LIVRE III Démocratie et Impérialisme
La disparition de Palmerston marqua la fin d'une époque. Le vieil homme d'état whig restait hostile à toute réforme démocratique et l'ère de prospérité que l'Angleterre traversait lui permit de s'y opposer jusqu'à sa mort. Mais dès l'année suivante le Cabinet, reconstitué sous la présidence de lord Russell avec Gladstone pour leader des Communes, proposa un léger abaissement de la franchise électorale. Une grande partie des libéraux se joignit encore aux tories pour la rejeter et le ministère démissionna.
Le parti libéral allait cependant être bientôt gagné aux réformes populaires et réclamer une large extension du suffrage, avec la réforme de l'éducation qui en était l'inévitable conséquence. Malgré le prestige de la doctrine du laissez-faire un groupe de radicaux devait peu à peu lui faire admettre que l'Etat pouvait intervenir pour améliorer le sort du peuple. La chute du cabinet Russell, qui décida le vieux lord à abandonner la politique, mit Gladstone à la tête du parti
libéral. Par ses origines Gladstone, de riche famillo bourgeoise, d'éducation aristocratique, de tradition anglicane, appartenait au parti conservateur. Il s'en était séparé avec Peel pour entrer ensuite dans un ministère libéral. Sa gestion des finances publiques l'avait amené, en suivant les doctrines libre-échangistes, à évoluer vers les idées démocratiques; et surtout l'appel irrésistible d'une conscience toujours en éveil allait l'entraîner à entreprendre une œuvre de réformes qui détruisit les privilèges de l'aristocratie. Orateur persuasif par sa clarté et sa douceur, il ne tolérait pourtant pas la résistance. 11 imposa à son parti une autorité sans limite et gagna sur le public un incomparable prestige.
Lord Derby qui remplaça lord Russell au ministère, comme lui se retira bientôt de la lutte, laissant Disraeli à la tête du parti conservateur.
Pour le jeune romancier juif c'était une revanche inouïe. Son éloquence théâtrale, sa sensibilité maladive, ses allures de snob excentrique avaient d'abord fait scandale. On a vu comment ses attaques contre Peel commencèrent sa fortune. Son ardeur combative, son adresse, la puissance de son ironie, l'acuité de ses observations sociales firent peu à peu de lui le meilleur défenseur aux Communes du parti conservateur. Mais, appelé à le diriger, il lui infusa un esprit nouveau. Mieux que les libéraux il avait compris que la classe riche ne pourrait pas défendre ses privilèges contre l'assaut de la misère. Le néo-torysme fit appel aux ouvriers et réclama pour eux des réformes. La Couronne aussi ne pouvait garder son prestige, si elle ne s'appuyait pas sur le peuple. La reine, depuis la mort subite du prince Albert, s'était enfermée dans son deuil. L'admiration passionnée de Disraeli lui persuada de remonter sur la scène. D'ailleurs Disraeli faisait pour elle un rêve de puissance et de
gloire. Il avait vite discerné que la politique extérieure était le point faible des libéraux. Il ne croyait pas que le principe du « laissez-faire » put conserver à la Grande-Brteagne sa place dans le monde et surtout dans l'Empire, et il devint le promoteur d'un impérialisme destiné à resserrer les liens de l'Empire et à l'agrandir encore.
Dès 1867 Disraeli se décida à faire « un saut dans l'inconnu » et, malgré la révolte d'une partie de son Cabinet, à proposer une large extension des suffrages. Le public protestait avec vivacité contre le système introduit en i83s>, et à la tête du mouvement figuraient les chefs des organisations ouvrières. Disraeli voulut leur donner satisfaction tout en multipliant au profit des conservateurs les cas entraînant un double vote. L'opposition libérale l'entraîna plus loin qu'il ne l'avait prévu. La réforme électorale de 1867 attribua la franchise dans les comtés à quiconque occupait une maison de 12 livres de revenu, dans les bourgs à tout habitant inscrit au rôle de la loi des pauvres ou locataire d'un loyer de 10 livres. Elle opéra, d'autre part, une redistribution des sièges. 11 bourgs perdirent leur représentation et 35 ne conservèrent qu'un député; 22 sièges furent, par contre, distribués entre les bourgs (Manchester, Liverpool, Birmingham eurent trois députés), 27 entre les comtés et 3 attribués aux universités.
