CHAPITRE PREMIER L'Empire après
Depuis que les Etats-Unis avaient conquis leur indépendance, les principales colonies anglaises de peuplement étaient le Canada et l'Australie. Elles étaient encore peu développées. Les Canadiens, au sortir de la guerre qui les avaient mis aux prises, en 1812, avec les Etats-Unis, restaient presque tous rassemblés sur les rives du Saint-Laurent, et les' colonies pénitentiaires établies sur la côte australienne n'avaient encore attiré qu'un faible nombre de colons.
En 181 5, la plupart des possessions britanniques se trouvaient situées dans les régions tropicales. Les Indes Occidentales, qui, au xvme siècle, étaient regardées comme le joyau le plus précieux de la Couronne, conservaient encore dans l'Empire une place importante. Aux possessions que l'Angleterre avait déjà acquises dans la mer des Antilles et dont la principale était la Jamaïque, les guerres napoléoniennes lui avaient permis d'ajouter Tabago et Sainte-Lucie, enlevées à la France, Trinidad, cédée par l'Espagne, et la Guyanne par la Hollande. Mais les Indes Orientales étaient maintenant la clef de voûte de l'Empire. C'est de
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l'Inde que les « nababs » anglais venaient former en Angleterre une classe de nouveaux riches, disputant le pouvoir à l'ancienne aristocratie. Les conquêtes de Wellesley commençaient, dans les premières années du siècle, à étendre la domination anglaise dans la péninsule. En outre, les acquisitions que l'Angleterre s'était fait confirmer par les traités de paix, avaient manifestement pour but d'assurer ses communications avec l'Inde. Sur la route maritime, elle prenait possession du Cap, de l'île Maurice et de Ceylan. En s 'attribuant Malte après avoir pris Gibraltar, elle dominait la Méditerranée, et, en chassant les Français de l'Egypte, elle marquait l'intention de s'emparer, si besoin était, de la seconde route des Indes.
L'Empire britannique restait d'autre part « en façade sur la mer », et l'Angleterre ne cherchait pas encore à l'étendre à l'intérieur des continents. Il lui suffisait d'être maîtresse des voies maritimes qui reliaient à la métropole ses comptoirs commerciaux, de tenir ses colonies asservies par le système du mercantilisme qui en faisait autant de marchés ouverts exclusivement à son exportation et qui réservait leur trafic au monopole de sa flotte commerciale.
Au xixe siècle, des foyers indépendants de civilisation britannique allaient se fonder, grandir dans les deux hémisphères et faire peu à peu de l'Empire un groupement uni de libres démocraties. Les causes qui expliquent cette transformation sont la double révolution économique et morale qui depuis un demisiècle se produisait en Angleterre.
L'avènement de la grande industrie entraîna, avec un énorme accroissement de la production, avec le progrès des transports, une augmentation rapide de la population. Après le rétablissement de la paix commença un courant continu d'émigration des Anglais vers les colonies.
70 LE MONDE ANGLO-SAXON AU XIXe SIÈCLE
En même temps commençait une révolution morale, qui prenait à la fois plusieurs aspects. Dès la fin du xvme siècle, Wilberforce avait entamé une campagne contre l'esclavage, et en 1807 il avait obtenu du Parlement la suppression de la traite. Interrompu pendant la guerre, le mouvement reprit après i8i5 et aboutit en i834 au vote de l'acte d'émancipation.
Les doctrines mercantilistes étaient d'autre part battues en brèche par l'école d'Adam Smith. Le public commençait à comprendre que la balance commerciale n'était pas le seul indice de la prospérité nationale, et qu'en tous cas l'intérêt des consommateurs ne devait pas être sacrifié à celui des producteurs. Les manufacturiers, gagnés aux idées libérales, attaquaient, on l'a vu, les privilèges des agriculteurs, et un mouvement de réforme commencé en 1820 aboutit, au milieu du siècle, à l'abolition des « lois de navigation » et à l'adoption du libre échange.
Le mercantilisme avait longtemps survécu parce que la perte des Etats-Unis avait convaincu les Anglais que les colonies devaient fatalement se détacher l'une après l'autre de la mère-patrie. Celle-ci ne devait alors s'occuper que d'en tirer le plus rapidement possible le maximum d'avantages. Mais, en i83o, une « Société de Colonisation » se mit à propager des idées plus audacieuses. Mettant à nu la mauvaise administration du Colonial Office et de ses gouverneurs incapables, Wakefield, dans son livre « l'Art de la Colonisation », énonça les méthodes de la nouvelle école. Il voulait organiser l'envoi d'émigrants dans les colonies; il recommandait de substituer à la concession gratuite la vente des terres, afin de se procurer ainsi les ressources nécessaires pour payer le transport outre-mer de nouveaux colons. Le prix des terres devait être calculé, en principe, de manière à couvrir les frais de leurs voyages. La Société demandait enfin que l'on
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lit confiance aux colonies. Plutôt que d'attendre qu'elles revendiquent leur indépendance, mieux valait prendre l'initiative de leur accorder une large autonomie. En 1837, lord Durham décida le Parlement à inaugurer le nouveau système, en donnant au Canada un gouvernement parlementaire. Le succès de cette expérience allait entraîner les Anglais à créer peu à peu cinq « dominions » indépendants, qui sont devenus, à côté de l'Inde, les pièces maîtresses de leur Empire.