs reprendront pour quelque temps la haute main en Méditerranée orientale.
Les pilleries réciproques sur mer ont d'ailleurs continué pendant tout le ixe siècle; quelques-unes sont d'importance. En 852, le gouverneur du Caire convoque dans la capitale la garnison de Damiette, pour la parade de la fête des sacrifices; une centaine de bateaux grecs en profitent pour piller Damiette, brûler l'arsenal, la grande mosquée, des églises, et « enlever cinq cents femmes musulmanes ou coptes1 ».
C'est comme le prélude des opérations maritimes