CHAPITRE VIII Le lien de l'Empire
Au début du xxe siècle, l'empire britannique occupant 29 millions de kilomètres carrés, groupait environ 320 millions d'habitants. L'Inde et la Birmanie en avaient à elles seules près de 280. La population -d'origine européenne était d'une dizaine de millions. Aux races et aux types de civilisation les plus variés la Grande-Bretagne avait appliqué des méthodes de colonisation différentes. Les cinq dominions avaient obtenu une entière indépendance. L'Inde formait un empire dans l'Empire, dépendant d'un ministère particulier et prenant lui-même à sa charge l'administration des postes militaires d'Aden et de Périm. L'île de l'Ascension et le port de Wei-Hai-Wei relevaient directement de l'amirauté britannique. Certains protectorats comme celui de la côte des Somalis dépendaient du Foreign Office. L'Angleterre avait eu recours à des compagnies à charte pour s'emparer de la Nigeria, de la Rhodésia, de l'Afrique orientale, et une société semblable subsistait à Bornéo. L'autorité du ministère des colonies s'étendait aux « colonies de la Couronne »; mais toutes n'avaient pas la même organisation. Dans trois d'entre elles le gouverneur exerçait seul le pouvoir législatif (Gibraltar, Saint-Hélène et l'île Labouan). D'autres avaient un conseil législatif entièrement nommé par la Couronne (la Nouvelle-Guinée, Ceylan, les îles Falkland, Fidji, les
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Seychelles, Hong-Kong, les colonies de la côte ouest de l'Afrique, la plupart des Antilles et le Honduras).. Ailleurs, il y avait un conseil législatif en partie élu par la population (Malte, la Guyane, l'île Maurice, les îles Bahamas, les îles Bermudes, la Jamaïque, la Barbade et les îles Sous-le-Vent).
Dans le développement de cet empire au xixe siècle l'un des traits les plus frappants avait été le rayonnement des libertés anglaises répandues par les six millions d'émigrants qui quittèrent les Iles Britanniques. Leur nombre fut surtout considérable vers 1820 et après 1870. Dans le premier cas, ce furent le rétablissement de la paix et la baisse des céréales, dans le second, l'attrait des mines d'or et la concurrence agricole des pays neufs qui précipitèrent les départs. Non moins remarquable est l'effort fait par la Grande-Bretagne pour maintenir et resserrer l'unité de l'Empire. Il apparaît dans les stations navales, dépôts de charbon et points d'attache pour leurs câbles, que les Anglais ont établis sur les routes maritimes du monde.
Sur la route des Indes on les trouve au promontoire rocheux de Gibraltar et à l'île de Malte, à l'endroit où la Méditerranée se resserre entre la Sicile et l'Afrique. Chypre, qu'ils ont occupée depuis le traité de Berlin (1878), surveille les côtes voisines du canal de Suez, tandis qu'à la sortie de la mer Rouge ils tiennent la baie d'Aden (i838) et l'îlot de Périm (1867).
Par Zanzibar, les Seychelles, l'île Maurice, leurs vaisseaux sillonnent l'Océan Indien jusqu'au Cap. Dès 181 9, ils se sont rendus maîtres du détroit de Maîacca en fondant un grand port et l'un des principaux entrepôts du monde à Singapour. Pour plus de sûreté, ils se sont fait céder par la Holande Malacca, et ils ont groupé sous leur protectorat les états malaisde la péninsule (1875).
Après s'être établis, en i846, à l'île Labouan, ils Ont, en 1878, organisé une compagnie à charte qui a pris possession du nord de Bornéo.
En Extrême-Orient, ils ne se sont pas contentés d'imposer à la Chine l'ouverture de ses ports, ce qui leur a permis de fonder à Changhaï une, importante <( concession ». Ils se sont fait attribuer l'île de Hong- Kong (18^2) dans une position merveilleuse en face de Canton. Sa rade est devenue la porte de sortie de la Chine du sud, le port de transit le plus important du monde, et Victoria, ville de 3oo.ooo habitants, est le centre des principales sociétés financières qui exploitent les ressources de la Chine.
