II. — La vie politique du califat abbasside
Les événements dont on a essayé de résumer la suite dans les pages précédentes, préparent le lecteur à deux impressions contradictoires, l'une, de diversité et presque d'anarchie politique, l'autre, d'unité culturelle. Les hérésies elles-mêmes et les querelles religieuses sont une manifestation de communauté intellectuelle. Le vaste empire du calife est composé de pièces détachées, dont le souverain ne cherche même pas à faire une machine homogène. Cependant, il forme un ensemble qui a duré et qui ne s'est désagrégé qu'à la longue. Il y a une civilisation commune. Et comme on est en un temps et dans des lieux où le temporel et le spirituel sont étroitement unis, on
constate aisément que l'unité vient de la religion musulmane et de l'influence qu'elle exerce sur la vie entière des populations. La doctrine et la pratique de l'islam ont répandu sur l'Orient une façon de comprendre et d'agir qui s'est solidement attachée à la surface de la vie et qui s'est insérée dans les âmes à une profondeur inégale.
Sans doute, la variété des tempéraments locaux ne s'est point uniformisée, et un particularisme tenace persiste dans les diverses provinces de l'Empire et impose au califat un fonds immuable de déséquilibre. Cependant, l'unité de l'Empire est, avant tout, sentimentale et intellectuelle. La doctrine musulmane, répandue d'abord en langue arabe par une vaste littérature, est maintenue dans de strictes limites, non seulement par le génie très particulier de la langue et par la communauté des sources de la foi, mais encore par l'influence que la pensée grecque a exercée sur toute l'élite intellectuelle.
Ces deux aspects opposés de la société musulmane ne pourraient être considérés avec intérêt qu'après une étude des sources, qui n'est qu'ébauchée. Il faut y penser cependant, soit qu'on parcoure les provinces et que l'on cherche à voir comment les peuples y paient l'impôt, sous la défense et la domination de l'armée; soit que l'on cherche à voir quels sont les hommes qui, à la cour et dans les bureaux, font les gestes nécessaires à la marche de l'Empire en Orient, et ce sont ces deux séries de faits que l'on essaiera d'indiquer dans ce volume; soit que l'on cherche à avoir une impression générale de la vie économique, religieuse, littéraire et artistique, en un mot, de la oivi lisation des sociétés musulmanes en Occident comme en Orient au moyen âge, et c'est ce que l'on tentera dans le volume suivant.
Les provinces
Le calife gouverne directement la région qui entoure sa capitale et qui est un district de l'Iraq, comme l'Omeyyade gouvernait la province de Damas. Dans le reste de l'Empire, il délègue son autorité à des gouverneurs de province, qui tendent de plus en plus vers l'indépendance complète. Les gouverneurs des Omeyyades la cherchaient déjà et, avant eux, ceux des Sassanides. La division des provinces manque de précision et de fixité : voici ce qui paraît normal, depuis le début des Abbassides jusqu'à Mamoun.
Il n'y a point de provinces en Syrie. Le changement de capitale a relégué Damas au rang de chef lieu de district, et la nouvelle dynastie se détourne des Syriens. On a trop nettement en Iraq le souvenir du temps où les Syriens, c'est-à-dire les Arabes campés en Syrie, étaient les troupes fidèles des Omeyyades et allaient étouffer les révoltes dans la vallée des deux fleuves. Les plus résistants d'entre eux ont émigré en Iran, et on les retrouverait parmi les serviteurs dévoués des Abbassides, les « Khorassaniens » de Bagdad; les autres se sont abâtardis dans la vie citadine ou sont retournés au bédouinisme. La Syrie par elle-même est incapable de jouer un rôle en Méditerranée, bien qu'elle soit l'aboutissement de plusieurs routes commerciales de l'Orient. Mais elle a été de tout temps la province avancée de l'Egypte, la « marche » contre les « peuples de la mer », contre l'Empire byzantin; elle a vu se former, au xe siècle, un petit Etat original à Alep, celui des Hamdanides; au xie siècle, elle est démembrée en petites provinces bouyides, puis turques. En attendant, à l'épo-
que classique, au IXe siècle, elle a plusieurs gouverneurs; ses provinces sont : Qinnesrin, Himç, le district de Damas, c'est-à-dire Baalbek, la Ghouta, Hawrân, Jawlân, le Jourdain; enfin la Palestine avec la Balqâ/.
Lerégime de l'Arabie n'est point stable. En général, il y a trois ou quatre gouverneurs : Médine, Mekke et Taïf, le Yémen avec ou sans le Yamâma; mais il y a fréquemment réunion des deux villes saintes sous une même main, et même des quatre districts. L'Arabie ne vaut plus que par la religion : la route commerciale du Yémen à Gazza est morte. Mais le calife est très soucieux de son titre de « serviteur des deux terres sacrées », et il faut qu'il y règne, et qu'il y surveille des groupements alides, centres, et surtout occasions de troubles. Les Omeyyades leur avaient envoyé Ziyâd, Al Qasriet Riy^h, qui les tenaient en main. Les Abbassides essaieront de gouverneurs alides, et point toujours avec succès.
L'Egypte est un domaine à part : la géographie assure l'indépendance à son gouverneur. Les impôts de l'Egypte comptent gros dans le budget de Bagdad. Mais dès le xe siècle, l'Egypte se sépare à jamais de l'Empire et reprend ses traditions séculaires de domination sur la Syrie. C'est un joli piège qu'El Mançour tendait à Abou Moslim en le nommant gouverneur de Syrie et d'Egypte, avec résidence en Syrie1.
Le cœur de l'Empire compte deux gouvernements, Baçia et Coufa, chacun avec son territoire « noir de verdure », son sawad. Bagdad et son sawad sont administrés directement par la cour.