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CHAPITRE II Le Canada

Des cinq dominions britanniques, le Canada n'est pas seulement le plus grand par l'étendue de son territoire; il est aussi le plus ancien, et il a servi aux Anglais de champ d'expérience.

Les colonies conquises pendant la guerre de Sept Ans comprenaient, en dehors des provinces maritimes de la Nouvelle-Ecosse et de l'île du Prince Edouard, une population de 70.000 Français : agriculteurs établis sur les rives du Saint-Laurent, autour de Québec et de Montréal, chasseurs et commerçants dispersés dans les territoires des Indiens. Ces colons, bien différents des Anglais de la côte atlantique, n'étaient en rien préparés à s'administrer eux-mêmes. Ils étaient restés soumis à un régime féodal et à l'influence toute puissante de l'Eglise romaine. L'Angleterre, par le « Québec Act » de 177/i, décida, en introduisant la justice pénale anglaise, de conserver la juridiction française en matière civile. L'Eglise conserva ses propriétés et continua à lever ses dîmes.

La guerre de l'indépendance américaine mit bientôt le Canada à rude épreuve. Les colons révoltés tentèrent de l'envahir. Deux armées s'avancèrent sur- Québec et Montréal. Mais les Canadiens ne cherchèrent pas à profiter de la crise pour se libérer. L'offensive des Américains fut repoussée, et la guerre eut pour

seul effet d'attirer un grand nombre de « loyalistes », qui quittèrent les Etats-Unis pour rester sujets britanniques. Ils formèrent, à l'est, la coloriîe du Nouveau- Brunswick, et 25.ooo d'entre eux s'établirent d'autre part sur le cours supérieur du Saint-Laurent, où grandit la ville d'Ottawa.

Leur arrivée posait à l'Angleterre un problème difficile, car les loyalistes ne pouvaient admettre d'être privés des libertés qu'ils possédaient dans leurs anciennes colonies; ils réclamaient l'établissement d'institutions représentatives et pensaient que leur conduite méritait quelque récompense.

Pour que les Canadiens français et anglais pussent vivre en paix côte à côte, Pitt prit le parti de diviser les rives du Saint-Laurent en deux provinces : le Haut Canada (Ottawa) et le Bas Canada (Montréal). L'acte de 1791 établit dans chacune d'elles un lieutenantgouverneur, assisté d'un Conseil exécutif, d'un Conseil législatif nommé, et d'une Assemblée élue. Sa population fut donc appelée à participer au gouvernement et au contrôle des finances provinciales.

Ce régime présentait de graves inconvénients. Il mettait le gouverneur général, chargé de sauvegarder l'unité de la colonie, dans une position difficile. De plus le Saint-Laurent, l'artère vitale des deux provinces, ne leur permettait pas de s'ignorer. On avait maintenu entre elles l'unité douanière, mais le Haut Canada, en se développant, réclamait une part toujours plus grande des droits d'entrée, et se plaignait d'être étranglé par son voisin.

La guerre qui, en 1812, mit encore aux prises les Etats-Unis et l'Angleterre, unit de nouveau les Canadiens. Français et Anglais repoussèrent ensemble les envahisseurs, et les projets d'annexions formés par Tes Etats-Unis furent définitivement brisés à Landy's- Lane, près du Niagara. Mais, après la conclusion du

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traité de Gand (i8i4), le régime de 1791 souleva eu même temps dans les deux provinces une irritation grandissante.

Dans le Bas Canada, l'inexpérience des colons français les entraîna à soutenir de leurs votes des politiciens démagogues. L'assemblée entra en lutte continuelles avec le gouverneur. Elle demanda une extension de ses privilèges, l'application du principe électif aux autres organes du gouvernement, le contrôle absolu des fonctionnaires royaux. En i83£, l'assemblée, sur l'initiative de son président, Papineau, vota une série de « résolutions » énumérant ses griefs. L'envoi d'un nouveau gouverneur chargé d'entreprendre une enquête fut accueilli par un vote de défiance, et Papineau commença dès lors à préparer un coup de force.