Dans le nord du Pacifique, les Anglais ne possèdent pas de stations navales, sauf Weï-Haï-Weï. Ce sont les Etats-Unis qui occupent les Hawaï, et le canal de Panama est la voie maritime qui échappe à l'emprise anglaise. Mais l'Angleterre domine le Pacifique méridional où par la Nouvelle-Guinée, par Thursday-Island dans le détroit de Torres, elles commande la route entre l'Australie et l'Europe, tandis que les îles Fidji et Tonga servent de relais entre l'Australie et le Canada.
Dans l'Océan Atlantique, les îles Falkland surveillent la route du cap Horn; l'Ascension et Sainte-Hélène la route directe du Cap; Walfish-bay et les possessions britanniques de la côte de Guinée la bordure occidentale du continent africain. L'Angleterre a conservé les anciennes lignes de communication entre les Indes occidentales et l'Amérique du nord. Ses vaisseaux y trouvent un abri dans les eaux tranquilles qu 'entourent les récifs coralligènes des Bermudes.
Toutes les possessions de la Couronne ont été reliées entre elles par un réseau de câbles télégraphiques. Les Anglais ont voulu que ceux-ci ne touchent que des terres britanniques, et au début du xix8 siècle
ils avaient presque achevé leur œuvre. De Valentia (Irlande) douze lignes s'élancent vers le Canada. A. travers le Pacifique une « ail British line » unit, depuis 1902, Vancouver à la Nouvelle-Zélande et à l'Australie. De l'Angleterre au Cap les Anglais n'ont voulu se fier qu'à leur fidèles alliés les Portugais. A la ligne qui suit la côte d'Afrique, ils en ont ajouté une autre qui, de Lisbonne, franchit l'Océan par l'Ascension et Sainte-Hélène (1901). Les communications directes avec l'Inde traversent l'Europe et la Turquie d'Asie; mais, dès 1870, une ligne méditerranéenne a été établie, dont tous les relais sont entre les mains des Anglais. Avec l'Australie, le câble britannique doit passer en teritoire hollandais à Java, mais, depuis 1901, un câble joint aussi l'Australie à l'Afrique australe.
En même temps, la voie ferrée perçait de part en part les masses continentales de l'Empire. Celle de l'Afrique australe s'avançait, en 1902, du Cap, par Salisbury, jusqu'à Bénia à 3.4oo kilomètres au nord. Celle de l'Afrique orientale reliait le Haut-Nil à Mombana, tandis que la voie égyptienne suivait l'avance du sirdar Kitchener au Soudan. Du Saint-Laurent à iVancouver la ligne du Canadian Pacific (1880-1886) traçait à travers le continent américain « la route la plus courte autour du monde ».
L'établissement de communications rapides a beaucoup fait pour aider les Anglais à prendre conscience de l'unité de l'Empire. Vers 1860, les libéraux étaient encore résignés à voir leurs colonies se détacher peu à peu de la mère-patrie comme tombe de l'arbre un fruit mûr. Mais, aux partisans de la « petite Angleterre » sir Charles Dilke montra, en 1868, le rêve d'une « greater Britain ». Les livres de Seeley (The* expansion of England, i884), et de Froude (Oceana,.
1886), les vers de Kipling le propagèrent, et Chamberlain entreprit de le réaliser.
La doctrine impérialiste prenait aux yeux des Anglais trois aspects distincts : militaire, politique et économique.
La nécessité d'une défense commune pouvait resserer les liens de l'Epmire. La mère-patrie qui en avait assumé tous les frais, désirait que les colonies en prennent maintenant une part à leur charge. Celles-ci avaient alors, on Ta vu, grand besoin de sa protection. La puissante expansion des Etats-Unis inquiétait le Canada; l'Afrique australe avait besoin des Anglais pour dominer les Boers, et l'Australie ne se sentait plus en sécurité dans le Pacifique. Aussi les dominions envoyèrent-ils volontiers leurs contingents combattre avec les Anglais au Soudan et au Transvaal. Ils se refusèrent pourtant à promettre une contribution régulière aux dépenses de la flotte impériale, se réservant de créer eux-mêmes leurs forces militaires, et consentirent seulement à laisser l'état-major britannique préparer des plans pour coordonner leurs efforts.
