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CHAPITRE IV L'impérialisme américain

La puissance économique acquise par les Etats- Unis les entraîna progressivement à adopter une poli' tique extérieure plus active et plus ambitieuse. Les dernières années du siècle virent l'éclosion d'un impérialisme qui se manifesta brusquement dans la guerre hispano-américaine.

La diplomatie des Etats-Unis avait jusqu'alors pris pour guide la doctrine de Monroe. Celle-ci confirmait et complétait le principe posé par Washington lorsque dans son dernier message il recommandait à ses concitoyens de ne pas conclure d'alliance avec l'Europe. On a vu dans quelles circonstances Monroe avait, à son tour, proclamé l'indépendance des continents américains, qui (( ne devaient être regardés comme des objets de colonisation par aucune puissance européenne.» <( Nous n'avons jamais pris part, ajputait-il, aux guerres des Puissances européennes.. Notre politique à l'égard de l'Europe consiste à ne nous mêler des affaires intérieures d'aucune de ces Puissances; mais les Puissances alliées ne peuvent étendre leur pouvoir politique sur aucune partie des deux continents (américains) sans mettre en danger notre paix... Nous ne

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pouvons voir avec indifférence une immixtion de ce genre. »

Cette doctrine que Bismarck qualifiait d' « impertinence internationale » n'en contenait pas moins l'exacte définition de la politique qui convenait aux Etats-Unis. Les affaires du reste du monde les touchaient peu et ils en étaient d'ailleurs fort ignorants, mais ils se savaient à l'abri de toute menace extérieure, et, dans les rares occasions où ils se heurtaient aux intérêts d'autres puissances, ils se sentaient en mesure de parler avec fermeté.

Ils n'avaient que deux voisins : le Mexique et le Canada. Pour le premier une courte guerre suffit à lui enlever tous les territoires qu'ils pouvaient convoiter. La question mexicaine qui devait devenir si difficile au xx6 siècle, n'embarrassait encore le gouvernement de Washington que par sa répercussion sur la politique intérieure des Etats. Lorsque Napoléon III tenta d'y fonder un empire latin, il ne fut pas difficile, en invoquant la doctrine de Monroe, de lui faire lâcher prise. Quant à la frontière canadienne une série d'accords en fixèrent le tracé. Le traité de Webster-Ashburton délimita celle du Maine. Le président Polk exigea et obtint la ligne du 4g0 des Rocheuses au Pacifique. Restait la question des îles voisines de la côte. Un arbitrage de l'empereur Guillaume en répartit la possession entre la Colombie britannique et l'Etat de Washington (1872).

Les Etats-Unis ne s'occupèrent qu'à la fin du siècle de s'assurer des frontières maritimes et ne cherchèrent pas auparavant à étendre leur domination dans le Golfe du Mexique et la Mer des Antilles. En i865, 1© Président de Saint-Domingue voulut vendre son île aux Etats-Unis, mais le Sénat rejeta son offre; il refusa même, deux ans plus tard, d'acquérir les Antilles danoises. Les Américains s'intéressèrent de bonne

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heure à la région de Panama et entrèrent à ce sujet en négociations avec la Nouvelle-Grenade et le Nicaragua. Mais ils acceptèrent de conclure avec l'Angleterre un traité spécifiant qu'un canal interocéanique ne devait pas être fortifié et resterait ouvert à tous les pavillons (traité Clayton-Bulwer de i85o).

Dans le Pacifique, les navires américains n'intervinrent que pour obtenir l'ouverture des ports japonais et pour empêcher les puissances européennes de se faire concéder en Chine un traitement de faveur. Mais la Constitution des Etats-Unis, qui leur interdisait d'avoir des sujets privés d'institutions représentatives, les détourna jusqu'à la fin du siècle de pratiquer une politique d'annexion. L'acquisition de l'Alaska que la Russie vendit en 1867 aux Etats-Unis ne fut ratifiée qu'à contre-cœur par le Sénat.

Lorsque les républicains reprirent le pouvoir, en 1888, Blâme, devenu secrétaire d'état, imprima à la diplomatie américaine une impulsion nouvelle.

Le premier Congrès pan-américain qui réunit à Washington, en 1889, les délégués de l'Amérique latine, étudia des projets d'union douanière et de législation uniforme. Les républiques latines s'y montrèrent d'ailleurs jalouses de ne pas tomber en tutelle, et l'adoption simultanée du tarif Me Kinley accrut leur défiance.