Dans le Haut Canada, le pouvoir était aux mains des familles « loyalistes » qui regardaient comme des intrus les nouveaux arrivants. Elles étaient soutenues par le gouverneur. Mais un parti libéral, fondé par un journaliste de Toronto, Mckenzie, protestait contre leurs privilèges. Il demandait l'institution d'un ministère responsable devant le peuple; il réclamait le moyen d'acquérir les terres distribuées aux anciens soldats loyalistes, qui souvent les revendaient à des spéculateurs, ou données à l'Eglise anglicane, qui refusait d'en céder une part aux églises dissidentes. Au lieu d'écouter leurs revendications, le gouverneur préféra traiter les libéraux en mauvais patriotes et, s'il réussit ainsi à les faire battre aux élections de i836, il les poussa lui-même à la rébellion.

En 1837, l'agitation politique aboutit, dans les deux provinces à la fois, à une tentative de révolte. Elle fut aisément réprimée. Papineau et Mckenzie prirent la fuite, mais le gouvernement britannique eut la clairvoyance de comprendre qu'il ne suffisait pas de réta-

blir l'ordre et qu'une étude approfondie de cette crise était indispensable.

Lord Durham, l'un des principaux membres de la Société de Colonisation, en fut chargé, et le célèbre rapport où il exposa ses vues marque une étape nouvelle dans la politique coloniale de l'Angleterre.

Pour résoudre à la fois les rivalités de races et les difficultés constitutionnelles, il pensait qu'il fallait faire du Canada une nation et il recommandait de réunir les deux provinces, en leur accordant le « self government ». L'Angleterre se réservait seulement la direction des négociations diplomatiques et, les lois de navigation étant encore en vigueur, la réglementation du commerce extérieur de la colonie. Lord John Russell décida le Parlement à suivre les conseils de Durham. L'acte de i84o réunit le Haut et le Bas Canada sous l'autorité d'un gouverneur général, résidant à Québec, assisté d'un Conseil législatif de 20 membres à vie nommés par lui, et d'une Assemblée de 84 députés (^2 pour chaque province) élus d'après un suffrage étendu.

L'acte n'obligeait pas le gouverneur à prendre ses ministres dans la majorité de l'assemblée, mais, pour les Canadiens, la responsabilité ministérielle était le corollaire indispensable de la réforme. Ils s'indignèrent que le ministère Peel ne voulut pas l'admettre, et, après la conversion de Peel au libre-échange, lord Elgin, nommé gouverneur, convainquit aussi les Anglais d'adopter à cet égard une politique libérale. Lord Elgin, choisissant à la fois son ministère dans les rangs des Canadiens français et anglais, sut avec tact faire l'éducation parlementaire de ses administrés.

Une expérience de quelques années montra cependant que la constitution établie en i84o n'était pas encore satisfaisante. Si elle avait l'avantage d'instituer un régime de liberté, elle avait le tort de vouloir

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maintenir entre les deux provinces une complète égalité. Or, après i84o, l'afïluence des immigrants — particulièrement des Irlandais pendant la grande famine — donna bientôt au Haut Canada une prépondérance grandissante, et cette province se mit dès lors a réclamer un plus grand nombre de représentants. Plutôt que d'y consentir, le Bas Canada était décidé à suivre l'exemple que donnaient aux Etats-Unis les « confédérés », et à faire sécession. Mais les Canadiens ne pouvaient-ils se tirer d'embarras en adoptant, comme leurs voisins, un régime fédératif?

Les trois provinces maritimes, qui menaient une vie entièrement séparée de celle du Saint-Laurent, avaient comme elles adopté le régime parlementaire. Mais elles n'étaient divisées par aucune rivalité de races et comprirent les premières qu'elles gagneraient à se grouper. En 1 864, elles réunirent une convention pour étudier un projet de fédération.