A Londres, en 1887, puis de nouveau en 1897 e^ 1902, se réunissaient des conférences impériales. Etaitce le début d'un gouvernement impérial? Verrait-on se former un Parlement où les députés des dominions siégeraient à côté de ceux de la Grande Bretagne? et serait-il possible d'instituer un Cabinet de l'Empire? Les dominions n'étaient nullement disposés à abdiquer entre ses mains une partie de leur indépendance. Ils obtinrent, au contraire, que les conférences impériales, au lieu d'être présidées par le ministre britannique des colonies, le fussent par le Premier ministre, et devinssent une réunion des différents « Premiers » délibérant entre eux en égaux et restant soumis au contrôle de leurs divers Parlements. Ils sup-
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portaient même avec impatience de n'avoir pas de diplomates accrédités dans les pays étrangers et de laisser le « Foreign Office » parler au nom de l'Empire. Le seul lien constitutionnel qu'ils acceptassent sans restriction était celui de la Couronne, qui se faisait représenter dans chacun d'eux par un gouverneur général.
Au début du xxe siècle, c'est un impérialisme économique qui paraissait avoir le plus de chances de succès. Le libre échange avait maintenant perdu de sa force d'expansion. Depuis 1870 la France (1877),. l'Allemagne (1878), l'Autriche (1882), l'Italie (1887) y avaient renoncé, tandis que les Etats-Unis haussaient les murailles de leur tarif douanier. Les dominions eux-mêmes qui étaient devenus maîtres de leurs tarifs, avaient imposé des droits prohibitifs (4o %) à beaucoup de produits anglais. Le règne de l'industrie britannique était passé. Elle luttait en tous cas difficilement contre les outillages perfectionnés dont disposaient l'Allemagne et l'Amérique. Les exportations britanniques qui, en 1872, étaient de 6.4oo millions de francs baissaient à 4.800 millions en 1879, et jusqu'à la fin du siècle ne regagnaient pas le terrain perdu. Le prestige du libre échange était trop grand pour qu'on osât d'abord le combattre ouvertement. Mais, vers 1881, s'était dessiné un mouvement en faveur d'un « fair trade », d'un régime qui n'accorderait le bénéfice du libre échange qu'aux seuls paya dont le marché resterait ouvert aux Anglais.
Son promoteur, Ecroyd, demandait en outre d'accorder un régime de faveur aux colonies. Les échanges de la Grande-Bretagne avec ses colonies formaient, en effet, une part prédominante de son commerce. En 1881, elles lui fournissaient 22 % de ses importations et absorbaient 33 % de ses exportations. Les dominions se montrèrent favorables à ce projet d'un tarif impé-
rial. A la conférence de 1887 le délégué du Cap en recommandait l'adoption. En 1897 le Canada, rejeté vers l'Angleterre par la politique protectionniste des Etats-Unis, accordait aux produits anglais un dégrèvement de 33 % ,et son exemple allait être partiellement suivi par les autres dominions. L'augmentation des dépenses militaires favorisait en Angleterre les progrès du protectionnisme. Chamberlain se convainquit qu'une réforme du tarif était nécessaire pour subvenir aux frais de la défense impériale et aux réformes sociales que les unionistes devaient réaliser. Mais on verra plus loin que la campagne qu'il entreprit brisa l'unité de son parti et provoqua sa défaite. L'Angleterre, en 1905, se déclara fidèle au libre échange, et l'avènement des libéraux mit l'impérialisme en recul. Non que les Anglais voulussent revenir à la doctrine de la « petite Angleterre ». Les libéraux avaient même plus de confiance que leurs adversaires dans la solidité de l'Empire, mais ils croyaient que la complète autonomie de ses parties était le fondement de son unité, qu'il ne fallait pas établir entre elles d'autres liens que les liens spirituels d'une commune civilisation et que « le meilleur moyen de détruire ce puissant Empire c'était de s'occuper de sa Constitution ».