La réforme laissait subsister une inégalité choquante entre les comtés et les bourgs. Les premiers, plus peuplés, avaient 5o % de moins d'électeurs. L'Angleterre du sud était encore favorisée, et les petits bourgs ruraux conservaient une prépondérance injustifiée. Mais la loi, en rendant électeurs les ouvriers, mettait le pays en marche vers la démocratie. Il ne devait pas s'arrêter.
Car la réforme de 1867 opéra, en quelques années»
une transformation profonde des anciens partis. Les conservateurs se préoccupèrent, désormais, de gagner les vo.x ouvrières, tandis que les libéraux, voyant venir à eux les comtés, réclamèrent à leur profit une nouvelle extension du suffrage. Surtout l'accroissement du nombre des électeurs obligea les partis à compléter leur organisation. Il ne leur suffit plus de se grouper derrière leurs leaders à l'intérieur du Parlement; ils durent fonder dans le pays des comités locaux dirigés par un comité central permanent. L'exemple vint de Birmingham où J. Chamberlain fonda une Association libérale qui, en 1877, réunit en conférence les Associations libérales établies dans tout le pays. Les conservateurs en même temps confièrent à une Union nationale le soin de diriger leur propagande. Ainsi un contact permanent s'établit entre les électeurs et leurs représentants.
Les élections faites d'après le nouveau régime déjouèrent les calculs de Disraeli et donnèrent aux libéraux une forte majorité. Gladstone forma son premier ministère qui accomplit en quelques années un grand nombre de réformes.
Toute la carrière de Gladstone allait être dominée par la question d'Irlande, et il est curieux de constater que c'est à elle qu'il s'attaqua en premier lieu.
Après la famine et l'émigration de i848 l'Irlande avait traversé une longue période de dépression. Puis apparut le nouveau parti des Fenians qui se proposait d'établir une république indépendante, avec l'appui des Irlandais émigrés en Amérique. Ils ne réussirent pas à soulever l'Irlande, mais ils effrayèrent l'Angleterre en y provoquant plusieurs attentats. Un tenta de s'emparer de l'arsenal de Chester. D'autres essayèrent de faire sauter la prison de Londres où un de leurs compagnons était détenu. Gladstone se convainquit qu'une répression brutale ne suffirait pas
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à rétablir Tordre. Il fallait gagner la masse des paysans irlandais et le clergé qui les dirigeait. En 1870 il fit voter deux lois à cet effet. La première supprimait les privilèges de l'Eglise anglicane en Irlande. Organisée désormais en corporation libre, elle perdait le droit de lever des dîmes; après lui avoir restitué une part importante de ses domaines, la loi répartissait le reste entre les autres Eglises et des œuvres d'assistance. Une seconde réforme protégea le paysan contre les évictions en lui assurant une indemnité pour les améliorations qu'il avait faites à sa terre.
En Angleterre Gladstone accomplit plusieurs des réformes réclamées par la fraction radicale de son parti. Le « ballot act » substitua au vote oral le scrutin secret. La loi de 1870 réorganisa l'enseignement primaire, en instituant des comités scolaires (school boards) élus avec le pouvoir de lever une taxe et d'établir des écoles publiques partout où il n'en existait pas de suffisantes. Les parents seraient tenus d'y envoyer leurs enfants, mais les pauvres étaient dispensés des frais d'études. Le comité central d'enseignement (Board of éducation) qui n'avait jusqu'alors qu'à distribuer des subventions aux écoles libres, devint un vrai ministère dirigeant les écoles publiques où l'on ne donna qu'un enseignement non-confessionnel.
Les ouvriers qui avaient obtenu le droit de vote, s'en servirent pour réclamer la suppression des restrictions législatives qui entravaient le droit de grève et les mettaient vis-à-vis des patrons dans des conditions inégales. La loi de 1825 qui avait autorisé les coalitions, punissait toute tentative pour engager les ouvriers à faire grève; elle était sévèrement appliquée, La loi dite du « maître et de l'employé » condamnait à la prison l'ouvrier qui rompait le contrat de travail, alors que le patron pouvait le faire en payant une
indemnité, et les tribunaux n'admettaient pas le témoignage de l'ouvrier.
L'effet de ces mesures était d'exciter les ouvriers à la violence, et l'opinion en rendait les trade-unions responsables. Mais une commission d'enquête reconnut qu'il n'en était rien. Le mouvement trade-unioniste avait pris depuis un demi-siècle une grande extension. Les trade-unions de métiers s'étaient groupées en Fédérations nationales. Leurs secrétaires formaient une état-major ouvrier qui avait créé un organe central : le Conseil des Unions. Ces groupements constituaient pour les ouvriers des sociétés de secours mutuel chargées de défendre à l'égard des patrons les intérêts de leurs membres; mais ils évitaient le plus possible le recours à la violence.
