‹ Histoire du monde (volume 3)Chapitre 53 sur 65 · RÉFORME ET PROTECTIONNISME · texte numérisé non relu

RÉFORME ET PROTECTIONNISME

République », groupait près de 4oo.ooo d'entre eux. Quant aux excédents budgétaires, un message présidentiel informa le Congrès que le meilleur moyen de les réduire était d'abaisser le tarif; mais un bill voté dans ce but par la Chambre fut arrêté par le Sénat. En s 'attaquant aux droits protecteurs Cleveland acheva de préparer sa propre défaite. L'élection présidentielle approchait et les républicains décidèrent de prendre pour plateforme la question du tarif.

Blaine, qui dirigea de nouveau leur campagne, évita cette fois de la compromettre par sa propre candidature. Il s'effaça devant Benjamin Harrisson, petit-fils de l'ancien président, lui-même général pendant la guerre et depuis homme de loi, qui se recommandait au choix du parti par sa parfaite honorabilité. Malgré le caractère des deux candidats leurs partisans eurent souvent recours, pendant la lutte, à des moyens de corruption, mais la popularité de Cleveland s'était évanouie, et Harrisson eut l'avantage. En s'installant à la Maison Blanche il prit Blaine pour secrétaire d'état.

Le nouveau gouvernement ne se contenta pas de conserver les droits fixés par le tarif de i883; un jeune député, Me Kinley, se fit connaître en dressant un nouveau tarif qui fut mis en vigueur en 1890. Le protectionnisme dans le tarif Me Kinley ne fut plus appliqué comme un expédient mais comme un principe. Tout article susceptible d'être fourni par les Etats- Unis devait être protégé, et l'on étendit même la protection aux « industries à naître », aux articles qui, dans l'avenir, pourraient être produits sur le territoire de l'Union. Les droits d'entrée s'élevèrent en moyenne à 48 °/0 et n'admirent que peu d'exception. La résistance de Blaine qui appréhendait l'irritation de l'Amérique latine, obtint le vote d'une clause spéciale qui permettait de conclure avec les autres états améri-

188 LE MONDE ANGLO-SAXON AU XIXe SIÈCLE

caîîis des ententes particulières. Ainsi le parti républicain devenait de plus en plus inféodé aux industriels. L'établissement de droits prohibitifs allait avoir pour résultat de faire disparaître les excédents budgétaires qui embarrassaient la Trésorerie.

Pourtant les républicains se laissèrent encore entraîner à grossir le flot des pensions que Cleveland avait tenté d'arrêter. Leur nombre s'éleva en peu d'années à près d'un million, et, comme les républicains, à tous les points de vue, n'eurent pas une gestion économe — les dépenses fédérales atteignirent un milliard en 1889 et le Congrès de cette année fut surnommé « le Congrès du milliard » — , ils soulevèrent ainsi des critiques qu'un avenir prochain allait montrer justifiées.

Les républicains rendaient encore plus délicate la situation de la Trésorerie en capitulant devant les exigences des partisans du bimétallisme. Depuis le milieu du siècle l'accroissement trop rapide de l'extraction des mines et les nouvelles facilités de transport avaient entraîné une baisse continue de la valeur de l'argent. Aussi le public ne voulait-il plus accepter que la monnaie d'or. Mais les populations de l'Ouest, auxquelles la dépréciation de l'argent causait un grand préjudice, exigeaient que le gouvernement fédéral prit des mesures pour la combattre. Le vote du tarif Me Kinley, pour lequel l'appoint de leurs suffrages était indispensable, leur fournit une occasion d'imposer leur volonté. Les républicains furent contraints d'accepter une loi à laquelle l'un de leurs leaders, Sherman, attacha son nom. Le Sherman bill (1890) prescrivit au Trésor d'acheter chaque mois et de convertir en monnaie 4 millions et demi d'onces d'argent. Comme la mesure ne suffit pas à relever l'argent au pair, le Trésor dut accumuler dans ses caisses une masse grandissante de monnaies dépré-

ciées qu'il ne pouvait mettre en circulation. Et les républicains ne réussirent pas à satisfaire ainsi les demandes de l'Ouest dont l'influence politique devenait alors de plus en plus envahissante.