Leur initiative décida la même année les chefs des partis conservateurs et libéraux à l'assemblée de Québec, sir John Macdonald et John Brown, à interrompre leurs querelles pour entrer dans un ministère de coalition. Celui-ci réunit une Convention, à laquelle il invita les provinces maritimes à prendre part. Elles y consentirent, en posant comme condition que la construction d'une voie ferrée reliant Halifax au Saint- Laurent serait immédiatement entreprise. Des délibérations de la Convention sortit le projet que le gouvernement britannique ratifia en 1867 par le « Briiish North America Act », qui donna le nom de « Dominion » à la fédération des provinces canadiennes.

Le gouvernement fédéral, établi à Ottawa, comprit avec le gouverneur général représentant de la Couronne, un Cabinet responsable devant une législature de deux Chambres : un Sénat dont les membres étaient pris en nombre égal dans chaque province par

le gouverneur général, et une Chambre élue où chaque province était représentée au prorata de sa population. Le lien fédéral était, au Canada, plus étroit qu'aux Etats-Unis. Tandis que les pouvoirs du gouvernement de Washington avaient été définis par la constitution des Etats-Unis, c'était la compétence des. gouvernements provinciaux que la constitution canadienne délimitait, abandonnant à l'autorité fédérale tout ce qu'elle ne leur avait pas expressément accordé. En outre, l'exécutif était, au Canada, organisé à l'anglaise, sous la forme d'un Cabinet responsable devant le Parlement et par suite influencé davantage par celles des provinces auxquelles leur population permettait d'y occuper un plus grand nombre de sièges.

L'acte de 1867 avait surtout le mérite de rendre facile l'extension du Canada sans bouleversements constitutionnels.

En 1867, le dominion ne s'étendait pas au-delà des grands lacs. Le nord et l'ouest du continent avaient été réservés à la compagnie de la Baie d'Hudson par sa charte primitive (1670). Au xvme siècle, une Société nouvelle, la « North-West Fur C° », s'était fondée, et l'un de ses membres, Mackenzie, avait conduit ses explorations jusqu'à l'Océan Arctique et jusqu'à la côte du Pacifique. Mais, en 1821, la vieille compagnie avait réussi à absorber sa rivale. Les colons établis sur la côte du Pacifique et dans l'île à laquelle le capitaine Vancouver, à la fin du xvme siècle, avait donné son nom, furent placés sous son contrôle. En 1806, la découverte de l'or amena le brusque développement de ces régions, où une « colonie de la Couronne», la Colombie britannique, fut instituée.

La compagnie continuait à étendre son autorité sur les plaines situées entre les Rocheuses et les grands lacs. Elle y avait commencé la colonisation du Manitoba, mais, préoccupée avant tout du commerce des

fourrures, elle était incapable de mettre leurs richesses agricoles en valeur.

Le premier soin du nouveau Parlement canadien fut de négocier avec la compagnie le rachat de ces territoires. Il craignait que les Etats-Unis, sortis de la guerre civile, ne fussent tentés de les envahir. Le gouvernement de Washington avait assisté à la naissance du dominion canadien avec une vive irritation. En 1869, la compagnie, tout en continuant son cornmerce, accepta de céder au dominion ses privilèges pour la somme de 3oo.ooo livres. Dès 1870, la province du Manitoba fut admise dans la fédération. L'année suivante, la Colombie britannique accepta à son tour d'entrer dans le dominion, qui désormais embrassa, de l'ouest à l'est, toute l'étendue du continent. Avant d'y consentir elle avait exigé que le gouvernement fédéral entreprit la construction d'un chemin de fer transcontinental. Il fallut, pour y parvenir, vaincre la difficile traversée des Rocheuses. L'œuvre ne fut achevée qu'en 1886, où la ligne du « Ganadian Pacific » relia la ville de Vancouver au Saint-Laurent.

L'ouverture de la voie ferrée provoqua l'essor rapide de l'ouest canadien. Ses forêts et les mines d'or de la Colombie britannique y avaient fixé, à la fin du siècle, une population de 178.000 habitants (dont 19.000 Chinois et Japonais). Vancouver, qui en comptait alors Ao.ooo, devenait un grand port, en relations directes avec l'Australie. Depuis i885, la découverte des gisements aurifères du Klondyke avait fait surgir à Dawson City un nouveau centre à l'extrême nord; mais la région côtière qui en était le débouché était revendiquée à la fois par le Canada et les Etats-Unis, devenus depuis 1894 propriétaires de l'Alaska. Une commission mixte d'arbitrage, où le représentant britannique donna tort aux Canadiens, trancha le litige «n faveur des Etats-Unis (1903).

