LE MEXIQUE
naître Maximilien par un plébiscite. Le général Bazaifle, commandant nos troupes, ne put que recueillir par la force l'adhésion d'un grand nombre de notables. Juarez dans le nord et son lieutenant Porfirio Diaz dans le sud continuaient la résistance. Maximilien, venu prendre possession de son empire, s'aperçut qu'il ne pourrait s'y maintenir sans notre appui.
Mais, à peine sortis de la guerre de Sécession, les Etats-Unis réclamèrent avec hauteur le retrait des troupes françaises. La bataille de Sadowa indiquait d'autre part que la France avait besoin de toutes ses forces pour assurer sa propre sécurité. Après avoir inutilement essayé de décider Maximilien à rentrer en Europe, Napoléon III finit par envoyer l'ordre d'évacuation (1866).
Juarez reprit aussitôt l'avantage. Maximlien assiégé dans Queretaro y fut pris, condamné à mort et fusillé (1867).
U expédition française eut pour résultat de fortifier le parti fédéraliste devenu parti national. À la mort de Juarez (1872) Porfirio Diaz se révolta contre son successeur et au bout de cinq ans parvint à son tour à la présidence (1877). Il devait l'occuper jusqu'en 191 1 et, bien qu'il l'exerçât en véritable dictateur, son règne républicain procura au Mexique une longue période de prospérité.
Le pays ne profita pas comme l'Argentine et le Brésil d'un courant d'émigration européenne. Les hauts plateaux qui occupent les quatre cinquièmes de sa superficie ne fournissaient que les produits agricoles nécessaires à sa consommation. Le Mexique n'exportait que du cacao et des bois précieux. Mais il est favorisé par ses richesses minières. Il produisait plus d'argent que les Etats-Unis et commençait pour l'extraction de l'or à faire concurrence au Cap et à l'Australie.
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À l'entrée du xxe siècle les principaux états do l'Amérique latine étaient parvenus à l'âge adulte et prenaient leur essor. Est-ce à dire que le moment fut venu où le rêve de Bolivar pourrait se réaliser? A défaut d'une Union latine les trois plus importantes républiques de l'Amérique du sud : l'Argentine, le Brésil et le Chili, allaient du moins former sous le nom d'A.B.C. une entente diplomatique. Le motif qui les portait à s'entendre était d'ailleurs la défiance que leur inspirait la politique des Etats-Unis, et l'A. B. C. devait faciliter la constitution sur le pied d'égalité d'une Union panaméricaine.
On a vu comment avait grandi dans l'Amérique du Nord un mouvement d'impérialisme. La doctrine de Monroe n 'engageait-elle pas les Etats-Unis à regarder tout le continent américain comme une zone réservée à leur influence? Après avoir écarté les prétentions britanniques de l'isthme de Panama (1901), ils rachetaient à une compagnie française les travaux qu'elle avait commencés et qu'une crise financière l'avait obligée d'interrompre (1903). Ils suscitaient alors une révolte des populations de l'isthme qui se détachaient de la Colombie pour former une république indépendante. Les Etats-Unis se faisaient donner par elle toute liberté pour achever et fortifier le canal.
Le gouvernement de Washington qui mettait ainsi la main sur le nœud vital du Nouveau Continent, pouvait être entraîné, d'autre part, à étendre son influence au Mexique, déjà envahi par les capitaux américains. La défiance de l'Amérique latine devint plus vive quand la chute de Porfirio Diaz indiqua que le Mexique rentrait dans une ère de révolutions.
Aux manifestations de l'impérialisme américain les républiques latines opposaient une doctrine de Panaméricanisme respectueuse de l'indépendance des états et destinés à assurer la paix. Dès 1889, sur l'ini-
l'amérique latine 217
tiative de Blaine, un premier congrès panaméricain s'était tenu à Washington. D'autres suivirent à Mexico (1901) et à Rio (1906). On y discuta des projets d'union douanière, de communications meilleures et une procédure d'arbitrage. Mais on \ comprit surtout qu'il fallait propager d'abord une opinion favorable au respect du droit et de la liberté. L'attitude des hommes d'état de Washington, du républicain Root et après lui du démocrate Wilson, montra que les Etats-Unis ne pensaient pas à mettre les autres républiques en tutelle. Le Panaméricanisme devenait ainsi un groupement destiné à permettre à chaque état de développer dans la paix ses libertés constitutionnelles.