L'entrée du « Far West » dans la vie politique peut être approximativement datée aux environs de 1890. Pendant la guerre civile Lincoln avait fait admettre dans l'Union le Nevada, pour grossir les voix de son parti dans le Sénat. Mais, depuis le rétablissement de la paix, seuls les territoires du Kansa, et du Nebraska avaient été promus au rang d'Etats (1876). Si l'on met à part le groupe voisin du Pacifique (Californie, Orégon, Nevada) les Etats-Unis étaient encore, en 1880, partagés en trois parties sensiblement égales : les vieux Etats, les Etats frontières, et les Territoires. Deux régions se trouvaient dans une situation particulière : l'Oklahoma (le beau pays) réservé par Monroe aux Indiens, était encore fermé à la colonisation. Le Congrès décida, en 1887, de l'ouvrir, après avoir attribué à chaque indien un lot de terres et racheté aux tribus le reste du territoire. Une foule de colons attendit sur la frontière la date de l'ouverture (1889), et, dès le premier soir, une ville surgit du sol. L'Utah était, d'autre part, occupé par les Mormons. Le Congrès, condamnant la polygamie qu'ils pratiquaient, les avaient privés de leurs droits civiques. Mais, après une longue résistance, les Mormons, en 1890, s'inclinèrent devant la loi, et l'Utah finit par être admis dans l'Union (189/1).

Il y avait, en outre, 2 territoires au sud et 5 au nord. Les premiers étaient les moins développés. Le New Mexico n'avait, en 1890, que iGo.ooo habitants et

190 LE MONDE ANGLO-SAXON AU XIXe SIÈCLE

l'Àrizona 5o.ooo. Les seconds, traversés par deux voies ferrées importantes, avaient eu un essor plus rapide. Le Dakota comptait plus d'un demi million d'habitants, le Washington 35o.ooo, et il était impossible de leur fermer plus longtemps les portes du Congrès.

Les républicains pensaient d'ailleurs que les nordistes continueraient à se ranger de leur côté; aussi décidèrent-ils le vote d'un omnibus bill qui créa lx Etats nouveaux : North Dakota, South Dakota, Montana et Washington (1889). L'année suivante l'Idaho et le Wyoming bénéficièrent d'une mesure semblable.

Mais à cette date l'Ouest avait déjà pris nettement conscience de ses intérêts particuliers et n'était pas disposé à s'inféoder aux anciens partis. Comme les mineurs dont on a vu les exigences, les agriculteurs avaient leurs intérêts professionnels à défendre.

Les progrès de l'agriculture dans ces régions nouvelles avaient édifié les énormes fortunes des Cattle Kings comparables à celles tirées des mines de la Californie et du Colorado. Les minoteries de Saint- Paul et de Minnéapolis, les abattoirs de Chicago prenaient des proportions gigantesques. Mais la masse des fermiers et des éleveurs restait exposée à bien des vicissitudes.

L'élevage avait déjà franchi la première période de son développement, celle du long drive, c'est-àdire de la migration des troupeaux qui venaient du Texas pâturer dans les plaines plus froides du Kansas et du Nebraska. C'est à partir de 1866 qu'on avait découvert ce moyen de produire un bétail d'engrais d'un excellent rapport. Puis l'avance de la population, l'occupation progressive des terres avaient rendu plus difficile le passage des troupeaux, et vers 1 885, après l'achèvement des grandes voies ferrées, le Kansas et le Nebraska avaient fermé leurs frontières à l'entrée du bétail. Le ranch avait alors peu à peu remplacé

îe drive, et le capital européen avait commencé à s'intéresser à ces grandes exploitations. Mais l'éleveur restait dépendant des compagnies de chemin de fer, maîtresses des prix de transport.