La loi de 1871 reconnut aux trade-unions la personnalité juridique, mais le gouvernement libéral confirma et même aggrava les mesures qui interdisaient toute propagande de grève, et il irrita les ouvriers qui se préparèrent à porter leurs votes au parti conservateur.
Le ministère de Gladstone s'était de même aliéné beaucoup de dissidents par sa réforme scolaire, et il avait fatigué le pays par l'excès de son activité. Son inaction à l'extérieur formait d'ailleurs avec elle un fâcheux contraste. Il avait assisté en spectateur à la crise européenne de 1870, et laissé la Russie en profiter pour relever sa marine de guerre dans la mer Noire. Sa politique pacifique semblait relâcher le lien dq l'Empire et l'avait amené dans l'affaire de 1' « Alabama » à consentir aux Etats-Unis une lourde indemnité. (Voir plus loin.)
Lorsque Gladstone, voyant son autorité diminuer au Parlement, eut en 1874 recours à une dissolution, les électeurs, pour la première fois depuis l'époque
de Peel, donnèrent une majorité au parti conservateur.
Disraeli, qui, en 1876, devint lord Beaconsfield, gouverna pendant plus de six ans l'Angleterre. Il donna satisfaction aux ouvriers par le bill de 1875 qui rendit patrons et ouvriers égaux devant la loi et posa le principe qu'un acte licite pour un individu ne pourrait donner lieu à une poursuite contre une collectivité, ouvrant un champ d'activité pacifique aux tradeunions.
Mais le ministère tory mit délibérément au premier plan les problèmes extérieurs. Pour consolider les frontières de l'Empire il eut recours à une politique de conquête dont on a déjà vu les principaux épisodes. En Afrique australe il fit la guerre aux Zoulous et décida l'annexion des républiques boers. La reine Victoria fut proclamée « Impératrice des Indes » et, pour prévenir la menace d'invasion que l'avance russe en Asie faisait maintenant planer à l'horizon, l'Angleterre entreprit de soumettre à son protectorat l'émir d'Afghanistan. Une heureuse Initiative lui fit acquérir les actions de Compagnie de Suez que possédait le khédive d'Egypte, assurant ainsi la domination anglaise sur le canal. En même temps une nouvelle offensive russe dans les Balkans fut le signal d'une crise européenne dont on lira ailleurs le récit, et l'entente de lord Beaconsfield avec Bismarck permit à l'Angleterre de remporter au Congrès de Berlin de grands avantages (1878).
Lorsque Beaconsfield revint à Londres, il y fut reçu en triomphe. Le public avait refusé de se laisser émouvoir par une campagne de Gladstone qui décrivait les « atrocités » commises par les Turcs en Bulgarie et accusait le ministère de s'en faire le complice. Les résultats de la politique impériale flattaient les An-
glais. Aussi Beaconsfield crut-il le moment favorable pour procéder à des élections.
Il s'aperçut que les Anglais, satisfaits de ses services, désiraient pourtant reprendre une politique de réformes intérieures. Gladstone obtint, à son tour, une forte majorité et reprit le pouvoir. Le groupe radical dont Chamberlain était le chef, l'entraîna à opérer une nouvelle réforme électorale qui, pour la première fois, établit en Angleterre un système rationnel de suffrages (i884). La franchise des bourgs fut étendue aux comtés et fut désormais la même dans tout le pays. On ne se contenta pas de procéder à une redistribution des sièges; on en créa de nouveaux de manière à attribuer un siège aux bourgs ayant de i5.ooo à 5o.ooo habitants, puis un siège de plus par fraction de 5o.ooo habitants. Les comtés, comme les grandes villes, furent divisés en circonscriptions et, sauf quelques bourgs qui conservèrent leurs deux représentants, on établit partout le scrutin uninominal.
L'Angleterre n'adoptait pas encore le suffrage universel. Pour y voter il fallait occuper une maison inscrite au rôle de l'impôt (house-holder) ou payer un loyer de 25o francs (lodger). Près de 2 millions d'Anglais, fils de famille, gens logés en garni, domestiques, etc., ne remplissaient pas ces conditions. D'autre part, 3oo.ooo électeurs, qui avaient plusieurs domiciles, purent voter plusieurs fois, d'autant plus facilement que le scrutin n'avait pas lieu le même jour dans tout le pays. Néanmoins la réforme corrigea en partie l'injustice qui donnait à l'Angleterre du sud une représentation plus forte que celle du nord et de l'ouest. Le nombre des électeurs passa de 2 à 4 millions, et le régime de 1884 fit vraiment de l'Angleterre une libre démocratie.
