IV. Contre-coups sur l'Europe
Il faut dire un mot des conséquences qu'entraînaient tous ces événements extraeuropéens pour l'histoire interne de l'Europe : nous supposons connus, encore une fois, les faits principaux de cette histoire.
Au xve siècle l'Europe avait vu presque partout les Etats se constituer fortement. L'individu européen avait pris l'habitude de vivre dans le cadre de l'Etat, et c'est du point de vue de l'Etat qu'allaient être envisagés les grands événements mondiaux. Les Croisades avaient été l'œuvre d'hommes venus de tous les points de l'Europe, les colonies chrétiennes d'Orient n'avaient eu d'attaches avec aucun pays particulier. Il ne pouvait plus en être de même. Ce sont les réactions particulières des Etats qu'il faut maintenant passer en revue.
Les Etats italiens faisaient encore, au xve siècle, figure de puissances : avant tous, les républiques maritimes de Gênes et de Venise, de par leur situation privilégiée dans le Levant. Ces Etats furent atteints directement par les événements nouveaux. La conquête turque mit toutes les routes du commerce levantin aux mains d'un maître qui n'était pour le moment enclin ni à la bienveillance ni à l'humilité. Les découvertes portugaises reléguaient au second plan une région qui n'avait pas de contact avec l'Océan. Venise le sentit si bien que, vers 1500, alors que les Mameluks tenaient encore l'Egypte, elle organisa une coalition contre les nouveaux exploiteurs de l'océan Indien, pour défendre le monopole traditionnel de la route d'Alexandrie. Vain effort : la situation devait rester la même pour tout Etat italien jusqu'à l'ouverture de la route maritime de Suez. Ce ne sont pas des événements mondiaux qui ont
abaissé les Etats italiens de la Renaissance : c'est leur petitesse qui, à partir de 1494, fit d'eux la proie de l'Autriche, de la France et de l'Espagne. Mais les événements mondiaux leur ont été de tous points défavorables. Venise n'a sauvé le reste de sa grandeur que par des prodiges de souplesse.
Les Habsbourg du xve siècle avaient fait de leurs domaines héréditaires d'Autriche un Etat comparable aux grandes nations occidentales. Ils avaient renoncé définitivement (1499) à toute autorité sur les cantons suisses. En revanche, un mariage leur avait donné la Franche-Comté et les Pays-Bas, où ils avaient hérité des ducs bourguignons une administration déjà moderne et, aux Pays-Bas, un régime municipal et économique florissant. Un autre jeu matrimonial leur assura, en 1515,1a présomption des couronnes de Bohême et de Hongrie. Il allait faire d'eux les voisins immédiats de l'empire turc, et, dès lors, la mission essentielle des maîtres de Vienne était fixée : barrer la voie de pénétration du Danube au dynamisme ottoman, alors en plein élan.
Depuis 1438, les électeurs allemands avaient pris l'habitude de donner à un Habsbourg la couronne impériale. La prééminence qu'elle conférait était assez illusoire. L'Allemagne était en réalité un complexe de princes et de républiques à peu près souverains. Maximilien (1493-1519) avait esayé de lui donner quelque consistance, mais, à partir de 1517, la Réforme vint fortifier le particularisme germanique de tout l'appoint des passions religieuses. La lourdeur du corps germanique qu'avaient à traîner les défenseurs de Vienne n'échappait pas aux Ottomans, et excita plus d'une fois leur verve caustique.
L'Espagne était née en 1479 de l'union définitive de l'Aragon et de la Castille. Dès 1492, elle se complétait par la prise de Grenade. L'événement avait re-