L'agriculteur, le plus souvent mal outillé pour emmagasiner sa récolte et contraint de l'écouler sans retard, se trouvait dans la même situation. De plus un essor trop rapide avait entraîné une crise inévitable de surproduction qui se traduisait par la baisse des prix. Beaucoup de fermiers s'étaient aussi établis sur des terres mal irriguées, et vers 1887 une série d'années sèches les mit à dure épreuve.

Les fermiers n'avaient pas été longs à s'unir pour défendre leurs intérêts. Ce fut d'abord le mouvement dit « des granges » qui sous la direction d'une <c Grange nationale » entama la lutte contre les chemins de fer. Elle posa le principe que les tarifs des compagnies devaient être soumis au contrôle des Etats. Elle le fit sanctionner par les cours judiciaires de plusieurs Etats et obtint de plusieurs législatures des lois réglementant les conditions des transports. Mais on s'aperçut vite que les compagnies étaient assez puissantes pour exercer sur les gouvernements des Etats une pression irrésistible. En i885 la Cour Suprême déclara que le soin de réglementer le commerce entre Etats appartenait au pouvoir fédéral. En 1887 fut instituée une commission fédérale de cinq membres impartiaux, chargée d'enquêter sur les relations des compagnies et des Etats. Des ententes (pools) s'étaient formées entre les compagnies qui, évitant de se faire concurrence, s'associaient pour imposer leurs prix. L' a Alliance des Fermiers » qui avait remplacé la <( Grange nationale », réclama du Congrès une énergique intervention. En 1890, Sherman fit alors adopter une loi contre les trusts qui déclarait illégale

192 LE MONDE ANGLO-SAXON AU XIXe SIÈCLE

toute entente formée dans le but de limiter la concurrence dans le commerce entre les Etats.

Il était évidemment très difficile d'appliquer sérieusement une semblable mesure, et les républicains, de plus en plus étroitement liés aux industriels, n'étaient pas en situation de l'entreprendre. Si leur objectif avait été de calmer les mécontents des populations de l'Ouest,- il ne fut pas atteint. L'Ouest, hostile au protectionnisme et dressé contre les trusts, n'avait aucune raison de donner ses voix au parti républicain. On vit donc apparaître dans l'Ouest, en 1890, un troisième parti qui prit le nom de « Parti du peuple » et se prépara à présenter un candidat indépendant à la Présidence. Les populistes comprenaient des éléments très différents. Les agriculteurs s'étaient rapprochés des bimétallistes, bien qu'en réalité leurs intérêts ne s'accordassent nullement. En réclamant la libre frappe de l'argent, les seconds s'imaginaient relever la valeur de ce métal. Les premiers qui souffraient de la surproduction, escomptaient, au contraire, qu'une augmentation du numéraire entraînerait une hausse des prix, et ne s'inquiétaient pas qu'elle fut accompagnée d'une dépréciation monétaire. L'ignorance des lois économiques faussait des deux parts leurs calculs, mais les populistes n'étaient pas moins en mesure défaire pression sur les électeurs.

Us avaient d'ailleurs obtenu l'appui des associations ouvrières. Les Chevaliers du Travail comme les disciples de H. George qui, on l'a vu, venaient de se grouper à New-York, encourageaient les populistes, leur persuadaient d'adopter les principes de George, d'après lequel la terre appartenait au peuple, et, pour combattre les trusts, de réclamer la nationalisation des chemins de fer.

La campagne présidentielle s'ouvrit donc pour les républicains sous de mauvais auspices. Harrisson, de

nouveau candidat, avait déçu leurs espoirs. Il s'était révélé obstiné, irritable; Blaine et Me Kinley ne le soutenaient qu'à contre cceur. C'est sur la question du tarif que se livra la bataille, et beaucoup de démocrates, qui, quatre ans plus tôt, blâmaient Cleveland de partir en guerre contre le protectionnisme, lui rendaient maintenant justice. Les planteurs du Sud que les populistes cherchaient à gagner, lui restèrent fidèles. Les républicains, irrités par les subterfuges grâce auxquels le Sud avait réussi à enlever aux noirs le droit de vote, l'avaient imprudemment menacé de prendre des mesures énergiques pour faire respecter daps son esprit comme dans la lettre le treizième amendement constitutionnel. Le Sud inquiet se serra autour de la bannière démocrate, et, dans ces conditions, le schisme populiste, qui détourna du parti républicain un million de votes, rendit à Cleveland la Présidence.