Son développement allait pourtant être entravé par la question d'Irlande qui absorba peu à peu toutes les,
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pensées de Gladstone. C'est, d'ailleurs ce que voulaient les Irlandais. Lassés de voir les Anglais ne s'occuper du problème irlandais que par intermittence, ils avaient décidé de les obliger coûte que coûte à le résoudre.
Ils venaient de trouver un nouveau défenseur en Parnell, protestant d'origine anglaise, mais élevé en Irlande et révolté par les injustices dont il avait été le témoin. Parnell mit à leur service ses dons remarquables d'organisateur. Leader des députés irlandais à Westminster, il leur enseigna l'emploi d'un système d'obstruction d'autant plus efficace que la Chambre des Communes n'avait adopté aucune règle de clôture. En prononçant d'interminables discours, en exigeant des votes incessants, son groupe arrêta bientôt tout le travail parlementaire.
En Irlande où l'agitation agraire avait pris la forme de crimes isolés commis par des sociétés secrètes, Parnell réorganisa une Ligue qui, soutenue par des souscriptions recueillies en Amérique, dressa un programme de revendications. Les fermages seraient équitablement fixés par une autorité impartiale, et les tenanciers ne pourraient plus être expulsés sans indemnité par les land-lords. L'arme de la Ligue fut le « bocoyttage », la mise en quarantaine des propriétaires récalcitrants.
Gladstone fit alors voter une loi agraire qui instituait une commission chargée de fixer les fermages, sans pouvoir cependant contraindre les propriétaires à accepter ses estimations; il eut, en même temps, recours pour rétablir l'ordre à une loi répressive. Contre celle-ci Parnell se défendit par l'obstruction, et le Parlement dut adopter le régime de la clôture en refusant aux Irlandais la parole. Au vote de la loi agraire Parnell répondit en réclamant le « home rule », non pas l'indépendance, mais un gouverne-
ment autonome contrôlé par un Parlement irlandais.
Gladstone, à bout de patience, le fit arrêter. Mais la Ligue qu'il essaya inutilement de dissoudre, riposta par la grève des fermages. Ses membres reçurent défense de les payer. Le ministère en fut réduit à engager avec Parnell des pourparlers. Il lui promit une loi agraire plus favorable aux tenanciers et le relâcha, Mais quelques révolutionnaires, décidés à faire échouer toute tentative de réconciliation, assassinèrent le secrétaire d'état d'Irlande dans le Phœnix park de Dublin, ce qui obligea Gladstone à établir, en Irlande, l'état de siège.
Cette lutte pénible, les échecs extérieurs du ministère qui, en Afrique australe, en Afghanistan avait liquidé sans gloire les entreprises de conquête de son prédécesseur, tandis qu'en Egypte éclatait la révolte du madhisme, avaient ébranlé l'autorité de Gladstone. En i885, il préféra se retirer, laissant au nouveau leader tory, lord Salisbury, le soin d'opérer des élections selon le régime voté en i884« Le parti libéral, sur un programme hardi de réformes démocratiques, y conquit 333 sièges. Victoire suffisante car, à côté des 25 1 conservateurs, Parnell réussit à faire élire 86 « home rulers » et devint ainsi l'arbitre du pouvoir.
Devant ce résultat le vieux leader libéral, à la tête d'un nouveau ministère, prit enfin le parti audacieux d'accorder aux Irlandais le « home rule ». Sa conscience lui disait que leur cause était juste, et il fallait délivrer les Communes de leur insupportable tyrannie. En i886, il proposa de créer en Irlande un gouvrenement et une législature de deux chambres, ne réservant au Parlement de Westminster que la direction des affaires militaires ou diplomatiques.
Mais l'initiative de Gladstone eut pour effet de briser le parti libéral. Une centaine de ses membres se révol-
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tèrent — les uns, whigs de l'ancienne école (Hartington), les autres radicaux (Chamberlain) — tous résolus au maintien de l'Union.
Gladstone, battu aux Communes, fit appel au pays, mais, bien que la majorité des libéraux le suivît, la masse des électeurs se prononça contre le home rule. La Chambre nouvelle comprit 317 conservateurs, 191 gladstoniens, 75 libéraux unionistes et 86 irlandais.