C'était par des liens semblables que les libéraux anglais comptaient retenir les dominions dans l'Empire britannique. Comme l'Union panaméricaine cet Empire était destiné à associer de libres démocraties. L'une avait écarté du Nouveau Monde tout péril d'intervention étrangère; l'autre s'était assuré la maîtrise de la mer. Aussi tous deux aspiraient-ils à la paix. Mais en Extrême-Orient les progrès du Japon faisaient prévoir de nouveaux conflits, et l'Europe se partageait en deux ligues rivales pour soutenir ou contenir les ambitions allemandes.
Le capitalisme européen
On confond si souvent, dans des ouvrages historiques récents, les concepts de capitalisme et de grande industrie, ^ju'il ne sera pas mutile de définir d'abord ce que nous entendrons par capitalisme.
J'appellerai milieu capitaliste un milieu où l'argent (non pas le métal, bien entendu, mais l'étalon de la valeur) est conçu normalement comme fait, non seulement pour être dépensé ou thésaurisé, mais aussi et surtout pour être placé, c'est-à-dire remis aussitôt, moyennant rémunération, dans la circulation générale, pour aider à la création de valeurs économiques nouvelles.
Nous sommes maintenant si habitués à vivre sous l'empire de cette conception et des phénomènes qui en dérivent, que nous oublions facilement combien elle est récente.
Encore au xviu0 siècle, dans un pays qui était à l'avantgarde de la civilisation, comme la France, le capitaliste ordinaire, l'homme qui avait de l'argent à placer, n'avait pas un choix énorme. On le plaçait d'abord en terres et en maisons. La propriété foncière avait encore une importance relative formidable, et chacun sait que la Révolution française a été avant tout un transfert de la propriété foncière. En dehors du placement foncier, le mode de placement lo plus normal était la participation au commerce colonial; 4cs titres des grandes Compagnies commerciales et colo-
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niales étaient le seul élément solide des combinaisons de Law. D'autres modalités, très familières à la bourgeoisia française, ne constituent pas de vrais placements. Quand on achetait une charge de judicature, ou une part dans la ferme des impôts, le revenu qui en dérivait était, en somme, la rémunération d'un service public, qui équivalait à un traitement.
Passons dans un pays qui était considéré, depuis le xvne siècle, comme marchant en tête du progrès écono mique : la Hollande. La Bourse d'Amsterdam, qu'on a appelé la doyenne des Bourses d'Europe, n'est encore, en plein xvnie siècle, qu'une Bourse de Commerce. Si l'on relève les articles figurant sur les tarifs de courtage, on trouve que, sur 200 environ, presque tous sont des denrées, n'intéressant directement que les commerçants. Les titres seraient représentés à peu près par les quelques rubriques suivantes :
« Actions de la Compagnie des Indes Orientales, de 3.ooo florins chacune.
Actions de la Compagnie d'Occident, ou de West, de 6.000 florins chacune.
Argent en dépôt, en rente, ou à l'intérêt. Argent à la grosse aventure.
Argent vif.
Argent de banque.
Assurances.
Changes sur toutes les places :
1.000 ducats sur Venise; 1.000 piastres sur Gênes et Livourne; 1.000 ducats sur l'Espagne; 1.000 crusades sur le Portugal;
100 livres-sterling sur l'Angleterre; 1.000 écus sur la France;
1.000 rixdales sur Francfort, Leipsick, Breslau; 100 livres de gros sur Dantzick, Kœnigsberg, Anvers Lille, Flandre et Brabant; 1 . 000 gouldens sur Hambourg; 1.000 florins sur Rotterdam, etc.; 1.000 florins de banque contre du courait; 1.000 florins or contre argent.