Cleveland, qui en i884 avait reçu l'ingrate mission de réformer les mœurs politiques, prenait encore une fois le pouvoir dans des conditions exceptionnellement difficiles, et il n'était pas plus libre d'agir qu'il ne l'avait été dans sa première présidence, car le Sénat restait républicain.

En i8g3 survint une crise financière dont ses prédécesseurs étaient en grande partie responsables. La prospérité des affaires avait suscité une fièvre de spéculation qui ne pouvait qu'amener la panique. Mais le gouvernement républicain avait, en outre, imprudemment réduit les disponibilités de la Trésorerie. Dès les débuts de la crise on put craindre qu'elle ne se vit contrainte de mettre en circulation les dollars d'argent que le Sherman bill accumulait dans $es caisses. Ils ne valaient alors que 60 cents. Aussi cette menace augmenta-t-elle l'affolement du public.

Le Président eut l'énergie de se prononcer nette-

194 LE MONDE ANGLO-SAXON AU XIXe SIÈCLE

ment pour rétalon d'or. Il réclama, il imposa au Congrès l'annulation du Sherman bill. Les banques de New- York sous l'impulsion de J. P. Morgan, qui prit dès lors sur le marché financier une influence prépondérante, facilitèrent ensuite l'émission de bons du Trésor, et le gouvernement put surmonter la crise.

Mais on ne sut pas gré à Cleveland de sa courageuse initiative. La crise laissa, au contraire, l'opinipn inquiète et irritée. Dans la classe ouvrière il y eut des troubles violents. Le syndicat des ouvriers métallurgistes interrompit le travail dans les aciéries Carnegie pour protester contre une réduction des salaires. Les employés des Pullman Cas se mirent à leur tour en grève. Mais des deux parts les ouvriers ne purent faire admettre leurs revendications. Lorsque Cleveland s'attaqua au tarif et proposa au Congrès une réduction des droits il ne trouva pas dans son parti l'appui qu'il escomptait. La crise avait fait disparaître les excédents budgétaires et le public ne comprenait plus l'utilité de la réforme.

L'annulation du Sherman bill fut, enfin, très mal accueillie dans le parti démocrate qui espérait gagner à sa cause les populations de l'Ouest. Quand s'ouvrit la campagne présidentielle de 1896 la convention démocrate choisit pour candidat William J. Bryan, orateur populaire de grand talent qui se prononça résolument pour la libre frappe de l'argent. La Convention républicaine se rallia par contre au principe de l'étalon d'or e£, comme les deux partis avaient maintenant pris position dans le débat, les populistes perdirent leur influence.

La mort de Blaine, l'âge avancé de Sherman qui survivait à sa réputation, faisaient de Me Kinley l'homme le plus en vue du parti républicain. Sa personnalité était, d'ailleurs, de celles qui attiraient la sympathie. Elle lui avait valu l'appui de Hanna, puis-

sant sénateur de l'Ohio qui, depuis plusieurs années, préparait le succès de sa campagne. L'auteur du tarif devait naturellement lui réserver la première place dans son programme. Le protectionnisme et l'étalon d'or formèrent donc les assises de la plateforme républicaine.

Me Kinley fut élu président à une forte majorité (1896). Séduit par sa personne le public acceptait aussi ses idées. Le pays avait repris son essor et les années de prospérité lui faisaient oublier ses griefs. Les citoyens de l'Ouest, libérés de leurs dettes, renonçaient à lui imposer la monnaie d'argent. Son enrichissement n'était pas entravé par les droits protecteurs, et le Congrès, en 1897, décidait même de les élever davantage (tarif Dingley).

L'influence des industriels dominait le parti républicain qui n'avait pas réussi à arrêter le mouvement des trust. Mais les Etats-Unis allaient maintenir pendant quinze années ce « grand vieux parti » (Great Old Party, G. 0. P.) au pouvoir.

Page 1