Un conflit très vif se produisit en même temps, avec l'Allemagne, qui depuis plusieurs années convoi* tait les Samoa et avait envoyé des vaisseaux de guerre pour en prendre possession. L'Amérique et l'Angleterre l'imitèrent. A la conférence de Berlin, Bismarck crut l'emporter en intimidant les délégués américains, mais l'intransigeance de Blaine contraignit le Chancelier à battre en retraite. Ce succès augmenta la confiance des Etats-Unis qui, peu après, émirent la prétention d'interdire aux Anglais les pêcheries de la

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mer de Behring. Ils allèrent Jusqu'à saisir leurs bateaux. Mais les protestations de l'Angleterre les obligèrent à accepter un arbitrage qui leur fut défavorable.

Après l'élection de Cleveland le gouvernement démocrate eut adopté volontiers des allures plus conciliantes; la susceptibilité du public l'en empêcha. Elle ne lui sut aucun gré d'avoir, par la persuasion, ménagé un accord dans le conflit survenu entre l'Angleterre et le Nicaragua à la suite d'expulsions de sujets britanniques (i8q4). Aussi se décida-t-il à une intervention plus énergique dans l'affaire du Venezuela. Celui-ci était depuis longtemps en contestation avec la Cour de Londres au sujet de la frontière de Guyane, et la découverte de l'or dans la région disputée avait fait rebondir le conflit. Le Venezuela demandait un arbitrage des Etats-Unis que la Grande-Bretagne n'acceptait pas. Néanmoins le Congrès le proposa, et à une réponse dilatoire le gouvernement de Washington riposta en le réclamant non pour le Venezuela mais pour lui-même. S'appuyant sur la doctrine de Monroe le Président proposa au Congrès de fixer lui-même la nouvelle frontière et de la défendre par les armes (1896). Grande fut la surprise du ministre Salisbury qui, cédant à la menace, accepta l'arbitrage. Celui-ci devait finalement lui donner gain de cause.

Résolus à faire strictement respecter la doctrine de Monroe, les Etats-Unis hésitaient encore à intervenir en dehors de leur continent. Mais ils y étaient peu à peu entraînés. Après l'incident des Samoa, l'affaire des Hawaï posa devant eux le problème d'une politique d'annexion.

Les habitants de l'archipel s 'étant révoltés contre leur reine, des troubles obligèrent le gouvernement fédéral à y débarquer des troupes qui proclamèrent le protectorat américain (1893). Honolulu était un point

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de relâche qu'on ne pouvait laisser tomber aux mains du Japon. De plus les îles produisaient une grandepartie du sucre consommé par les Américains. Pourtant lorsque les habitants demandèrent leur annexion aux Etats-Unis, le Sénat et le président Cleveland ne voulurent pas y consentir. Après avoir vainement essayé de rétablir l'autorité de la reine, Cleveland décida d'instituer une république indépendante. Mais, au bout de cinq ans, le gouvernement de Washington se convainquit que cette situation ne pouvait durer. L'annexion, repoussée encore en 1897, fut acceptée l'année suivante, et les Hawaï devinrent, en 1900, un territoire incorporé à l'Union. En 1899, les Etats- Unis se décidaient aussi à partager les Samoa avec l'Allemagne. Cette politique nouvelle était d'ailleurs un contre-coup de la guerre qui venait de mettre aux prises les Etats-Unis et l'Espagne.

Depuis plusieurs années l'île de Cuba s'était soulevée contre la domination espagnole. Une dure répression n'avait pas réussi à la réduire. Les insurgés, incapables de conquérir seuls leur indépendance, étaient soutenus par les sympathies, l'argent et la contrebande des Américains. Me Kinley fit à Madrid des offres de médiation qui furent rejetées; mais l'Espagne sous la menace de cette intervention décida d'accorder à sa colonie un gouvernement autonome. Cette solution déçut et irrita tous les Cubains. Les Américains qui résidaient dans l'île, se trouvèrent eux-mêmes en danger, et un cuirassé, le « Maine », vint assurer leur protection. En février 1898, il sauta dans le port de la Havane. Les Américains, sans réussir à le prouver^ restèrent convaincus que l'explosion avait été produite par une mine espagnole. En avril le Congrès, saisi par le Président de la question, déclara que le peuple de Cuba avait droit à la liberté. Tout en niant que les Etats-Unis voulussent annexer l'île ou la soumettre à

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leur contrôle, il prescrivit au Président de réclamer de l'Espagne son évacuation et, s'il le fallait, de l'y contraindre par les armes. La Cour de Madrid s'empressa de renvoyer le ministre américain, et le Congrès constata que l'état de guerre existait entre l'Espagne et la République (21 avril).