Discomptes : celui qui fournit l'argent, 1/2 p. 1.000 ou plus; celui qui endosse la lettre de change, 1 p. 1.000. »
Encore remarque-t-on, parmi ces rubriques, la place prépondérante du papier de change, c'est-à-dire d'une valeur commerciale. Il n'y a là que l'embryon d'une Bourse de valeurs.
Or, la Bourse de valeur? est l'institution caractéristique du régime capitaliste. Il faut, dans un milieu capitaliste, qu'il y ait un endroit où le capitaliste ordinaire, l'homme qui a des économies à placer, soit renseigné immédiatement sur les valeurs qui sont à acheter ou à échanger, et sur la coite de ces valeurs, sur la faveur ou la défaveur momentanée dont elles sont l'objet sur le marché.
C'est en 1774 que s'est formée la Bourse de valeurs de Londres, le Stock Exchange. Il n'opérait au début que sur 3oo titres environ, dont la grosse masse était formée par les émissions successives de rente anglaise, la Dette publique britannique. La Bourse de Paris a été organisée le 26 ventôse et le 29 germinal an IX (1801). Vers la même époque, il exista des Bourses dans les principaux centres allemands, à Francfort, à Vienne, à Berlin. Plus tard, vint la Bourse de New-York. Mais les Bourses dominantes, pendant la plus grande partie du xixe siècle, à l'époque organique du capitalisme européen, ont été celle de Londres d'abord, puis celle de Paris.
Elles ont été basées sur des principes quelque peu différents.
Le Stock-Exchange a été dès l'origine une association privée de capitalistes. Le bâtiment leur appartient, ils peuvent en exclure qui il leur plaît. Les règles du commerce des valeurs sont des règles d'usage, sans aucune sanction autre que l'exclusion du Stock-Exchange. Le commerce se passe entre deux agents, le broker et le jobber. L'ordre de vendre un titre, par exemple, est transmis à un broker, qui a sa clientèle, et qui est spécialisé, non quant aux titres, mais quant aux personnes. Il s'adresse à un jobber, qui, au contraire, est spécialisé dans telles ou telles valeurs, mais non quant aux personnes, et se charge de trouver l'acheteur ou le vendeur du titre n'importe où. Le broker lui demande de faire un prix pour telle valeur, sans indiquer s'il s'agit de vendre ou d'acheter : règle d'usage. Le jobber indique un prix bas, prix d'achat, et un prix haut, prix de vente : si le broker trouve l'écart, le jobber' s tum, trop grand, il cherche ailleurs, jusqu'à ce que les conditions lui conviennent. Le jobber peut refuser de fairo
un prix; mais une fois qu'il l'a indiqué, il est lié et ne peut plus se dérober : règle d'usage.
A la Bourse de Paris, le marché a reçu, dès l'époque napoléonienne, un caractère plus officiel. Le monument est public. Il y a un personnage chargé du commerce des titres admis à la cote : Y agent de change. Il a un monopole. En revanche, il est astreint à certaines règles : défense d'opérer pour son compte, secret professionnel, contrôle disciplinaire de la Chambre syndicale. Un particulier est libre de vendre ou d'acheter un titre directement; mais, s'il s'adresse à un intermédiaire, cet intermédiaire doit être un agent de change.
Les autres bourses se sont modelées plus ou moins sur un des deux types, avec des variantes naturellement.
Dès lors, l'indice le plus sûr du développement du capitalisme est l'étude de la cote des Bourses principales, pendant le xixe siècle.
Au temps de la Restauration, la cote ne comporte guère encore que les fonds d'Etat, consolidé anglais, rente française, etc. Il faut y joindre, en Angleterre et en France, des Compagnies d'assurance (en France : Assurance Nationale 1826, Assurance Union i 29, etc.). En Prusse, en i83o, à côté des fonds d'Etai prussiens ou étrangers, ne figure qu'une catégorie de valeurs, caractéristiques du milieu : créances gagées par la propriété foncière.
