Tabari, Ann., III, 626 à
Les impôts
Le fait qui domine la vie économique de l'Empire et l'organisation des impôts, c'est, on l'a vu, la conversion des indigènes, et la transformation du régime fiscal des terres qui en résulte. On a dit, dans le chapitre précédent, que si l'on avait suivi ce qui paraissait être les principes, les nouveaux convertis auraient dû se voir libérer à la fois de l'impôt sur la terre (kharâj) et de la taxe de capitation [jizya) ; mais qu'en présence du vide qu'un pareil système allait creuser dans les caisses de l'Empire, on avait décidé de maintenir le kharâj sur les terres ayant appartenu à des protégés.
Il y avait donc, au début de l'Empire abbasside, un triple régime des terres : celles qui sont considérées comme propriétés musulmanes et sur les produits desquelles le musulman paie seulement la dîme, suivant les règles coraniques ; celles qui ont fait partie du sol conquis, laissé précairement aux indigènes et devenu la propriété de musulmans anciens ou récents ; celles qui continuent d'appartenir à des protégés, qui restent soumis au kharâj et à la jizya1.
La terre d'Arabie doit faire partie de la première catégorie; aussi les terres mortes vivifiées par des musulmans; faut-il y ajouter certaines concessions, d'une nature analogue ? ■ — Du point de vue fiscal, la seconde catégorie, celle des terres du kharâj, est de beaucoup la plus importante. On a déjà parlé du peu
1. L'administration musulmane se sert des vieux cadastres de l'Egypte et de l'Iraq et Mésopotamie. Le calife nomme des chefs du cadastre, 'alâ masâhati l 'ard (Abou Youssef, kharâj, p. 30). V. p. 341 c. d.
Hist. du monde 22
que l'on sait sur la quotité de l'impôt1. Le calife le modifie : Haroun en abaisse le taux au Sawad en 172 (788)2. D'autre part, il y a de fréquentes remises d'impôts : Mamoun renonce à un million sur l'impôt de Rayi3. - — La troisième catégorie doit être peu de chose au ixe siècle, sauf aux extrémités de l'Empire.
On ne voit pas selon quel principe a lieu la tranformation d'un territoire de seconde catégorie en territoire de première, c'est-à-dire 1 islamisation du sol après celle des habitants. En 241 (855-856), Motawakkil « fit du district de Samosate une terre de dîme; il fit passer les habitants du kharâj à la dîme et rendit pour eux un édit à ce sujet4 ».
A quelle date de l'année l'impôt est-il perçu ? Qu'il soit recueilli en nature ou en monnaie, la date doit correspondre aux réalités de la culture. Il nest pas nécessaire de recourir à des anecdotes sur les promenades champêtres d'un calife pour expliquer que le fisc musulman s'aperçut bien vite qu'il ne pouvait continuer à se régler sur le calendrier coranique. En s'en tenant à une règle, qui avait été une année conforme à la nature, on arrivait bientôt à réclamer 1 impôt avant la récolte et même à l'exiger deux fois sur la même moisson. Il fallut bien admettre quel impôt coranique lui-même négligerait le calendrier coranique
1. J'avoue que je renonce à m'intéresser aux chiffres qui prétendent exprimer l'importance des impôts du califat par rapport à la richesse publique. Même en recueillant et en analysant tout ce que nous savons sur ce sujet, je crois qu'il est impossible d'établir une comparaison utile entre la situation fiscale et économique de l'Empire abbasside du vme au xie siècle, et celle de l'Orient moderne, que l'on connaît, d'ailleurs, fort mal.