En même temps, la région des prairies, à l'ouest des. grands lacs, se peuplait des deux côtés de la voie ferrée. Avec l'élevage, la culture du blé y progressait rapidement. La capitale du Manitoba, Winnipeg, devenait un grand marché de céréales, et, en 1906, deux nouvelles provinces, l'Àlberta et le Saskatchevan, complétèrent le groupe des provinces centrales.

Le dominion canadien constituait dès lors une fédération de neuf provinces, occupant un immense territoire de près de 9 millions de kilomètres carrés. Il est vrai que son climat rigoureux en rendait la plus grande partie impropre à la culture. L'hiver arrête chaque année la navigation du Saint-Laurent pendant plusieurs mois et, dans la plaine centrale, la colonisation est limitée à un large couloir reliant les anciennes provinces aux Rocheuses. On ne pouvait attendre du Canada une expansion comparable à celle des Etats- Unis. Ses ressources étaient pourtant assez vastes pour attirer un grand nombre d'immigrants.

Le chiffre annuel des arrivées, qui était de 38. 000 entre i844 et i854, de 80.000 en i885 avant l'achèvement du Canadian Pacific, allait monter à 200.000 dans les premières années du xxe siècle. La population, qui comptait 3 millions et demi en 1871, était de près de 5 millions déjà en 1891, et en dépassait 7 vingt ans plus tard.

Plus de la moitié des immigrants étaient d'origine britannique, et leur arrivée, jointe à celle des nombreux colons américains, aurait submergé les Canadiens français si ceux-ci ne s'étaient pas montrés prodigieusement prolifiques et tenaces. Mais les 60.000 colons que la France abandonna, en 1763, aux Anglais, ont donné naissance à une population de près de 2 millions d'habitants qui ont conservé l'usage de leur langue, et sur lesquels l'emprise de l'Eglise catholique reste aussi forte qu'autrefois.

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Gela ne les empêche point d'être sujets loyaux de l'Empire. A la fin du xixe siècle, l'expérience colonisatrice faite par l'Angleterre dans le dominion canadien avait entièrement réussi et pouvait être appliquée à ses autres colonies de peuplement. Le Canada restait il est vrai menacé de tomber dans la dépendance des Etats-Unis, dont les colons, les capitaux et les marchandises commençaient à l'envahir. La proportion des produits d'origine américaine dans les importations du Canada avait passé de 36 % en 1868 à 60 % en 1902. Mais ce péril, qui en 1867 avait décidé le& Canadiens à s'unir, les engageait maintenant à se rapprocher de la mère-patrie.

Terre-Neuve

Les Anglais s'étaient établis dès le xvi9 siècle dans l'île de Terre-Neuve. Mais la France, en cédant au traité d'Utrecht l'Acadie, s'était réservé le droit exclusif de la pêche sur la côte de Terre-Neuve, entre le cap Ray et le cap Saint- Jean. Nos prétentions ont été le sujet d'un débat qui s'est prolongé pendant tout le xxe siècle jusqu'au moment où la conclusion de l'Entente Cordiale nous décida à les abandonner (190/i).

Par sa position surveillant l'embouchure du Saint- Laurent, Terre-Neuve semblait devoir suivre le sort des provinces maritimes du Canada, et l'Angleterre lui avait permis en même temps qu'à elles de former un gouvernement responsable devant la législature coloniale. Mais, au moment où se constitua la fédération canadienne, Terre-Neuve refusa d'en faire partie; aussi la colonie, dotée d'un gouverneur, d'un cabinet res-

TERRE-NEUVE 8t

ponsable et d'une législature de deux chambres,, ibrme-t-elle aujourd'hui un petit dominion indépeiK dant.

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