La seconde étape est marquée par la constitution des. Grandes Compagnies de chemins de fer, vers i84o-i85o. En Angleterre, la cote se présente ainsi, dès 1844 :
Fonds d'Etat 107 rubriques.
Assurances 6 —
Banques 37 —
Chemins de fer 89 —
En i853, elle présente :
Fonds d'Etat 100 rubriques.
Assurances 37 —
Banques 19 —
Chemins de fer i54 —
Mines 18 —
Sur la cote de Paris, les actions de la Compagnie d'Orléans apparaissent en i838, celles du Nord en 1845, celles de l'Est en 1846, celles du Midi en i852, celles de
l'Ouest en i855. En Prusse, la cote, en 1848, comporte deux catégorie: : fonds d'Etat et chemins de fer.
Vers i85o-i86o, se développent les grandes institutions de crédit. L'une, le Crédit Foncier, est admise à la cote de Paris en i852; elle a pour objet les avances à la production agricole, gagées par la terre. Son importance paraît caractéristique du milieu français.
En même temps commencent à se multiplier les valeurs industrielles, par suite des applications de la science à l'industrie, exigeant un outillage compliqué, donc un appel étendu aux capitaux disponibles. A Londres, la rubrique : « Mines » ne comportait, on Ta vu, en i853, que 18 valeurs. En 1867, il y a, à côté des fonds d'Etat et des Chemins de fer, 68 rubriques pour les Mines, et 121 pour les Miscellaneous Securities (en général valeurs industrielles). En France, les Mines apparaissent dès
1839, puis le Gaz en i853, etc. Principalement du fait des valeurs industrielles, le nombre des titres admis à la cote a triplé sous le Second Empire. Berlin suit de très loin, naturellement, les deux grandes Bourses; mais le nombre des titres cotés, qui n'était que de 16 en
1840, passe à 63 en i85o, du fait des Chemins de fer, à 126 en 1860, et à 3o5 en 1870, du fait des valeurs industrielles.
Dès lors, les grandes catégories de valeurs sont constituées.
Le nombre des titres cotés continue à augmenter : à Londres, par exemple, il passera, de 2.000 environ vers 1870, à 4.000 ou 5.ooo au début du vingtième siècle. Mais les titres nouveaux entrent dans une des grandes catégories précédentes.
Le capitaliste ordinaire, même modeste, a déjà, vers 1870, à sa disposition, un choix considérable. Il lui est désormais loisible de se couvrir contre les aléas et la spéculation en mêlant ces diverses valeurs dans son portefeuille.
Un autre phénomène a été l'extension du marché. Encore au temps de la Restauration, le capitaliste était à peu près réduit, sauf en ce qui concernait les grands fonds d'Etat, aux ressources du marché local. Même sur le marché de Londres, les banques d'Ecosse étaient entore, en 18.V1, l'objet d'une rubrique spéciale. Le déve-
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loppement des moyens de communication a changé tout cela.
Les chemins de fer n'auraient pas suffi. Ils ont ouvert, pour chaque pays, le marché central aux capitalistes», et par là diminué l'importance des marchés locaux. Mais, pour produire l'internationalisation des capitaux, il a? fallu le télégraphe.
Dès lors, trois minutes ont suffi pour transmettre le cours d'une valeur de Londres ou de Paris à New- York; même, grâce à la différence des heures, les cours de la journée, à Londres, sont connus à New-York à l'ouverture de la Bourse. Des milliers, des dizaines de milliers d'ordres de bourse ont pu être transmis, dans une aprèsmidi, d'un marché à l'autre. Il est devenu aussi facile et aussi sûr, pour le capitaliste anglais, d'avoir en portefeuille des Chemins de fer américains que des Cheminsde fer anglais; pour le capitaliste français, d'avoir des titres russes ou égyptiens que des titres français, etc.