La petite escadre américaine de l'amiral Dewey qui relâchait à Hong-Kong, partit aussitôt pour les Philippines. Le ier mai elle pénétrait par un coup d'audace dans la baie de Manille, détruisant les bateaux espagnols qui s'y étaient réfugiés. Un corps expéditionnaire fut formé aux Etats-Unis pour prendre possession de l'archipel. Lorsqu'il y parvint la guerre venait de prendre fin.

Les rencontres décisives s'étaient produites à Cuba. L'amiral Sampson, commandant l'escadre américaine de l'Atlantique, ne disposait que d'un petit nombre de vaisseaux. Il n'y avait pas plus de dix ans que les Etats-Unis s'étaient préoccupés de moderniser leur flotte, et ils n'avaient d'abord construit que des navires légers. Leur premier cuirassé, 1' « Indiana », n'était entré en service qu'en 1895. Mais la flotte espagnole que l'amiral Cervera était chargé de conduire à Cuba n'était redoutable que sur le papier. Lorsque, trompant la surveillance ennemie, elle fut parvenue à Santiago de Cuba, Sampson vint en hâte l'y bloquer.

L'armée américaine, renforcée de nombreux volontaires, débarqua près de la ville, et la bataille de San Juan (ier juillet) où les Rough riders conduits par Roosevelt se distinguèrent, en força les approches. Cervera, plutôt que d'être pris au gîte, risqua une sortie, mais sous le feu des cuirassés américains ses vaisseaux l'un après l'autre durent s'échouer à la côte (3 juillet).

L'Espagne alors, par l'intermédiaire de J. Cambon, ambassadeur de France à Washington conclut un ar-

mistice (12 août), et les négociations de paix s'ouvrirent à Paris. Par le traité signé le 10 décembre 1898 l'Espagne abandonna sans compensations Cuba et Porto-Rico. Elle céda également les Philippines à titre d'indemnité de guerre et contre paiement de 200 millions de dollars.

Que feraient les Etats-Unis de leurs conquêtes? Porto-Rico fut annexée et devint sans difficulté une colonie administrée par un gouverneur civil. Cuba, selon l'engagement pris avant la guerre par le Congrès, fut érigée en république autonome, mais l'influence américaine y resta dominante. Sous la protection des troupes fédérales, une Convention s'assembla et, en 1902, les Cubains élirent leur premier président. Les Etats-Unis rappelèrent alors leurs troupes, mais ils se réservèrent un droit d'intervention, se regardant comme responsables du maintien de l'ordre public.

Il était plus difficile de régler le sort des Philippines. Les Américains se décidèrent à contre-cœur à en proclamer l'annexion. Ils avaient eux-mêmes excité la population à se soulever contre le régime espagnol et, pour cette raison, ils ne croyaient pas pouvoir se dérober au devoir d'y rétablir la paix. Mais l'insurrection fut difficile à réprimer. Le juge Taft, envoyé en qualité de gouverneur, s'y employa activement; il fut nécessaire d'y maintenir des troupes pendant plusieurs années.

Celles-ci collaborèrent en 1900 à l'expédition militaire que la révolte des Boxeurs obligea les Puissances européennes à envoyer en Chine. Les Etats-Unis ne voulaient pas se désintéresser de la question chinoise, mais leur intervention eut pour but d'empêcher en Chine une politique de partage. Instruits par l'exemple de la guerre sino-japonaise, dont les Puissances européennes avaient pris prétexte pour se faire céder

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par la Chine des territoires (l'Angleterre à Wei-hai- Wei, l'Allemagne à Kiao-Tchéou, la Russie à Port- Arthur) John Hay, secrétaire d'état de Me Kinley, leur adressa une circulaire rappelant que l'expédition devait être exclusivement destinée à délivrer les légations assiégées par les insurgés, et à maintenir en Chine le principe de la « porte ouverte » (3 juillet 1900).