Aussi bien, à la cote de la bourse de Londres, les valeurs étrangères (en dehors des fonds d'Etat) n'étaient encore représentées, en i853, que par 18 mines américaines, 21 chemins de fer français; en 1867, sur les 2.000 valeurs cotées, la majorité étaient étrangères. A Paris, le nombre des valeurs étrangères cotées était de 28 en i85o, de 109 en 1869. A Francfort, la cote ne mentionnait, en i853, que des fonds d'Etat étrangers, avec 2 chemins de fer italiens; en 1872, elle mentionnait plus de 200 valeurs étrangères. Ces chiffres suffiront à montrer à quel moment et avec quelle intensité s'est produit le mouvement.
Il ne s'est pas arrêté là. En dehors des titres admis à la cote nationale, il est devenu non moins loisible au capitaliste de se munir sur une place étrangère. Avec le télégraphe et le téléphone, par exemple, tout capitaliste important a tenu à avoir « du papier sur Londres », à cause de la fixité du papier britannique par rapport à l'or.
Il s'est créé ainsi un capitalisme international avec lequel tout Etat, si puissant qu'il fût ou s'estimât être vis-à-vis du dehors, si autoritaire et socialiste qu'il fût >is-à-vis de ses sujets, a été obligé de compter.
Nous nous sommes placés jusqu'à présent au point de vue du capitaliste courant. La facilité considérable-
ment accrue des placements l'a mis dans une dépendance assez marquée du personnel spécial qui préside au mouvement des capitaux, et que nous avons essayé de définir plus haut. Le capitaliste s'est trouvé, pour l'ordinaire, hors d'état de connaître les entreprises qu'il encourageait par son apport. Il n'a plus eu d'autre élément d'appréciation que la cote de la Bourse, autrement dit, l'opinion du personnel financier sur l'entreprise. Cette opinion peut n'être pas fondée. Elle peut surtout n'être pas désintéressée. Mais, telle qu'elle est, elle est devenue une force qui se multiplie par les prises des financiers sur les organes de la publicité.
Dans le monde même des affaires il s'est constitué une oligarchie plus spéciale, ce qu'on appelle dans les polémiques « la haute banque internationale ». Le personnel financier courant n'agit que sur un marché local. L'oligarchie dont nous parlons s'est faite de ceux qui se ?ont trouvés placés pour agir sur plusieurs marchés à la fois. La possibilité d'influencer ces marchés simultanément, soit pour une même valeur, soit pour des valeurs diverses, par des « arbitrages » dans lesquels la philanthropie ne joue évidemment qu'un rôle effacé, a donné à ces personnages une autorité particulière dans le monde des affaires.
On a remarqué naturellement la part très importante qu'avaient prise les Juifs dans la constitution de cette oligarchie. Mais ici entrent en jeu des phénomènes qui ne sont pas spécifiquement économiques. La fortune éclatante des Rothschild, par exemple, est avant tout un fait de solidarité familiale.
Au reste, l'élément essentiel est resté, malgré tout, la valeur intrinsèque de l'emprunteur, du producteur, la façon dont est conduite l'affaire. Aucune puissance financière n'a pu soutenir très longtemps le crédit d'un Etat mal gouverné. Aucune, en présence d'une récolte déficitaire dans un centre de production étendu et important, n'a pu forcer les commerçants à maintenir bas les cours du produit considéré. Aucune, dans un milieu où le personnel industriel s'est montré plus turbulent que laborieux, n'a pu faire affluer les capitaux vers les valeurs industrielles. Il faut ajouter que les grandes entreprises modernes ont puisé dans la circulation des capitaux une force que les anciennes ne connaissaient pas. Nous avons
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marqué un des traits du régime capitaliste : le fait que chaque capitaliste est intéressé à un grand nombre d'entreprises. La contre-partie est le fait que chaque entreprise intéresse un grand nombre de capitalistes : une masse anonyme, généralement internationale, est associée à sa fortune, et la soutient contre des tentatives de spéculation insconsidérées. En fait, dans un pays où la spéculation passe pour particulièrement active, aux Etats- Unis, on s'est montré, à la fin du dix-neuvième siècle, bien moins préoccupé des manœuvres des intermédiaires que de celles des producteurs mêmes, quand il se coalisaient.
L'organisation capitaliste, par les facilités offertes à la circulation des capitaux, devait encourager et a encouragé l'accumulation de ces capitaux dans les sociétés européennes. Or, l'accumulation de capitaux a toujours été la condition première de la civilisation. Le théologien, le moraliste, le juriste, ont fait des réserves, souvent justifiées, sur le fonctionnement du régime capitaliste. Pour l'historien, qui, par définition, ne s'intéresse qu'à l'homme civilisé, la cause est entendue : le capitalisme européen a été un facteur important de civilisation.
Certains phénomènes adventices en ont limité la portée.
Tout d'abord, la facilité même de la circulation des capitaux s'est traduite par une baisse constante, au cours du dix-neuvième siècle, du taux de l'intérêt. C'est là un phénomène qui, à la limite, détruirait la racine même de la tendance à la capitalisation. On a pu envisager l'hypothèse d'une espèce de suicide du capitalisme, par où l'humanité reviendrait au régime de la consommation immédiate ou de la thésaurisation. Les économistes de la fin du dix-neuvième siècle ont fait remarquer qu'il n'y avait aucune raison pour que les périodes de production normale, et de surproduction même, n'alternassent pas avec des périodes de consommation effrénée, qui relèveraient le taux de l'intérêt, et rendraient à l'esprit d'économie ses avantages. La dernière guerre en a donné un exemple.
D'autre part, le développement du capitalisme a donné à la spéculation un rôle qu'elle n'avait pas, il y a encore un siècle. C'est là, au point de vue qui nous intéresse, une faiblesse du régime. Pour qu'il y ait civilisation, il
ne suffit pas de l'accumulation des capitaux. Il faut encore que le capital n'absorbe pas toute l'activité du capitaliste. Il faut qu'il reste une large marge pour l'art, pour la science, pour le plaisir élégant, pour la recherche désintéressée. Or, le capitaliste est déjà exposé à l'hostilité plus ou moins latente du non-capitaliste; et ce fait-là a des racines trop profondes dans la nature humaine pour n'être pas permanent. S'il se sent en outre exposé aux embûches de la spéculation, s'il est forcé, pour se défendre, de se faire lui-même spéculateur, le capitalisme, au lieu de n'être qu'un moyen, tend à devenir une fin. Plusieurs crises, au cours du dix-neuvième siècle, ont fait envisager à des esprits réfléchis la réalité de ce péril. Jusqu'à présent, il ne s'est pas révélé mortel pour la civilisation européenne.
L'unité italienne (1859) :
L'Italie
En face du monde anglo-saxon dont l'ampleur, l'ubiquité, le rapide développement commence à apparaître nettement, au milieu du xixe siècle, aux plus réfléchis des Européens, se place le continent européen. Les puissances qui y font toujours figure de puisances prépondérantes, la France malgré sa défaite de i8i5, la Russie malgré sa défaite de i856, ne sont pas fermées aux préoccupations mondiales. Mais les esprits, sur le continent, sont dominés alors, dans l'ensemble, par les questions nationales, qui vont être résolues dans le sens de l'unité italienne et de l'unité allemande. La première a précédé l'autre, et n'a pas laissé de lui frayer la voie.
L'Italie, au premier abord, semblait être sortie de la crise de 1848 par le rétablissement intégral du statu quo. Il y avait pourtant un fait nouveau : le Piémont était devenue une monarchie constitutionnelle, et même parlementaire. Le roi Victor-Emmanuel II avait accepté la situation sans arrière-pensée, et avait même repoussé volontairement l'idée d'une restauration absolutiste, que l'Autriche était disposée à acheter par d'importantes concessions. Et il avait pris pour ministre le comte de Cavour, qui se sentait à l'aise dans le nouveau régime. Ajoutons que, par une série de lois sur les ordres religieux, les biens de mainmorte, etc., Cavour et ses acolytes donnèrent au gouvernement piémontais une couleur anticléricale qui n'était pas pour déplaire aux milieux bourgeois du reste de l'Italie. Bref, le Piémont restait, malgré sa défaite militaire, le point de mire des espérances panitaliennes.
Mais ses dirigeants savaient bien que, seul, ou même