Puisqu'ils étendaient à la fois leur influence sur les deux océans, les Etats-Unis ne pouvaient manquer de jeter leurs regards sur l'isthme de Panama. Ils regrettaient depuis longtemps les engagements pris en i85o et avaient, à maintes reprises, demandé à l'Angleterre de les en délier. Les derniers événements persuadèrent la Cour de Londres qu'elle devait se montrer conciliante. Hay réussit à conclure avec l'ambassadeur anglais, lord Pauncefote, un nouveau traité. Le gouvernement américain s'engageait à ouvrir le canal à tous les pavillons et en garantissait la neutralité, mais le gouvernement britannique le laissait libre de prendre les mesures nécessaires à sa protection (18 novembre 1901).

A une diplomatie plus ambitieuse devaient correspondre des ressources militaires plus étendues. Elihu Root, secrétaire d'état à la guerre, s'y employa et entreprit de doter les Etats-Unis d'une armée et d'une flotte capables de soutenir le rôle qu'ils prétendaient jouer désormais dans les affaires du monde.

Mais l'orientation nouvelle de la politique américaine ne se produisit pas sans inquiéter une partie des membres du Congrès qui restaient attachés aux traditions anciennes. Au Sénat il fut difficile de réunir la majorité des deux tiers nécessaire pour ratifier le traité avec l'Espagne. Ce fut le sénateur Lodge qui l'y décida : « On ne peut pas, dit-il, renvoyer le Président au delà de l'Atlantique pour déclarer, chapeau bas et tout essouflé, à l'Espagne : J'ai reçu d'une mi-

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norité du Sénat le mandat de vous dire que nous avons été trop victorieux et que vous nous avez fait trop de concessions. »

Dans la campagne présidentielle de 1900, Bryan, au nom du parti démocrate, dénonça l'impérialisme du gouvernement en même temps qu'il réclamait encore la libre frappe de l'argent, Mais ni l'une ni l'autre de ces deux causes ne réussit à émouvoir le public, et Me Kinley obtint sans difficulté le renouvellement de son mandat.

Le peuple portait, en même temps, à la vice-présidence Théodore Roosevelt, dont le nom s'était imposé malgré toutes les intrigues à la Convention républicaine. A £2 ans Roosevelt était devenu la personnalité la plus forte et la plus populaire de la politique américaine. Il sortait, à rencontre de Lincoln et de Cleveland, d'un milieu riche et instruit, mais il avait été des premiers à goûter « l'esprit de la frontière », la vie libre, simple et mouvementée de l'Ouest. C'est pourtant à New- York qu'il s'était taillé sa place dans la législature et l'administration. Dans la commission fédérale de réforme administrative instituée par le président Arthur, il avait en outre acquis une vaste expérience. Sous-secrétaire d'état à la marine, son activité avait préparé la victoire qu'à la tête des rough riders il avait ensuite remportée. La paix conclue, son énergie à dénoncer l'incurie de l'administration militaire, les ravages que la malaria faisait dans les troupes, et à exiger leur rapatriement avait encore accru sa popularité. A son retour, il s'était fait élire gouverneur de New-York. Me Kinley vit sans plaisir nommer à ses côtés une personne aussi remuante, et beaucoup de ceux qui l'élirent à la viceprésidence comptaient par ce moyen le condamner au repos. Mais l'assassinat de Me Kinley lui mit brusquement le pouvoir en mains (1901).

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Le « grand vieux parti » n'allait pas trouver en lui un serviteur docile, comme l'avait été son prédécesseur, mais un chef qui secoua le joug de ses leaders et partit en guerre contre les trusts. Sous son impulsion, d'autre part, les Etats-Unis prirent la place qui leur revenait dans la politique mondiale.

APPENDICE L'Amérique latine

Dans le premier quart du xxe siècle les colonies espagnoles et portugaises avaient conquis leur indépendance. En 182^, la dernière armée espagnole avait été battue au Pérou et, en 182 1, don Pedro, fils du roi de Portugal, s'était proclamé empereur du Brésil.

Bolivar, le héros des guerres de la liberté, rêvait de fonder une fédération de l'Amérique centrale et méridionale qui aurait pu revendiquer une place de premier ordre dans le monde. Il ne tenait pas compte des forces séparatistes qui s'opposaient à ce groupement. Les anciennes colonies différaient entre elles par le climat, le degré de civilisation, la proportion des indigènes, des nègres, métis et créoles qui formaient leur population. Bolivar avait réussi à constituer une Fédération des Andes comprenant le Venezuela, la Nouvelle Grenade, l'Equateur et le Pérou, et il convoquait un «Congrès à Panama qui devait assembler des délégués de tous les Etats américains, même des Etats-Unis. Ceux-ci n'avaient pourtant aucun intérêt à favoriser la création d'une Union latine qui,

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